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Voir la version complète : Face à la crise, les ventes d'armes en pleine expansion aux Etats-Unis


mendz
09/03/2009, 22h14
Paso Robles, bourgade de Californie centrale, célèbre pour ses élevages de chevaux et ses vignobles. En ce matin d'hiver, le gun show (foire aux armes à feu) ouvre à 9 heures, mais, dès 8 h 30, une petite foule attend devant la porte du vaste hangar d'exposition : 9 dollars l'entrée pour les deux jours, gratuit pour les moins de 13 ans. A l'intérieur, une cinquantaine d'armuriers ont étalé sur leurs stands des milliers d'armes à feu, allant du revolver de poche au fusil semi-automatique, à tous les prix : 89 dollars le vieux fusil russe, plus de 2 000 dollars la carabine à longue portée dernier modèle.

Steve et son épouse Teresa, la cinquantaine sportive, sont à la recherche d'un pistolet gros calibre pas trop cher. Ils possèdent déjà un petit revolver et un fusil, achetés dans un autre gun show, mais ce n'est pas suffisant : "Avec la récession, les faillites, le chômage, la criminalité augmente, affirme Teresa. Avant, les jeunes volaient pour acheter de la drogue, mais aujourd'hui des familles volent pour manger. Nous devons nous armer pour protéger notre foyer."

Eux-mêmes craignent pour leur avenir, car Steve vient de perdre son emploi de vendeur de voitures, et les revenus de la famille ont chuté de moitié. Ils estiment que l'achat d'une arme supplémentaire est une dépense justifiée : "Nous avons deux fils de 12 et 14 ans, il est temps qu'ils apprennent à manier différents types d'armes, c'est une partie importante de leur éducation." Steve a aussi une autre motivation : "Nous avons acheté notre fusil après l'élection d'Obama. On a un président démocrate, plus un Congrès démocrate, plus un gouvernement rempli de libéraux très "anti-gun". Ils vont se débrouiller pour limiter notre droit à posséder des armes. Il faut se dépêcher d'acheter ce qu'on peut, pendant que c'est encore légal." A la réflexion, il va aussi acheter un silencieux et un viseur télescopique.

John, 22 ans, un garçon costaud aux yeux bleus rieurs, et son épouse Becca, une jolie blonde de 24 ans, viennent d'acheter un fusil en parfait état pour 300 dollars, après un dur marchandage. John est content de lui : "C'est pour chasser le sanglier, et aussi pour notre protection. La région n'est pas aussi tranquille qu'elle en a l'air. Je bosse sur un chantier, et la majorité des gars de mon équipe ont un casier judiciaire..." Becca, qui travaille dans un salon de coiffure, n'a rien acheté, car elle possède déjà un fusil à pompe et une carabine 22 long rifle.

John avait voté républicain en novembre 2008, et la défaite l'a rendu très rebelle : "Je m'attends à ce que les démocrates essaient de me prendre mes armes, mais je ne me laisserai pas faire. Attrape-moi si tu peux. Si les lois sont trop sévères, les gens prendront des risques pour garder leurs armes." Malgré tout, John, fusil en main, fait la queue devant le guichet d'enregistrement. La Californie possède une législation plus stricte que celle des Etats voisins : il faut remplir un formulaire détaillé, puis présenter une pièce d'identité. Une préposée assise devant un ordinateur connecté à un fichier central vérifie que John n'a pas de casier judiciaire et n'est pas signalé comme malade mental. Puis John doit remettre son fusil à un armurier local, et ne pourra le récupérer que dans dix jours.

La Californie a aussi interdit certaines armes automatiques et les chargeurs de plus de dix cartouches. Enfin, le port d'arme dans les lieux publics est très réglementé. Ces contraintes bureaucratiques exaspèrent John : "Il y a deux ans, un jeune cinglé a tué 32 personnes sur un campus. Si les autres étudiants avaient été armés, il n'aurait fait que deux ou trois victimes avant d'être abattu. Mais il ne faut pas compter sur les démocrates pour aider les gens à se défendre."

Dans le hangar, tout le monde semble d'accord avec lui. On se souvient encore qu'en avril 2008, à San Francisco (http://www.lemonde.fr/sujet/d603/san-francisco.html), en pleine campagne présidentielle, le candidat Obama s'était laissé aller à quelques commentaires sociologiques, sans savoir qu'il était filmé : "Vous allez dans ces petites villes (...), les emplois ont disparu depuis vingt-cinq ans et rien n'est venu les remplacer. Alors ce n'est pas étonnant, les gens deviennent amers, ils s'accrochent à leurs armes ou à leur religion..." Aussitôt, ses adversaires républicains avaient lancé une campagne médiatique décrivant Obama comme un élitiste, qui regardait vivre le petit peuple du haut de sa tour d'ivoire. Les amateurs d'armes à feu se sentirent particulièrement visés. Des groupes conservateurs créèrent des sites Internet expliquant que, si Obama était élu, il interdirait les armes, laissant les honnêtes gens à la merci des gangs.

Certains prédisaient même que la police ferait des fouilles maison par maison, ou que le gouvernement organiserait une pénurie de munitions. Face à cette offensive, l'équipe d'Obama avait publié régulièrement des communiqués rassurants : "Nous préconisons des mesures de bon sens, qui respectent les droits des propriétaires d'armes garantis par le deuxième amendement de la Constitution, tout en mettant les armes hors de portée des enfants et des criminels."

Ces mises au point n'ont pas entamé la méfiance des milieux conservateurs. Heb Crowley, petit barbichu souriant et volubile, propriétaire d'une armurerie dans une ville voisine et détenteur du plus gros stand du gun show, est formel : "Avant l'élection d'Obama, je vendais cinq à dix armes par semaine. Mais depuis qu'il a été élu, c'était plutôt cinq à dix par jour. Ensuite, la frénésie est retombée, mais les ventes restent fortes."

mendz
09/03/2009, 22h34
Juste en face se dresse le stand de la National Rifle (http://www.lemonde.fr/sujet/f2e3/national-rifle.html) Association (NRA), qui défend les droits des propriétaires d'armes dans tout le pays. Harold Morgan, 76 ans, militant de la NRA à plein temps, a organisé une tombola : en misant 10 dollars, on a une chance de gagner un pistolet Ruger MK2, un fusil Marlin ou un fusil à pompe Henry. Tout en vendant ses billets, Harold développe ses arguments : "Une société armée est une société policée. On ne va pas insulter ni menacer un inconnu si on sait qu'il a sans doute un pistolet dans sa poche." En fait, il considère le port d'arme comme le seul garant des libertés publiques : "Le deuxième amendement protège tous les autres. Tous les dictateurs de l'histoire ont d'abord confisqué les armes avant d'opprimer et de massacrer leur peuple."

Ces-temps-ci, l'arme la plus en vogue est le semi-automatique AR-15, noir, énorme, conçu pour ressembler le plus possible au M16 de l'armée américaine. Le vendeur est de mauvaise humeur : "Pour l'AR-15, je suis en rupture de stock, et je n'ai pas été livré à temps, les grossistes sont débordés. J'ai dû mettre des clients sur liste d'attente." Un adolescent explique à voix basse qu'il va acheter des pièces détachées et des outils spéciaux, pour se bricoler un AR-15 entièrement automatique. Pour quoi faire ? "Pour rien, c'est l'attrait du fruit défendu." Plusieurs stands proposent des armes pour enfants : des vraies carabines calibre 22, courtes et légères, faciles à manier même pour les tout-petits. Les crosses et les bandoulières sont roses pour les filles, bleues pour les garçons. Il y a aussi un modèle orange vif avec des formes futuristes, genre jeu vidéo.

Les files d'attente les plus longues s'étirent devant les stands des marchands de munitions, qui sont en vente libre. Leur prix augmente rapidement, ce qui incite les clients à faire des provisions. A lui seul, le stand de la société Advanced Tactical (http://www.lemonde.fr/sujet/4389/advanced-tactical.html) Supplies aura écoulé en deux jours plus de 50 000 cartouches ordinaires et 5 000 modèles haut de gamme.

Le fond du hangar est occupé par les "vendeurs privés", des particuliers sans licence, qui achètent et vendent toutes sortes d'armes, de préférence en argent liquide. Le marché de l'occasion est florissant car, en Californie, les fusils de plus de cinquante ans échappent à toute réglementation. Or une arme datant des années 1950, si elle a été bien entretenue, est en parfait état. En outre, beaucoup d'armes dites anciennes sont en fait quasi neuves, car leurs pièces essentielles ont été remplacées. Toute la journée, des acheteurs entrent et sortent du hangar avec des fusils à répétition, sans passer par le bureau d'enregistrement.

Après avoir acheté leurs nouvelles armes, les amateurs de la région vont les essayer au club de tir de Morro Bay (http://www.lemonde.fr/sujet/fd3f/morro-bay.html), installé sur une splendide colline surplombant l'océan Pacifique. Ce dimanche matin, une quinzaine d'hommes s'entraînent. Tous se disent conservateurs, et plus ou moins hostiles aux démocrates de Washington. Seule exception, mais de taille : Joe Kingston (http://www.lemonde.fr/sujet/520e/joe-kingston.html), 65 ans, une figure locale. Ancien ouvrier métallo, syndicaliste de choc, militant démocrate depuis toujours, Joe a fait campagne pour Obama dès la première heure. Cela ne l'empêche pas d'être un amoureux des armes à feu, depuis l'enfance. Il possède plusieurs fusils haut de gamme, car il participe à des compétitions de tir. Il a aussi, pour sa protection personnelle, un pistolet Glock de gros calibre : "Obama ne va pas nous prendre nos armes, il l'a dit et répété, c'est un droit fondamental depuis l'indépendance des Etats-Unis." Joe prédit que, dans ce domaine, il ne se passera pas grand-chose dans les mois à venir : "Peut-être une restriction sur les fusils d'assaut, dans les Etats où ils sont en vente libre, mais c'est tout."

Pour les conservateurs, c'est déjà trop. Peu après l'arrivée d'Obama à la Maison Blanche (http://www.lemonde.fr/sujet/7f63/maison-blanche.html), un incident a relancé la polémique. En remplacement d'Hillary Clinton (http://www.lemonde.fr/sujet/68ca/hillary-clinton.html), qui a quitté son siège de sénateur, le gouverneur de l'Etat de New (http://www.lemonde.fr/sujet/3583/etat-de-new.html) York a nommé Kirsten Gilligrand (http://www.lemonde.fr/sujet/b4da/kirsten-gilligrand.html), une élue démocrate locale. Or, aussitôt, des responsables démocrates de tout le pays ont critiqué cette décision, car Mme Gillibrand est membre de la NRA. Pour les républicains, cette mobilisation des "anti-guns" contre la nouvelle sénatrice est la preuve que quelque chose se trame au Congrès, et qu'il faut rester mobilisé.

Le Monde

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