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orion
14/03/2009, 20h14
Par Dris Ksikes, Michel Peraldi, Ahlame Rahmi
et Adil El Mezouaghi

Classe moyenne. La grande inconnue



Peut-on faire parler les chiffres pour identifier qui appartient réellement à la classe moyenne ? Une étude de la revue Economia démontre clairement les limites de cette approche. Digest…


Sablier ou montgolfière?: voilà deux figures qui peuvent représenter un paysage social vu sous l’angle des différentes classes qui le composent. Une société est dite “en montgolfière” lorsque la pyramide combinant revenus, diplômes et professions est presque plate en son sommet,

largement évasée au centre et en cube vers le bas. C’est la forme que prennent aujourd’hui la plupart des communautés développées, où les écarts se sont réduits entre le monde des classes ouvrières et celui des cadres avec, au sommet, une minorité de riches. En revanche, la figure du “sablier” évoque une société dont le centre est en quelque sorte étranglé, goulot étroit entre un bas, monde de précarité largement évasé, et un col resserré, celui des riches et des nantis, qui forme la partie haute. Dans l’entonnoir, on retrouve ces “couches moyennes”, dotées de revenus réguliers, à l’abri de la précarité sans pour autant vivre dans le luxe.

Choissez votre catégorie…
Au regard des quelques données rassemblées sur les niveaux de revenus et de diplômes, le Maroc est bien une société en sablier. Sur la seule base de la catégorie socioprofessionnelle, on peut relever différentes fractions de taille et de démographie inégales. La pauvreté domine le monde rural, caractérisé par le sous-développement, l’analphabétisme et des conditions de vie qui condamnent les ménages à des comportements de survie. Selon les chiffres controversés du Haut commissariat au plan (HCP), cette situation concerne 9% des Marocains en 2007. C’est un problème essentiellement rural, même s’il existe des pauvretés urbaines, comme ces citadins vivant dans les bidonvilles ou dans les autres formes d’habitat précaire des quartiers populaires des grandes villes. Ce sont ces deux univers, constituant en gros 30 % de la population marocaine, qui peuplent le fond du sablier.

Au-dessus, on peut regrouper plusieurs catégories socioprofessionnelles dont les revenus sont grosso modo assez stables. Selon les chiffres du recensement publiés par le HCP, les cadres supérieurs et moyens, les professions libérales, les chefs d’entreprise et les responsables de la fonction publique représentent un peu plus de 837 000 personnes, installées pour la plupart (85%) en ville. Les employés, les intermédiaires financiers et les commerçants sont 1,7 million avec, là encore, un taux très fort d’urbains (70%). Ces deux catégories confondues constituent un peu plus de 20 % de la population active marocaine.

Votre école, votre classe
Les tensions que peuvent générer des conditions de vie très contrastées viennent s’ajouter au flou artistique qui caractérise la classe moyenne. Le monde des petits fonctionnaires, des employés du secteur privé, jusqu’aux cadres publics et privés, est traversé de frontières bien tracées entre ceux qui ont les moyens d’améliorer leurs conditions de vie, et ceux qui ne les ont pas. Selon la situation du conjoint, le nombre d’enfants à charge, le poids des dépendances familiales, le lieu de résidence et, enfin, la possibilité d’accéder à des revenus complémentaires (primes), les différences sont notoires. En d’autres termes, à revenu et statut égaux, certains auront des moyens de mobilité dans l’échelle sociale que d’autres n’auront pas.

Exemple avec l’accès des enfants à la scolarisation dans des établissements privés. En 2008, 9000 élèves marocains étaient inscrits, toutes classes confondues, dans un des établissements de l’AEFE (Agence de l’enseignement français à l’étranger), les plus prisés et désirés par les parents marocains. Le chiffre donne bien la mesure de l’étroitesse du sablier. Même en élargissant ce nombre à tous les étudiants inscrits dans des écoles supérieures (pouvant les mener au marché du travail), on se rend compte qu’il demeure plutôt ridicule. A titre indicatif, 22 500 élèves se retrouvent dans l’enseignement supérieur privé, toutes branches confondues. Et encore, aucune étude objective ne permet d’évaluer le nombre de sortants intégrés dans le marché du travail. Mais si l’on prend le cas d’une école cotée sur le marché, les dernières statistiques (2008) révèlent que 70% de ses lauréats accèdent à un emploi, 3 mois après l’obtention de leurs diplômes. En parallèle, le nombre de lauréats issus des établissements supérieurs publics dépasse à peine les 3700 jeunes (ingénieurs, managers, journalistes, etc.). Elles sont très limitées, donc, les places dans l’ascenseur social…

Logement de standing
L’accès au logement est un des mythes récurrents qui semblent déterminer l’appartenance à la classe moyenne. Ce n’est pas si faux mais, à regarder de près les statistiques, l’indice est trompeur. Selon les données du recensement général de la population en 2004, les ouvriers et manœuvres agricoles et de la pêche constituent le plus grand contingent de propriétaires (28,5 %), suivis par la catégorie des artisans et ouvriers qualifiés qui constitue 20,6 %. Les cadres supérieurs, professions libérales, fonctionnaires, ainsi que les directeurs d’entreprise ne constituent que 6,5% de l’effectif de propriétaires. Ces données valent par ce qu’elles ne révèlent pas : la taille et le standing des résidences. Notez que si la villa isolée est en grande majorité occupée par des propriétaires, 91,4% des habitants de constructions sommaires ou type bidonville sont “propriétaires”.

De plus, le financement du logement par des fonds propres est la forme la plus dominante : 81% des résidences. Cette tendance concerne l'ensemble des logements quel qu’en soit le type, avec une moyenne qui oscille entre 73% pour l'immeuble et 89% pour la villa. Après les aides familiales, le crédit bancaire vient en troisième source de financement des logements avec 5% seulement. Et ce mode est totalement absent pour certaines formes d'habitat (construction sommaire, habitat rural) ou très marginal, comme pour la maison marocaine traditionnelle. C'est l'immeuble collectif qui bénéficie le plus du crédit (17% des logements). Cet indice d’accès au crédit-habitat est sans doute le plus parlant. Il confirme bien que les classes moyennes, généralement tributaires d’apports bancaires, demeurent minoritaires.

orion
14/03/2009, 20h19
Abonnement ou prépayé ?
Une autre manière de mettre en évidence ces catégories, elle aussi statistiquement sommaire et floue, passe par la description des comportements, des habitudes de consommation et des ségrégations qu’elles génèrent. Exemple : la possession d’un téléphone mobile n’est plus discriminante (22,5 millions d’utilisateurs de mobile, selon les chiffres de l’ANRT à fin septembre 2008). Mais en examinant cependant la répartition du parc, on constate que 96 % des lignes sont en prépayé, contre 4 % pour le post-payé. En somme, 2,8% de la population marocaine peut s’offrir le “luxe” d’un abonnement longue durée (de 12 à 24 mois) pour son téléphone mobile. C’est donc le type d’abonnement qui “classe”, plus que la possession d’un appareil mobile…

Autre exemple, l’abonnement Internet. Les chiffres des abonnés, jusqu’en 2007, nous renseignaient sur trois indicateurs d’aisance : la possession d’un ordinateur, d’une ligne de téléphonie fixe et d’un abonnement longue durée. Ils étaient 15% de Marocains à posséder un ordinateur chez eux en 2006, 1,3% à la même date étaient abonnés à Internet, soit 390 000 lignes. Certes, en 2008, les chiffres ont explosé, avec un parc qui a plus que doublé, avoisinant les 700 000 lignes. A regarder cette bulle de plus près, il est évident que l’introduction des services Internet 3G, depuis avril 2007, explique cette explosion. Or, ces services peuvent être sans engagement et sans abonnement, ne nécessitent pas une ligne fixe de téléphone et offrent même la possibilité de recharger le service pour un montant de 10 DH par jour. Du coup, l’abonnement à Internet ne peut plus être pris pour un indicateur fiable de classement social.

Ça roule, ça voyage…
Même chose, plus étonnante peut-être, pour les propriétaires de véhicules de tourisme. Au Maroc, la voiture, contrairement au standard des pays développés, est encore un bien discriminant. Ils étaient 88 000 en 2005 à acquérir une voiture neuve et 296 000 à se payer une automobile d’occasion, sur un parc total avoisinant 1,5 million de véhicules. Autre indicateur, encore plus net, sur le crédit bancaire : 116 500 particuliers ont obtenu une autorisation de crédit en 2006, ce qui apparaît comme un critère très stratégique d’identification de comportements “classes moyennes”.

Le bémol, ce nombre modique de bénéficiaires de crédits à la consommation englobe aussi des demandeurs occasionnels (rentrée scolaire, fête du mouton, etc.). Or, dans ce cas, l’accès au crédit donne parfois à peine un semblant d’appartenance (aux classes moyennes), parce que les personnes concernées vivent au jour le jour. Notez que dans le secteur du crédit à la consommation, comme dans le marché automobile, un revenu considéré comme de classe moyenne débute à 2500 DH par mois. Autre critère très discriminant, les vacances et, plus encore, les voyages à l’étranger, spécialement en Europe : ils sont 243 672 Marocains en 2005 à avoir obtenu des visas touristiques pour les pays de la zone Schengen, soit moins de 1% de la population marocaine… Au final donc, si les données recueillies déterminent mal le poids de la classe moyenne, elles ont le mérite de mettre en lumière l’effet sablier de la société marocaine.
infographie (http://img167.imageshack.us/my.php?image=infographie.pdf)

© 2009 TelQuel Magazine. Maroc.

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