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Voir la version complète : Maroc : La mort au tournant


Carl09
01/01/2009, 12h03
Le dernier rapport sur la sécurité routière dresse un bilan dramatique. L’adoption du nouveau code de la route, en discussion depuis 2006, n’en est que plus urgente.
Le 1er décembre, à 6 h 25, deux autocars roulant vite, trop vite, se percutent sur la route de Marrakech et finissent dans un fossé après plusieurs tonneaux. On dénombre 4 morts et plus de 40 blessés. Au Maroc, ce type d’accident n’a rien d’exceptionnel. Il n’est pas rare de voir des taxis surchargés et vétustes rouler à vive allure, des enfants traverser une autoroute, des camions doubler sur la droite ou rouler sans feux en pleine nuit. Comment s’étonner dès lors du bilan dramatique dressé par le dernier rapport public sur la sécurité routière ?
En 2007, la route a tué 3 838 personnes, soit plus de 10 victimes par jour et presque autant de handicapés. En 2008, ce chiffre a progressé de 11,69 %. Au tragique bilan humain s’ajoute, pour la collectivité, un coût colossal. Les pertes engendrées, 11,5 milliards de dirhams, représentent l’investissement de *Tanger Med 1. Le royaume ne compte que 74 véhicules pour 1 000 habitants, mais le risque d’y mourir d’un accident est 13 fois plus élevé qu’en France.
Le jeune ministre de l’Équipement et des Transports, Karim Ghellab, mène « une véritable guerre contre l’insécurité routière ». Élevée au rang de priorité nationale et soutenue par le roi Mohammed VI, une stratégie sur dix ans a été lancée en 2003. Objectif : stabiliser le nombre de tués, puis infléchir durablement la courbe. « La priorité a été de coordonner les multiples acteurs concernés », explique Karim Ghellab. D’où la mise en place d’un conseil interministériel présidé par le Premier ministre et réunissant les ministres de la Santé, de la Justice, de l’Éducation et de l’Intérieur. Les infrastructures routières sont complétées et remises à niveau. Dans les agglomérations, des points noirs sont déterminés et la signalisation améliorée, surtout à destination des piétons et des deux-roues, qui représentent 80 % des morts en ville. Le contrôle technique des véhicules a été renforcé, et les conditions d’obtention du permis de conduire modifiées. Pour éviter la tricherie et la corruption, l’examen du permis a été automatisé. En cinq ans, le taux de réussite est passé de 95 % à 65 %.

Amendes dissuasives
Malgré les efforts déployés, la situation ne s’améliore guère. « En 2005, il y a eu une forte baisse du nombre de tués, puis une stabilisation jusqu’en 2007. L’année 2008 marque une nette détérioration. Nous payons le retard pris par le nouveau code de la route », explique le ministre. Car toute la stratégie repose sur une réforme en profondeur de la législation. « L’actuel code de la route date de 1953 ! rappelle Abdessamad Lemrabet, avocat et président de l’association Houda pour la sécurité routière. Tant que le nouveau code n’aura pas été voté, l’installation de radars fixes, l’instauration du permis à points et d’un permis professionnel pour les transporteurs, et l’augmentation des amendes ne pourront pas entrer dans les faits. »
Si tout le monde reconnaît la nécessité de mettre fin à l’hécatombe, les avis divergent sur la méthode. Les premières voix discordantes ont été celles des chauffeurs de taxi, dont le mouvement de grève a fait beaucoup de bruit à l’été 2007. Selon leurs syndicats, le permis à points ne fera qu’accroître la pression que les policiers exercent déjà sur eux. Quant à l’augmentation du montant des amendes, elle leur paraît surréaliste. « On ne gagne presque rien, et ils veulent qu’on paye la moitié de notre salaire parce qu’on a brûlé un feu rouge ! » fulmine un chauffeur de taxi. Karim Ghellab rejette en bloc cet argument. « On dit que les Marocains n’ont pas un pouvoir d’achat suffisant pour payer ces amendes. Le respect du code de la route est à la portée de toutes les bourses. »
Pour rassurer les professionnels, le ministre multiplie les rencontres avec les syndicats. « Beaucoup de résistances sont liées à des peurs irrationnelles et à des rumeurs infondées. » Le ministre a dû malgré tout faire des concessions : le montant des amendes a été revu à la baisse et les peines d’emprisonnement restent les mêmes que dans l’ancien code. Au Parlement non plus, on ne semble pas pressé de faire passer le texte. Depuis son dépôt, en 2006, la commission Intérieur et infrastructures n’a examiné qu’un tiers des trois cents articles du code. Le ministre ne désespère pas pour autant de voir le travail parlementaire s’achever durant l’actuelle session. Les communes ne font pas non plus preuve de bonne volonté quand il s’agit d’appliquer la stratégie du gouvernement, les problèmes d’engorgement passant avant la sécurité. Mais la réussite de cette stratégie est surtout tributaire de l’efficacité des contrôles routiers. Or il est de notoriété publique que les policiers cherchent plus souvent à percevoir un pot-de-vin qu’à dresser des procès-verbaux en règle, créant ainsi un sentiment d’impunité chez l’automobiliste. Selon le nouveau code, le conducteur pourra exiger un justificatif avant de payer une amende et les agents devront porter des badges permettant de les identifier.

Maître mot : le civisme
« Dans la majorité des cas, l’initiative de la corruption vient du conducteur. Les 30 millions de Marocains doivent adopter un comportement plus civique », prévient Karim Ghellab. Le civisme, maître mot de la campagne de communication lancée en avril 2004 avec pour slogan « Changeons de conduite ! ». Pour provoquer une prise de conscience, la télévision diffuse des spots où l’on voit des enfants en sang agoniser sur un passage piéton, fait rarissime sur les chaînes marocaines. « Nous n’avons aucun tabou. La question est trop grave pour que l’on s’embarrasse de *complexes », précise Azzedine Chraïbi, président du comité de prévention des accidents de la circulation.
Plus de tabou non plus sur l’introduction de l’infraction pour conduite en état d’ivresse. Anticipant la polémique, Karim Ghellab a reçu la caution du Conseil des oulémas et il ne rencontre pas d’opposition chez les parlementaires islamistes. En toute logique, le taux d’alcool dans le sang toléré sera de zéro. Devant l’urgence de la question, l’intérêt national a primé l’hypocrisie générale. Mais un sondage publié le 2 décembre par Le Matin révèle que 55 % des Marocains ne croient pas à l’efficacité d’un nouveau code de la route. Le ministre a encore du pain sur la planche pour faire entrer sa petite révolution dans les mœurs.

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