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Voir la version complète : Le bon prix d'équilibre est à 80 dollars mais c'est le marché qui décide


nacer-eddine06
20/04/2009, 08h13
Christophe de Margerie, directeur général de Total.

I
Christophe de Margerie est le patron exécutif de Total. Ce 23 mars, il arrive à notre rendez-vous au Hilton Arc de Triomphe, à Paris, déjà échauffé par la présentation qu'il vient de tenir devant un parterre d'investisseurs internationaux. La presse du matin vient de révéler que 80% des Français sont «scandalisés» par les suppressions d'emplois que le groupe a annoncé en France.

Challenges. La baisse des cours du pétrole et la crise vont-elles affecter Total ?
Christophe de Margerie. Oui, naturellement. Notre résultat va baisser de façon significative. Il restera, bien entendu, positif de plusieurs milliards... Mais il sera moins élevé que les fameux 14 milliards d'euros de bénéfices de 2008 qui appartiennent au passé. Quand on évoque 14 milliards à Total aujourd'hui, on a plutôt à l'esprit le montant des investissements programmés pour cette année.

Avec la baisse des cours, vous ne freinez pas les investissements ?
Non. Nous les maintiendrons au niveau de 2008. Ils augmenteront même en France, où nous réalisons aujourd'hui 13% de nos investissements. La modernisation de nos raffineries, qui a fait couler tellement d'encre en France, fait partie de ces investissements. C'est une nouvelle positive, même s'il est difficile de se faire comprendre. De toute façon, nous travaillons sur des cycles longs de dix, voire de vingt-cinq ans. Nos décisions ne sont pas calées sur le temps des médias, des politiques et des fluctuations de cours. Nous n'allons pas modifier notre stratégie tous les quatre matins.

Quel serait un bon prix pour le baril ?
J'ai déjà rappelé que 80 dollars le baril était un bon prix d'équilibre, je n'ai pas changé d'avis. Mais c'est le marché qui décide ! Le prix du baril restera peu élevé dans les prochains mois car il est impossible qu'il remonte aux niveaux de l'an dernier tant qu'il y aura une crise économique. D'un autre côté, si le prix reste trop bas, outre un risque géopolitique réel au Nigeria, en Irak ou au Venezuela, les Etats pétroliers peuvent hésiter à faire les investissements nécessaires pour pouvoir fournir suffisamment de pétrole quand la crise sera finie. Un prix durablement trop faible serait donc une mauvaise chose : il faut sept ans pour redémarrer un cycle de production.

Pour le consommateur, un pétrole pas cher est une bonne nouvelle, or vous souhaitez qu'il remonte pour investir et gagner de l'argent. Les intérêts de Total et des Français sont décidément inconciliables...
Pas du tout ! Les consommateurs sont capables de comprendre que si nous ne faisons pas ou peu d'investissements aujourd'hui, nous n'aurons pas de pétrole demain. Grâce à nos bénéfices, nous pouvons tenir des engagements d'investissements que nous n'aurions pas pris avec un baril à 40 dollars. Total est une entreprise bien gérée. C'est pour cette raison que nous pouvons créer des emplois durables et exporter le savoir-faire français. Nous pouvons en être fiers. Il me semble indispensable de ne pas céder à la facilité de discours démagogiques. Si le cours du pétrole s'effondre, ce n'est dans l'intérêt de personne, ni de Total, ni de l'économie pétrolière, ni, à moyen terme, du consommateur. Inversement, s'il grimpe trop haut et trop vite, c'est un frein à la croissance, dommageable pour l'économie et pour Total.

Le marché du pétrole souffre-t-il d'une crise de la demande ?
La demande est affectée, même s'il est difficile de faire la différence entre l'impact lié au prix des hydrocarbures et celui relevant de la crise économique. Il y aura aussi des changements importants de comportements des clients et donc une partie de la demande que l'on ne reverra pas, du moins dans les pays occidentaux. Nous avons anticipé cette décroissance : les véhicules consomment moins, on intègre des agrocarburants dans l'essence et le gazole... En Asie, la situation est différente, la demande continuera de croître. Le monde a besoin d'énergie. Le pire serait que l'on manque d'énergie quand la croissance redémarrera.

Combien de temps va-t-on pouvoir encore extraire du pétrole ?

Du pétrole, il y a en a. Au moins pour cent ans ! Je refuse l'idée de bâtir la stratégie et notre communication sur l'après-pétrole. Les hydrocarbures constituent notre coeur de métier. Les autres formes d'énergie ne sont pour l'instant que complémentaires. Même sur le long terme. Dire le contraire serait mentir. D'ici 2030, la part des énergies non fossiles devrait passer de 20% à 25% dans la consommation mondiale, c'est considérable. Nous y parviendrons probablement en Europe, mais en Asie ou en Afrique, ce n'est pas encore gagné. Nous avons donc besoin de davantage de pétrole. Ce que nous économisons en Europe servira au développement d'autres pays, tout en continuant à investir dans le nucléaire et le solaire...

Pourquoi le solaire et le nucléaire ?
C'est ce qui est le plus proche de nos métiers. Pour le solaire, nous allons apporter à ce secteur - en pleine transition technologique - notre capacité d'innovation, nos moyens financiers et managériaux et notre connaissance des marchés mondiaux. Nous travaillons aussi en recherche et développement sur des techniques comme le charbon propre, qui passe par le captage et le stockage du CO<INF>2</INF>, et sur la biomasse de deuxième génération. Pour le nucléaire, nous nous inscrivons dans une perspective de très long terme en partenariat avec les meilleurs du secteur. Nous arrivons au bon moment, où les besoins et les technologies sont là.

S'il fallait choisir entre Areva, EDF et GDF Suez, quel serait le partenaire idéal pour vous développer en dehors du pétrole ?
Nous avons bien sûr des liens avec ces trois grands groupes. Le partenariat conclu avec GDF Suez dans le nucléaire et le solaire était le plus évident. Indépendamment de notre actionnaire commun, il existe un affectio societatis entre nos deux groupes : une même vision à long terme et une analyse commune des besoins en énergie.

L'Etat vous écoute-t-il ?
Dans la plupart des pays où nous sommes présents, nous sommes le premier investisseur. Nous avons d'excellentes relations avec les chefs d'Etat qui nous reçoivent régulièrement. En France, il ne serait pas inutile que nous ayons des relations encore plus fréquentes avec l'Etat. La stratégie de Total doit continuer à être expliquée sans relâche. Ce n'est pas du temps perdu.



Paul Loubière

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