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Safy
06/04/2004, 05h38
Un survole la faune politique et mediatique algerienne.



Quel cauchemar !

par Lahouari Addi


- Que lui reste-t-il ? - Le tourisme, l’hydraulique, l’agriculture, les PTT, les pompiers, l’inauguration des édifices publics et la réception des ambassadeurs étrangers. D’où, à chaque fois, les démissions des Premiers ministres qui se plaignent que le président leur vole leurs attributions.

Il bénéficie aussi de la règle non écrite de la marge de manœuvre de 15 % à laquelle tient particulièrement son entourage. - Si les militaires ont si peu confiance en Bouteflika, pourquoi n’ont-ils pas tout simplement désigné Nezzar comme président ? Il a tout le profil du système et il ne trahira jamais ses anciens subordonnés.

- D’abord, Nezzar est un DAF et tant que Tahar Zbiri est vivant, un DAF ne pourra être président. Sinon, malgré son âge, Zbiri reprendra le maquis du côté d’El-Affroun. Ensuite, Nezzar a mal vieilli. Il n’écoute pas et n’est plus écouté.

Il a un ego si grand qu’il couvrirait tout le Sahara. Il se prend pour le centre de l’univers et est convaincu que c’est lui qui a libéré l’Algérie et construit son armée. Comme ses anciens collègues le fuient et que personne ne veut l’entendre, il raconte ses exploits de maquisard tardif à son chauffeur qu’il retient au-delà de minuit.

- Que lui raconte-t-il ? N’a-t-il pas tout dit dans ses mémoires ? - A l’origine, son manuscrit comptait dix volumes, mais l’éditeur a enlevé ce que le lecteur ne croirait pas et il en est resté un seul volume. L’éditeur a même changé le titre original qui était le Fabuleux Destin de l’Algérie libérée en 1962 et sauvée en 1992 par le soldat Nezzar.

L’éditeur a préféré tout simplement Mémoires comme titre avec le nom de l’auteur au-dessus. - Quel type d’histoires l’éditeur a-t-il enlevé ? - D’abord, tous les exploits où il raconte avoir détruit des dizaines de chars de l’armée coloniale avec quelques hommes sous ses ordres.

Mais là où il dépasse les limites sans s’en rendre compte, c’est lorsqu’il affirme que les chefs historiques du FLN (Larbi Ben M’hidi, Aït Ahmed, Ben Bella…) ont lancé l’insurrection en 1954 parce qu’ils prévoyaient qu’il allait déserter en 1958, pensant que quatre ans seraient nécessaires pour implanter les structures de la résistance qui allaient servir à la bravoure de Nezzar pour libérer le pays.

Les interlocuteurs sursautent mais n’osent pas le contredire. Ils baillent, prennent prétexte d’un rendez-vous et le quittent. Il croit aussi que sa désertion en 1958 a provoqué le retour de De Gaulle la même année. «Si le futur général Nezzar a rejoint le FLN, aurait dit De Gaulle, mon devoir est de reprendre du service pour équilibrer le conflit et pour sauver l’honneur de la France une seconde fois».

Cette phrase est inscrite sous une des photos de Nezzar en tenue militaire accrochée au salon. - Mais d’où tiens-tu toutes ces informations ? - Sur Nezzar, son chauffeur a tout raconté à sa belle-famille de Batna. Deux mois après, toute l’Algérie était au courant, sauf vous les journalistes parce que vous êtes plus intéressés par les appareils et autres appendices de l’Etat que ce qui se dit dans la société.

Pour le reste, il faut lire la presse francophone d’Alger à l’envers et surtout lire ce qu’elle veut cacher. - Je n’ai pas compris. - Je vais te faire un dessin, ou plutôt deux. Prenons l’exemple de la journaliste S. T., appelée par ses collègues la Mata-Hari de la PFA.

Quand elle écrit un article, il faut chercher ce qu’elle ne veut pas dire. Un jour, elle a fait paraître un espace blanc avec sa signature. Le clan qui s’est senti visé a vu que l’avertissement était sérieux et que c’était une véritable mise en demeure.

Son non article était plus informatif que les articles d’à côté qui commentaient des commentaires de leurs collègues d’autres journaux. La PFA ne se lit pas, elle se déchiffre, mais il faut avoir le code. Le deuxième exemple est cette anecdote sur Belkheïr qui lisait un matin le journal dans son bureau en poussant des cris de type : «Ah, l’ingrat !...

C’est de la trahison !... Et dire qu’il me doit tout !... Ce n’est pas croyable !... Il a osé !... Etaler tout cela en public !... Il me fait mal !», etc. Quand Belkheïr quitta son bureau, un de ses collaborateurs se jeta sur le numéro qu’il lisait et n’y trouva que des articles ordinaires où il n’y avait rien de particulier : un article sur une minoterie, un autre sur l’importation de céréales, un autre encore où il était question d’un certain Monsieur Jeannot, etc.

Ce collaborateur n’a rien vu parce qu’il n’a pas le code que Belkheïr, Moussa, el-Hadj… possèdent pour décrypter la presse d’Alger. - Tu n’as pas du tout parlé du terrorisme. Je suppose que tu es un partisan du kituki ? - Moussa est très contrarié par la théorie du kituki.

Il a fait un dossier complet qu’il compte envoyer à la presse étrangère et aux ONG, dans lequel il démontre, preuves à l’appui, que les maquis terroristes sont infiltrés par de vrais islamistes. Et quand on lui parle de faux islamistes, il s’emporte en criant : «Les islamistes sont tous faux et en plus hypocrites, à l’exception d’Ahmed Taleb ! Vous croyez qu’Ali Benhadj est un vrai musulman ?» - Je connais la théorie des vrais et des faux islamistes et elle ne tient pas debout.

Tu conviens que les islamistes vrais ou faux ont été battus militairement ? D’après toi, que vont faire les généraux de cette victoire ? - Les généraux ont remporté une victoire militaire mais, sur le plan politique, ils sont éclaboussés par les dépassements et sont affaiblis politiquement.

Malgré leur victoire, ils sont déprimés et se posent des questions. Pourquoi a-t-on fait tout cela ? Qui va tirer les marrons du feu ? Bouteflika, Ouyahia, Benflis… On a battu les islamistes, mais on n’avait pas prévu la victoire des zaouiate, disent-ils.

Le pays a été ravagé pendant dix ans et ils risquent d’être poursuivis par la justice internationale comme Pinochet, pour que des civils ingrats profitent du système et de sa généreuse règle des 15 %. Ils ont empêché Benhadj de prendre le pouvoir pour que Bouteflika et ses frères en profitent.

En plus, les généraux savent ce que pense d’eux le peuple. S’il y a une émeute, c’est les généraux qui sont derrière ; s’il n’y a pas assez de moutons lors de l’aïd, c’est les généraux qui ont pris tous les troupeaux ; s’il n’y a pas de logements, c’est encore les généraux qui ont pris tous les appartements.

L’économie ? Elle est entre les mains des généraux comme aux Etats-Unis : General Motors, General Electrics, Général Sucre, Général Café, Général Céréales… Au port d’Alger, il y aurait un pont appelé le pont des généraux, réservé à leurs containers.

Le général Lamari a repris la phrase de Bush : pourquoi ils ne nous aiment pas ? Et il a continué : «C’est vrai qu’il y a eu des dépassements comme dans toute guerre, mais tous les dépassements ont été commis dans la stricte légalité puisqu’il y avait l’état d’urgence.

Et les textes de l’état d’urgence, ce n’est pas les militaires qui les ont signés. Ghozali, Belaïd Abdesslam, Rédha Malek, Mokdad Sifi et Ouyahia, en tant que chefs de gouvernement, sont autant responsables que les militaires. Et pourquoi ils ne sont pas cités par Amnesty International ? Après tout, il n’y a pas eu un seul disparu qui a disparu en dehors de l’état d’urgence».

La question qui se pose parmi les généraux : faut-il oui ou non dissoudre les services ? Les dissoudre, c’est se rendre vulnérables au point qu’un simple juge de Bir Mourad-Raïs pourrait convoquer un général ou le mettre en prison pour mauvais stationnement ; ne pas les dissoudre, c’est s’exposer aux critiques qui les affaiblissent et qui les accusent d’avoir une police politique.

Aujourd’hui, les services sont un handicap pour eux mais aussi un instrument de survie. Etonné par les informations de mon interlocuteur, vraies ou fausses je n’en sais rien, je lui demande : - Qui es-tu ? Tu sembles bien informé sur le système comme si tu étais dedans alors que tu erres dans les rues sans le sou.

- Je suis un ancien commandant de l’aviation. Dans une réunion, j’ai proposé qu’on supprime le grade de général en expliquant que notre armée n’est plus aimée par le peuple depuis que nous avons des généraux. J’ai été arrêté à la fin de la réunion et depuis, j’ai disparu.

Pour ma famille et pour Ali Yahia Abdennour, je suis un disparu. Lors d’un transfert de prison, je me suis enfui grâce à la bravoure d’un sous-officier qui partageait mon avis. Je vis aux Planteurs dans la clandestinité, caché par le peuple pauvre mais généreux.

Il m’arrive de sortir des Planteurs pour aller mendier un café. Ceux qui me cachent ne prennent le café qu’une fois par semaine. C’est trop cher pour eux. C’est un luxe. Quant à la viande, ils n’en mangent qu’une fois par mois en petite quantité.

Je ne te raconte pas le reste. Ces derniers jours, il a plu et personne ne pouvait dormir, même les enfants. Le terrain avait glissé et le gourbi pouvait à tout moment balancer dans le vide. Viens écrire un article sur la vie quotidienne des gens aux Planteurs, à Ras el-Aïn, à Bni oua skout, du côté de l’usine de Coca-Cola.

Tu informeras tes lecteurs de l’Algérie réelle et non celle des élites artificielles fabriquées dans les laboratoires et auxquelles la presse accorde la moitié des pages, l’autre moitié étant de la publicité. Soudain, mon interlocuteur devient blême.

«L’homme à Moussa est en train de téléphoner ! dit-il, effrayé. Il appelle du renfort pour m’arrêter». Il se lève brusquement, renversant la table et les verres, et s’enfuit vers Ras el-Aïn en criant : «J’ai disparu une fois, je ne veux pas disparaître une deuxième fois ! Et n’oublie pas : daïm Allah !».

Le bruit de la table renversée et des verres cassés me tire de mon sommeil. Il m’a fallu trois minutes pour réaliser que je venais de vivre un cauchemar. Heureusement que l’Algérie ne ressemble pas à ce que ce fou vient de décrire.

L. A.

06/04/2004, 18h10
Excellente métaphore du sociologue l’Houari Addi.

J’ai bien aimé les passages suivants :


N’a-t-il pas tout dit dans ses mémoires ? - A l’origine, son manuscrit comptait dix volumes, mais l’éditeur a enlevé ce que le lecteur ne croirait pas et il en est resté un seul volume. L’éditeur a même changé le titre original qui était le Fabuleux Destin de l’Algérie libérée en 1962 et sauvée en 1992 par le soldat Nezzar.


Mais là où il dépasse les limites sans s’en rendre compte, c’est lorsqu’il affirme que les chefs historiques du FLN (Larbi Ben M’hidi, Aït Ahmed, Ben Bella…) ont lancé l’insurrection en 1954 parce qu’ils prévoyaient qu’il allait déserter en 1958, pensant que quatre ans seraient nécessaires pour implanter les structures de la résistance qui allaient servir à la bravoure de Nezzar pour libérer le pays.


«Si le futur général Nezzar a rejoint le FLN, aurait dit De Gaulle, mon devoir est de reprendre du service pour équilibrer le conflit et pour sauver l’honneur de la France une seconde fois».

Cette phrase est inscrite sous une des photos de Nezzar en tenue militaire accrochée au salon. - Mais d’où tiens-tu toutes ces informations ? - Sur Nezzar, son chauffeur a tout raconté à sa belle-famille de Batna. Deux mois après, toute l’Algérie était au courant, sauf vous les journalistes parce que vous êtes plus intéressés par les appareils et autres appendices de l’Etat que ce qui se dit dans la société.



Sacré Nezzar , il ce se prend pour le centre du monde.

Heureusement qu’il n’est plus là , il aurait provoqué une deuxième décennie noir rien que pour se faire plaisir.
:lol:

Néris
07/04/2004, 14h35
On aura tout lu ... :roll:

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