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Voir la version complète : Raouf Ghariani: «L’art de séparer le bon grain de l’ivraie


fox1
23/04/2009, 10h54
Oignon adapté à la sécheresse au Burkina Faso, piment résistant aux maladies au Cameroun, gombo à haut rendement au Mali… A la tête de Baddar, Raouf Ghariani estime qu’une révolution verte en Afrique passe par les laboratoires. Et y travaille

Né d’un père grainetier au marché central de Tunis, Raouf Ghariani a appris son métier sur le tas. Dès son plus jeune âge, il aidait son père dans la sélection manuelle des graines. « J’ai été initié dès mon enfance à l’art de séparer le bon grain de l’ivraie », raconte-t-il. A l’âge de quinze ans, le petit grainetier, passionné, connaissait déjà les différentes variétés des semences. Malgré un diplôme en commerce international décroché avec brio à la fin des années 80, il a décidé de perpétuer le métier hérité de père en fils au sein de la famille. La passion pour la graine a pris le dessus sur les belles offres d’emplois qui pleuvaient de partout…



Modernisation de la graineterie familiale

Grâce aux techniques commerciales acquises à l’université, il a réussi à transformer la petite graineterie familiale en une entreprise prospère qu’il nomma Baddar (« semencier » en arabe), en référence à un village connu pour l’excellente qualité de ses semences dans la région du Cap Bon, dans le nord-est du pays.

« Le FMI et la Banque mondiale, ces organismes chargés du bonheur des autres, ont été à l’origine de la priorité donnée par nos gouvernements à l’industrialisation, aux dépens de la sécurité alimentaire, dans les années 80 et 90. »

Au début des années 2000, il décide d’adopter les techniques modernes de sélection avant de se lancer dans l’hybridation, qui consiste à croiser deux variétés appartenant à la même espèce pour obtenir un rendement élevé. Naturellement, le semencier s’est entouré d’une quinzaine d’agronomes et de spécialistes en biotechnologies exerçant dans plusieurs établissements de recherche locaux, dont l’Institut national de recherche agronomique de Tunisie (INRAT). Le succès de ce croisement entre savoir-faire ancestral et haute technologie fut foudroyant. En l’espace de quelques années, Baddar a vu son chiffre d’affaires se multiplier par trente pour atteindre plusieurs millions de dinars, ce qui a permis au jeune entrepreneur de lancer L’espace Vert, une nouvelle entreprise spécialisée dans la commercialisation des autres intrants agricoles, comme les engrais et les produits phytosanitaires. Raouf Ghariani prend alors la tête de la Chambre syndicale du commerce des semences et des plants, rattachée à l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA).



Des ambitions continentales

Malgré son succès enviable, le producteur de semences estimait que ses bons grains devaient essaimer à l’infini en dehors des frontières du pays, notamment en Afrique. Simple logique mercantile d’un homme d’affaires qui ne cherche qu’à se remplir les poches ? « Mes ambitions continentales étaient à la fois motivées par une logique commerciale et une démarche humaniste », répond-t-il.

Pour lui, les semences sélectionnées et améliorées constituent l’un des leviers capables d’aider le continent noir à sortir du cycle récurent des famines et d’atteindre le niveau de la sécurité alimentaire. Malgré cette profonde conviction, la conquête africaine de Baddar a été un pur fruit du hasard. C’est en déambulant dans les halls d’une foire agricole à Tunis en 2004 que le grainetier tunisien fit la connaissance de celui qui va permettre à ses graines de se multiplier à l’infini, au-delà des frontières du Sahara : Mamadou Kayentao, un diplômé malien en commerce international et un passionné d’agriculture, comme lui. « Après quelques minutes de discussions le courant est très vite passé entre nous, tant nos parcours et nos ambitions se ressemblaient », se rappelle le « plus tunisien des Maliens », aujourd’hui directeur export de Baddar. Le hasard a, encore une fois, bien fait les choses puisque la rencontre entre les deux hommes a presque coïncidé avec l’élection du patron des producteurs de semences tunisiens à la tête de l’Association africaine du commerce des semences (AFTSA). Un poste qui lui a permis de découvrir les vastes opportunités qui existent en dehors des frontières de la petite Tunisie.



Une filiale malienne

L’aventure africaine de la première marque tunisienne de semences a commencé en 2005 avec l’exportation de plusieurs variétés de semences de fruits et de légumineuses au Mali. Là encore, le succès a été au rendez-vous, à telle enseigne que l’entreprise du semencier n’a pas hésité à créer, un an plus tard, une filiale malienne pour mieux répondre aux demandes des paysans des autres pays d’Afrique de l’Ouest, comme la Côte d’Ivoire, le Niger et la Guinée. Le bouche à oreille a continué à bien fonctionner, incitant le gérant de Baddar à conclure depuis 2006 des accords commerciaux avec de nombreux distributeurs de semences en Afrique centrale et occidentale. « Nous sommes aujourd’hui présents dans une vingtaine de pays africains. L’exportation contribue à hauteur de 80% à notre chiffre d’affaires », souligne-t-il fièrement.

Pour se faire une place au soleil et résister à la rude concurrence des puissantes multinationales, le semencier tunisien a fait le choix de travailler sur des écotypes locaux. « Cette niche est totalement ignorée par les multinationales qui cherchent à commercialiser des grandes quantités de semences développées en Occident et mal adaptées aux conditions locales », indique-t-il.

Selon lui, « être semencier est à la fois un métier d’artisan et d’orfèvre qui nécessite une présence permanente sur le terrain pour sonder les attentes des paysans et une grande patience, d’autant que la création d’une nouvelle variété peut durer une douzaine d’années ».



Accords de coopération Sud-Sud

Lors de ses déplacements en Afrique subsaharienne pour participer aux congrès de l’Association africaine du commerce, ou signer de nouveaux contrats, « Monsieur Baddar », comme aiment l’appeler les paysans maliens, ne reste que très peu de temps dans les hôtels. « On le trouve souvent en tenue décontractée sur les parcelles en train de communiquer avec les plantes », précise Mamadou Kayentao, estimant que c’est la passion de la terre qui donne à son patron cette « main verte ».

Afin de se démarquer davantage des multinationales, animées uniquement par l’appât du gain, le patron de Baddar a conclu des accords de coopération Sud-Sud avec des semenciers et des institutions de recherche au niveau de nombreux pays africains. Ces accords commencent déjà à porter leurs fruits. Au Mali, l’accord signé en mai 2008 avec l’Institut national d’économie rurale (IER) a abouti à la production d’une variété locale de gombo à haut rendement. Idem pour l’Algérie, où un partenariat avec un semencier privé a donné naissance à une variété de tomates précoces et très productives, le Cameroun (piment résistant aux maladies) et le Burkina Faso (oignon peu gourmand en eau).



Le pari d’une révolution verte

Le semencier tunisien, élu récemment membre du conseil d’administration de la Fédération internationale des semences (FIS), prévoit d’investir à moyen terme le segment des semences améliorées des céréales. D’autant plus que le spectre des émeutes de la faim hante toujours l’Afrique profonde. « Je vois mal comment le bien-être social promis par les gouvernements africains aux populations pourrait être obtenu sans une amélioration des rendements agricoles », note-t-il. Et de renchérir : « Les pays riches savent que la faim est le pire des fléaux et que ni la police, ni l’armée ne peuvent calmer une population affamée. C’est pourquoi ils ont toujours tenu à protéger leur autosuffisance alimentaire par les protections douanières et les subventions. »

A ses yeux, une révolution verte sur le continent passe par les laboratoires locaux. « C’est aux Africains de faire leur révolution agricole, loin des diktats du FMI et de la Banque mondiale. Ce sont ces organismes chargés du bonheur des autres qui ont été à l’origine de la priorité donnée par nos gouvernements à l’industrialisation, aux dépens de la sécurité alimentaire, dans les années 80 et 90 », martèle-t-il, insistant sur la nécessité d’« un minimum de courage politique »…

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