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Voir la version complète : Quand les Juifs étaient des Arabes


zek
17/01/2009, 07h03
Ensemble, treize siècles durant, les judéo-arabes ont construit une grande civilisation. Comment en sont-ils venus à se haïr ? C'est ce à quoi Michel Abitbol répond dans un ouvrage important.

Treize siècles durant, du VIIe jusqu'en 1960, Arabes musulmans et Juifs arabophones ont traversé le temps entremêlés en un même peuple. Puis, soudain, sans avoir été annoncé, à la surprise de tous, le divorce éclate. De l'Atlas à la Mésopotamie, des communautés entières attachées au sol depuis l'âge prophétique se retrouvent entassées dans d'improbables cales, le regard exorbité par la fatalité.

En juillet 1962, Jacob Partouche, à l'aéroport de Ghardaïa, s'obstine: il ne prendra pas la Caravelle qui doit l'expatrier vers Paris. Jacob ne parle pas un mot de français, il ne connaît que le Sahara, que sa famille sillonne de génération en génération. Les soldats français ont dû le bousculer pour le contraindre à l'exil: ils savaient que Jacob ne survivraient pas aux pogroms qui ensanglantaient alors le Sud algérien. Arrivé à Paris, Jacob a dû renoncer à son métier de caravanier du désert. Dans sa grande bonté, l'administration lui a trouvé un travail: poinçonneur de métro. Là, au moins, personne ne verrait qu'il ne parlait qu'arabe. Jadis gai luron, Jacob n'a plus prononcé un mot ni à la maison, ni au boulot, sauf à l'heure des prières. Il est mort vingt ans plus tard, sans un mot.

Qu'aurait-il pu bien dire s'il avait parlé ? C'est peut-être à la recherche de ce silence de Jacob qu'est parti l'historien Michel Abitbol en entreprenant son Passé d'une discorde*. L'ennui avec ce livre, c'est qu'il est désormais indispensable. Si on n'est pas d'accord avec lui, on sera quand même obligé de vivre avec, pour peu qu'on porte quelque intérêt à ces gens-là et à leur histoire.

Quand deux Juifs se rencontrent, qu'est-ce qu'ils se racontent ? Des histoires d'Arabes. Pas une soirée de Pâque, pas un shabbat, pas un apéritif à Deauville sans que reviennent les interminables débats: pourquoi sommes-nous partis ? Est-il vrai que nous sommes des Arabes ? Avons-nous vécu treize siècles d'enfer avec les musulmans ? Sont-ils nos pareils ou des ennemis irréconciliables ? Il faut avoir assisté à ces discussions pour savoir combien les esprits les plus frustes comme les plus éclairés manquent des repères les plus élémentaires pour répondre aux questions qui les hantent.

Avec l'Abitbol, on n'aura plus le droit de dire n'importe quoi. En moins de 500 pages parfaitement accessibles, l'essentiel est dit, classé, répertorié, analysé. Au VIe siècle, dans la Péninsule arabique, les Juifs, forts de leurs connaissances et de leur position économique, réussissent à judaïser bon nombre d'autochtones et même un roi du Yémen. Les prédications de Mahomet s'inspirent largement du judaïsme, mais tout se gâte lorsque les Juifs refusent de le reconnaître comme le dernier prophète.

D'où quelques paragraphes du Coran peu aimables et un impôt spécial imposé aux juifs et aux chrétiens. Ce qui n'empêche pas les Juifs de se mêler aux armées arabes dans leur conquête du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et de l'Espagne. Au Maghreb, ces envahisseurs s'affrontent aux Berbères (eux-mêmes passablement judaïsés) et surtout aux chrétiens. Mais les Juifs se rallient, contre les chrétiens, aux musulmans qui leur accordent un statut de protégés. Du VIIIe au XIe siècle, d'Irak en Espagne, c'est l'âge d'or des Juifs sous l'égide de l'Islam. Philosophes (Maïmonide, Gaor), financiers, diplomates et même chefs de guerre juifs illustrent la civilisation et la littérature arabes à leur apogée.


Les croisades chrétiennes de reconquête de l'Espagne et de Palestine sapent le monde musulman, qui éclate, se renferme sur le rigorisme religieux et ouvre une ère de persécutions antijuives. Pas partout, pas indéfiniment. Les Juifs s'allient aux musulmans de Saladin pour chasser les chrétiens de Jérusalem. Expulsés d'Espagne, ils trouveront refuge en pays musulman. «Moi, Isaac Sarfati, originaire de France et né en Allemagne où j'ai fréquenté les écoles, je vous annonce que la Turquie est un pays où l'on ne manque de rien.

Chacun peut y vivre en sécurité, à l'ombre de son figuier et de sa vigne... Dans le pays chrétien, on vous oblige à vous couvrir de haillons, lève-toi et abandonne ce pays maudit», écrit un Juif en ce temps-là. L'expédition de Bonaparte en Egypte (1798) et la conquête de l'Algérie (1830) renversent l'ordre des valeurs. Les Français abrogent les lois discriminatoires, le statut de protégé, et établissent l'égalité de droits, quelle que soit la religion. Les Juifs n'en reviennent pas. Immédiatement, ils adoptent les idées nouvelles, le costume puis la langue de l'envahisseur ressenti comme un libérateur.

Non qu'ils se sentent plus d'affinités avec ces bizarres Européens qu'avec leurs pareils Arabes. Mais l'étranger apportait avec lui le germe d'une denrée nouvelle: la citoyenneté, concept introuvable dans le monde musulman. Les musulmans boudent les écoles laïques de l'occupant où les Juifs s'engouffrent en masse. Le consistoire d'Oran écrit à ses coreligionnaires: «L'Etemel exauçant vos larmes et vos prières, le plus grand et le plus juste des princes vous a ouvert la plus belle patrie de ce monde. Ses lois seront vos lois, vous qui pleuriez la patrie absente, vous accueillerez avec une religieuse émotion la voix de la nouvelle patrie.»

Les campagnes antisémites des Français d'Algérie, l'abrogation du décret Crémieux par Pétain ne changeront rien à ce choix. Le jour où Vichy leur arrache leur nationalité, les grands rabbins d'Algérie répondent: «Jusqu'ici, citoyens français, nous demeurerons intégralement français de coeur. Vive la France ! Vive l'Algérie française !»

La Résistance algérienne fut largement juive. Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, la prise d'Alger fut l'oeuvre d'un petit groupe clandestin: sur les 377 conjurés, 315 étaient Juifs. Rares étaient les musulmans qui partageaient cet état d'esprit. Pour eux, la France était l'ennemi qui s'était emparé de leurs terres, de leur liberté et qui cherchait à leur arracher leur âme, leur langue, leurs lois, leur foi. Tandis que les juifs se désarabisaient, les musulmans trouvaient refuge dans la religion et les traditions en attendant de se libérer par le fusil.

S'ignorant, ne se comprenant plus, juifs et Arabes dressaient sans le savoir un acte de divorce qu'il ne restait plus qu'à dater. Les guerres de libération contre les colonisateurs, la création et les combats de l'Etat d'Israël marquèrent les moments forts de la procédure de séparation mais ce ne furent en réalité que des accélérateurs d'une implacable rupture.

Dès qu'ils ont vu paraître le train de la civilisation européenne, les Juifs d'Orient se sont dit: «C'est le bon, c'est en Occident que ça se passe, pas chez nous. Il faudra rompre avec notre passé, briser notre histoire, changer de langue, peut-être de terre, sûrement d'amis. Quel que soit le prix du ticket, il ne faut pas rater ce train.» Ça leur a coûté plus cher encore qu'ils ne le pensaient et ils n'ont pas fini de payer, mais ils ne le regrettent pas. Ce n'est effectivement pas là-bas que ça se passe.

Guy SITBON
Marianne

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