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zek
05/01/2009, 13h08
L'émir du Qatar a rendu son tout petit pays indispensable, et pas seulement pour son gaz.

Dans un avion, il n'est pas courant que votre voisin de siège soit... un faucon. Sauf sur Qatar Airways, où un passager embarque vêtu de sa longue dichdacha blanche, coiffé d'un keffieh safran et exhibant un faucon perché sur son poing gauche ganté de cuir. La tête recouverte d'un capuchon blanc qui l'aveugle, l'oiseau, relié par une cordelette jaune au poignet de son accompagnateur, est déposé avec précaution sur un siège. L'hôtesse glisse une couverture sous le volatile et caresse ses plumes comme s'il s'agissait d'un objet précieux. Le faucon est un oiseau de roi au Qatar et l'émir, lorsqu'il était jeune, partait chasser l'outarde pendant plusieurs semaines en Arabie saoudite, en Afghanistan, dans le Caucase, en Algérie... Certains oiseaux coûtent jusqu'à 1 million de rials (225 000 euros).

Le Qatar fait rêver. Sa richesse fascine. L'émirat détient les troisièmes réserves mondiales de gaz après la Russie et l'Iran, et sera bientôt le premier producteur et exportateur de gaz naturel liquéfié du monde. Il intrigue aussi, car son émir, cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, 57 ans, et son épouse, la très belle et très politique cheikha Moza al-Misned, 47 ans, forment un couple singulier dans ce Moyen-Orient si conservateur. Elégante dans ses tailleurs de couleur vive, les cheveux cachés sous un turban, la princesse n'est pas passée inaperçue aux côtés de son mari et de Nicolas Sarkozy sur la tribune des Champs-Elysées lors du défilé du 14 juillet 2007 et de celui de l'année suivante. En 2007, le couple royal était venu applaudir son fils, Joan, qui défilait avec sa promotion de Saint-Cyr-Coëtquidan.

Carrure imposante-il mesure 1,90 mètre-, allure débonnaire et charisme indéniable, cheikh Hamad al-Thani est doté d'un solide sens de l'humour, et le protocole n'est pas son fort. Cet émir à la francophilie militante séjourne fréquemment à Paris. Propriétaire, entre autres, d'un hôtel particulier près de la place Vendôme, « son plus grand plaisir est d'enfiler un jean et un blouson et de se promener dans le Marais, de s'arrêter dans des petits restaurants », raconte un de ses amis français. L'été, il sillonne à moto les collines des environs de Mougins, où il possède une villa. Rien d'étonnant à ce qu'il soit particulièrement apprécié des présidents de la République française, de Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy. « Cheikh Hamad entretient avec ce dernier les mêmes relations étroites que celles qui liaient hier Chirac et Rafic Hariri, l'ancien Premier ministre libanais », précise ce même ami.

Le Qatar est, d'ailleurs, ces dernières années, devenu l'un des grands investisseurs privés en France. Le Qatari Investment Authority, principal fonds souverain de l'émirat, a acheté, entre autres, le Centre de conférences internationales de l'avenue Kléber, à Paris, propriété des Affaires étrangères. Parfois, les emplettes immobilières de l'émir défraient la chronique. Comme, récemment, ces travaux qu'il compte entreprendre pour moderniser le superbe hôtel Lambert, joyau du XVIIe à la pointe de l'île Saint-Louis, acheté l'été dernier. Cheikh Hamad souhaite construire des ascenseurs, un parking... toutes choses qui s'accordent mal à ce monument historique et qui suscitent une polémique (lire l'encadré p. 51) .

Côté people, on retrouvait encore l'émir à Paris, en octobre, lors du prix de l'Arc de Triomphe. Le Qatar, par l'intermédiaire du demi-frère du souverain, cheikh Abdallah, ex-Premier ministre, amateur de chevaux de course et grand maître des haras de l'émirat, qu'il a confiés à un Français, a doté pour cinq ans la course de Longchamp d'un prix faramineux : 18 millions de dollars, plus que ne l'a jamais fait son voisin l'émirat de Dubai, dont le prince est un grand propriétaire de chevaux. Le prix de l'Arc de Triomphe fut aussi l'occasion pour l'émir, revêtu d'un inhabituel costume trois pièces, de réapparaître pour la première fois au côté de cheikh Abdallah, tombé en demi-disgrâce. La politique n'est jamais très loin des mondanités.

Le Qatar est, en fait, sur tous les fronts. Mais qu'est-ce qui fait donc courir l'émir Hamad al-Thani ? Un de ses amis raconte que, prince héritier, il s'est senti humilié dans un aéroport par un douanier qui, manipulant son passeport, lui demanda : « Le Qatar, où est-ce ? » Le futur émir se jura de graver sur la carte du monde son pays grand comme la Corse, long de 150 kilomètres, large de 30, et qui s'avance comme un gros pouce dans le golfe Persique.

Le souci du prince n'était pas seulement l'exiguïté de son territoire, mais aussi sa position géographique peu confortable entre deux géants, la riche Arabie saoudite, d'un côté, le turbulent Iran chiite, de l'autre. Avec l'un, le royaume saoudien, dont il s'est longtemps méfié des ambitions territoriales, l'émirat partage un même islam rigoriste, le wahhabisme. Avec l'autre, l'Iran, ils ont en commun le troisième champ gazier du monde, au centre du golfe Persique. On l'appelle South Pars du côté iranien, Northwest du côté qatarien.

Dès les années 90, alors prince héritier, il comprend que, pour survivre, le Qatar doit devenir riche, se doter de protecteurs divers et se rendre indispensable. C'est alors un émirat sans grands moyens. Le vieil émir Khalifa ben Hamad, proche des Saoudiens, est entouré de conseillers égyptiens francophiles. Il fait apprendre le français à tous ses enfants, mais ne veut pas industrialiser son pays. Pour vivre heureux, vivons cachés, estime-t-il. Son fils va prendre le contre-pied de son père. En 1995, le prince héritier le renverse alors qu'il est en villégiature en Suisse.

Il endette l'émirat pour se lancer dans un programme de transformation du gaz. « En 1998, le cours du pétrole s'est effondré et le Qatar n'était pas loin de la catastrophe », reconnaît un homme d'affaires. Finalement, l'émir Hamad al-Thani a fait le bon choix. Le PNB par tête du pays est le plus élevé du monde (73 500 dollars, étrangers compris, environ 400 000 dollars pour les Qatariens).

La richesse de l'émirat assurée, cheikh Hamad décide de s'appuyer sur deux piliers pour sortir son pays de l'anonymat et assurer sa survie. Le premier : il crée en 1998 la chaîne de télévison Al-Jazira et donne carte blanche aux journalistes. Faites une télévision pour les Arabes, leur dit-il en substance. Al-Jazira va devenir la chaîne coqueluche des populations de Casablanca au Golfe et le poil à gratter des Américains et des pouvoirs, qui estiment qu'elle fait la part belle aux islamistes et aux oppositions. L'Arabie saoudite ira même jusqu'à rappeler son ambassadeur. Mais l'émir n'en a cure : Al-Jazira a fait connaître le Qatar. « La chaîne est son assurance-vie », s'amuse un diplomate, qui note que l'émirat pro-occidental héberge aussi des opposants islamistes de tout poil.

Certains ont pignon sur rue, comme Youssef al-Qardaoui, un Frère musulman égyptien qui prêche sur Al-Jazira. Tout cela n'empêche pas Doha d'abriter, depuis les années 90, une base aérienne et le centre de commandement des forces américaines au Moyen-Orient. Mais on aime rappeler qu'auparavant cheikh Hamad, alors prince héritier, avait proposé à la France de déplacer sa base de Djibouti au Qatar. Paris n'avait pas donné suite. L'émirat n'en continue pas moins d'acheter 80 % de son matériel militaire à la France. Des contrats signés lorsque Jacques Chirac était Premier ministre, à la fin des années 70. Il ne peut être question pour le Qatar de se lier aux seuls Américains. Second pilier : sa diplomatie tous azimuts.

Le Qatar s'est proposé pour accueillir, le 2 janvier, une réunion de la Ligue arabe sur la guerre israélienne lancée à Gaza. A l'été 2007, c'est l'émir qui a financé la rançon versée à la Libye pour la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Avant cela, c'est encore lui qui, à Doha, sa capitale toute de tours de verre et d'acier flambant neuves, réconciliait les différentes tendances libanaises pour qu'elles dénouent la crise et élisent un président de la République. Une victoire diplomatique qui lui aurait coûté 2,3 milliards de dollars plus un avion offert à la Syrie en échange de sa neutralité.

La suite...

zek
05/01/2009, 13h09
Début septembre, le voyage de Nicolas Sarkozy à Damas fut l'occasion d'un sommet impromptu réunissant les présidents syrien et français, l'émir et le Premier ministre turc. Une diplomatie syro-franco-qatarienne pas très bien vue à Riyad. Depuis, le cheikh Hamad s'est entremis pour tenter de résoudre la crise du Darfour. Il met à profit ses bonnes relations avec Israël pour faire avancer la question israélo-palestinienne. Les détracteurs de l'émir brocardent son activisme et parlent de la « diplomatie du carnet de chèques ». Il n'empêche qu'il engrange les succès, se rend peu à peu indispensable.

Comme ses voisins, l'émir a aujourd'hui une seule crainte : un bombardement américain ou israélien de l'Iran dont les émirats seraient les victimes. Aussi veille-t-il à entretenir de bonnes relations avec Téhéran. Il a, en 2008, invité le président Mahmoud Ahmadinejad à Doha pour participer au sommet du Conseil de coopération du Golfe, sorte de marché commun régional, dont il assure la présidence tournante.

Un monarque en phase avec son temps, une politique étrangère ouverte, une volonté de modernisation : le Qatar, c'est tout cela. Mais, paradoxe, c'est aussi un pays pétrifié dans le conservatisme.

« Ici, la situation est inhabituelle , explique un journaliste arabe. La modernisation vient d'en haut et c'est la société qui freine . » Certes, le Qatar est un pays où il fait bon vivre pour les Occidentaux. Mais ces derniers n'ont guère de relations avec une société corsetée, traditionaliste, religieuse et polygame. La majorité des femmes sortent couvertes des pieds à la tête du niqab, le grand voile noir. Seule une fente laisse voir les yeux. Le soir, sur la corniche de Doha, pour leur footing, les jeunes femmes enfilent jean et Nike sous leur longue robe et se couvrent simplement les cheveux d'un voile noir. L'alcool est proscrit, sauf pour les étrangers, qui ont un magasin réservé. Certains Qatariens y envoient donc leur chauffeur indien ou philippin....

Aussi la modernisation entreprise par l'émir et sa seconde femme, cheikha Moza, la seule qui soit connue des Qatariens, se fait-elle à pas comptés. Trop vite, pour certains, mais pas pour les femmes, heureuses que l'épouse de l'émir travaille et montre son visage. Une révolution qui ne s'est pas faite en un jour pour cette princesse issue d'une famille de marchands qatariens exilés politiques au Koweït dans les années 60. Sa rencontre avec le prince héritier dans un avion fut un coup de foudre réciproque, dit un ami du couple. Impensable au Moyen-Orient, où les mariages sont d'abord des alliances politiques. Le prince passa outre à l'ire de son père et épousa la jeune fille. Ils ont sept enfants, dont cinq garçons.

Le problème du Qatar ? Il manque de Qatariens. Ils sont 200 000 sur 1,4 million d'habitants. Les autres sont des Philippins, des Indiens, des Sri Lankais, des Arabes, des Occidentaux (50 000). Pour assurer l'avenir, l'émir et son épouse rêvent de transformer les pétrodollars en ressources humaines à travers un programme d'éducation d'excellence et de recherche. C'est le domaine de cheikha Moza via la Fondation du Qatar. Elle y a fait venir six grandes universités américaines, qui délivrent les mêmes diplômes qu'aux Etats-Unis. Une école française pourrait ouvrir un MBA de management. Il s'agit de former des Qatariens, mais aussi les meilleures élites arabes. Et qu'importe le coût.

La Fondation est magnifique, les universités construites par les plus grands architectes. Mais elle donne une impression de vide. Les étudiants ne sont que 2 000. Le problème : ici, il suffit d'être Qatarien pour être riche. Alors, pourquoi faire des études ? Il est bien difficile d'allier modernité et tradition, le rêve de cheikha Moza.

Chiffres chocs

11 737 km2 de superficie.

Environ 1,4 million d'habitants.

85 % sont des travailleurs étrangers.

50 milliards de mètres cubes de gaz.

15 % des réserves mondiales.

73 500 dollars de PNB par habitant.

15 % de taux de croissance.

14 % de taux d'inflation.

Le Qatar joue l'ouverture

Le Qatar se veut un pont entre les religions, les cultures, l'Orient et l'Occident. Des forums religieux rassemblent régulièrement à Doha des représentants des religions monothéistes. Depuis 2007, les catholiques disposent d'une église en dur ; les coptes (chrétiens d'Egypte) et les protestants auront aussi bientôt leur lieu de culte. Au sein même de l'islam, la discussion est de mise. Les Qatariens suivent l'islam wahhabite (rigoriste), mais l'émir Hamad ben Khalifa al-Thani affiche son opposition au radicalisme musulman et convie à Doha des intellectuels musulmans ouvertement modernistes, tels le Français Malek Chebel.

Le Qatar a parrainé les Assises de la langue et de la culture arabes, organisées en France en octobre à l'initiative de Nicolas Sarkozy. L'émir veut développer l'enseignement de l'arabe en France et du français dans l'émirat, et y favoriser l'expatriation des Français issus de la diversité

L'affaire de l'hôtel Lambert

Construit par Louis Le Vau, l'un des architectes du château de Versailles, l'hôtel Lambert, situé à la pointe orientale de l'île Saint-Louis, a été acheté par la famille de l'émir du Qatar en juillet 2008. L'affaire s'est compliquée lorsque les nouveaux propriétaires ont présenté un projet de réaménagement jugé incompatible avec la préservation de ce monument classé.

En théorie, le ministère de la Culture doit statuer sur le bien-fondé des travaux envisagés dans l'hôtel proprement dit (construction d'ascenseurs, de salles de bains) et il revient à la Ville de Paris de se prononcer sur les aménagements extérieurs (parking, jardin). Une commission consultative composée d'experts et d'élus a rendu un avis défavorable à l'ensemble d'un projet qui, selon elle, dénaturerait irrémédiablement ce modèle d'architecture classique. Reste à savoir si les autorités accepteront de suivre ses recommandations, au risque de mécontenter un partenaire privilégié de la France

Yves Cornu
Le Point

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