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Voir la version complète : Portrait intime de Khomeyni


morjane
13/02/2009, 13h32
D'elle on ne voit qu'un petit triangle de visage qui émerge du lourd tchador noir. A côté, dans un cadre, posé en majesté sur un guéridon, l'ayatollah Khomeyni a l'air de sourire. La ressemblance est frappante. " Plus encore, dit-elle, avec un plaisir évident, si j'enlève mes lunettes..."

Zarah, fille du fondateur de la République islamique d'Iran, 64 ans, docteur en philosophie et présidente d'une multitude de fondations, a accepté de nous recevoir à Téhéran. Pareille parenté crée, il est vrai, un certain "devoir de mémoire", surtout au moment où l'on célèbre le trentième anniversaire de la révolution.

En quelques phrases émues elle évoquera la lutte menée par son père, qu'elle appelle avec respect "l'imam" : "Il a eu une illumination : il fallait réveiller le peuple d'Iran. Reza Chah, le fondateur de la dynastie Pahlavi avait pour modèle la laïcité d'Atatürk. Il faisait rudoyer les mollahs, interdisait les lamentations du deuil de Moharram et arrachait le voile des femmes ! Son fils, Mohammad Reza voulait corrompre les jeunes avec l'alcool et les casinos. Alors, depuis l'exil, l'imam a enregistré des cassettes et diffusé son message. Lorsqu'il a pensé que les Iraniens étaient prêts, il est revenu. En dix jours, le régime du chah s'est écroulé. Et l'imam a instauré le gouvernement islamique."

L'"imam" : un mot tabou en Iran. Son immense mausolée à Téhéran est devenu un lieu de pèlerinage sacré. Mais sa mémoire ? Cet héritage de la "vraie ligne de l'imam" qu'à quelques mois de l'élection présidentielle de juin, les factions politiques se disputent âprement comme un "label de garantie" au milieu des désastres économiques et du mécontentement, qu'en est-il ?

Mécontentement ? Le terme ne lui plaît pas. Désignant la petite ombre voilée qui sert le thé, elle dit : "C'est la plus humble de la maison. Moi, je suis la fille de l'imam. Regardez, nous mangeons toutes deux la même chose, elle est vêtue comme moi. Il n'y a plus de pauvres comme avant." Pourtant, elle reconnaît que les femmes n'ont pas encore la place qu'elles devraient avoir : "La justice devrait être basée sur la méritocratie, dit-elle. Il n'y a pas assez de femmes au Parlement, mais ça viendra, 64 % des étudiants en Iran sont des femmes..." Toute de même, les politiciens n'exploitent-ils pas le nom de sa famille ? "Ca arrive, nous sommes déçus parfois, mais qu'y faire ? Nous n'avons pas de pouvoir", lâche-t-elle enfin dans un geste fataliste. Désir d'échapper aux polémiques ? La fille de l'imam joue la prudence. La famille du fondateur et ses proches sont assez critiques sur l'évolution de la révolution. Certains s'affichent même dans le camp réformateur. Les Iraniens n'ont pas oublié le retour au pays de l'avocate Shirin Ebadi, bête noire des dirigeants actuels, qui venait d'aller chercher son prix Nobel de la paix.

Devant une foule immense, c'est la petite-fille de l'imam, Zahra Chojaie, féministe elle-même, qui lui avait passé une couronne de fleurs rouges autour du cou, à l'aéroport, en souhaitant qu'à présent "soient mieux respectés les droits de l'homme". De même, en mars 2008, lors des élections législatives, Hassan Khomeyni, curateur du mausolée de son grand-père, mort en 1989, avait dénoncé l'éviction massive sur les listes électorales des réformateurs et la " militarisation" du Parlement qui compte 40 % d'anciens gardiens de la révolution. Ce qui lui avait valu un article cinglant sur un site conservateur, Nosazi, intitulé "Lle secret des joues roses de Seyed Hassan Khomeyni". On y dénonçait sa BMW et sa vie dorée loin de la frugalité de son grand-père.

Prudence donc. Zarah préférera évoquer un aspect moins connu - et surtout moins politique - de son père : un ayatollah Khomeyni intime, en famille, faisant le thé et plaisantant avec ses petits-enfants "qu'il laissait littéralement ramper sur lui". A Now-Rouz, le nouvel an iranien, se souvient-elle, "il recevait une multitude de flacons d'eau de toilette en cadeau. On mettait tout sur une table couverte par une couverture. Et il demandait à chaque enfant, lequel voulez-vous ? On ne voit rien, disait-on. Il répondait, ainsi il n'y a pas de jaloux." Et d'évoquer ce jour où jouant avec sa petite-fille de 3 ans, il faisait semblant d'avoir une pièce dans sa main fermée. La petite disait : c'est pour quoi cette pièce ? Il répondait en riant : "C'est pour t'acheter un mari, cours !..."

L'autre aspect qui revient souvent, c'est la curiosité de l'imam. "Il se fiait surtout à nous, dit sa fille, nous étions ses yeux, ses oreilles, il nous envoyait en ville et demandait : que dit-on dans la rue ?", confie sa fille.

Majid Ansari, un ami de la famille, nous racontera avoir vu un jour Ahmad, le fils de l'ayatollah, habillé en ouvrier baloutche : "L'imam voulait qu'il aille dormir avec des travailleurs sur un chantier pour voir l'état d'esprit des plus humbles." Il composait des poésies et regardait des dessins animés. "Il travaillait beaucoup, mais écoutait toujours la radio et regardait la télévision, ajoute Majid Aznsari, et pas les chaînes officielles."

Au point que dans un livre consacré à son grand-père, Massih Boroudjerdi se souvient qu'à Nadjaf, en exil, il écoutait la BBC en persan. Et s'il y avait une nouvelle importante à l'heure de la prière, il "suspendait" sa prière et la finissait après.

L'épisode le plus marquant a été raconté par Ahmad Khomeyni. La nuit du 28 juin 1981, un attentat tua tout l'état-major du Parti de la République islamique. L'imam avait eu des ennuis cardiaques. Son fils hésitait à le réveiller, ne sachant comment annoncer la nouvelle. La porte s'est ouverte, l'ayatollah est entré et a dit, très affecté : "Combien de morts au juste ?", à son fils stupéfait. "Comment savez-vous père ?" Réponse : "Par Voice of America."

Religieux, politique, mais aussi "grand communicateur", se souvient un de ses anciens proches, Ahmad Salamatian : "L'imam naviguait entre le Moyen Age spirituel, lui qui ne parlait ni l'arabe classique ni l'anglais, et l'ère technologique. Sa révolution, il l'a faite avec des cassettes envoyées en Iran que nous dupliquions sur un appareil d'avant-garde. Un côté très moderne."

Et il ajoute : "Par exemple, alors que dans les années 2000 les talibans brûlaient les photos comme des objets sacrilèges, lui, de passage à Saïda au Liban, pour aller à La Mecque, en 1929, s'était fait prendre en photo pour sa fiancée. Il avait 27 ans." Quant à ses messages, il trouvait des formules : "Il disait par exemple : nous sommes pour la justice, Dieu veut la justice. Laquelle ? Chacun comprenait ce qu'il voulait..."

Il avait surtout "un grand sens politique de la médiatisation, ajoute Ebrahim Yazdi, qui fut son ministre des affaires étrangères. Le 4 novembre 1979, des étudiants prirent d'assaut l'ambassade américaine. Il me dit : "Qui sont-ils ? Chassez-les de là..." Et très vite, il changea d'avis en voyant l'immense impact sur les télévisions. Il avait compris que cet épisode serait aussi fort qu'une deuxième révolution..."


Par Marie-Claude Decamps, Le Monde

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