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Voir la version complète : L’indépendance des banques centrales est elle si bénéfique?


morjane
18/11/2005, 20h53
C'est une analyse de Joseph E. Stiglitz, Prix Nobel d'économie en 2001 que j'ai trouvé intéréssante alors je vous en fait part.

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Alan Greenspan s’est acquis un statut quasi iconographique en qualité de Gouverneur du Federal Reserve Board (comité de direction de la Réserve Fédérale américaine).

Aussi, alors que son mandat touche à sa fin et que son manteau d’infaillibilité passe à son successeur, il est intéressant d’examiner si son héritage est à la hauteur de sa réputation afin de déterminer ce que nous pouvons attendre du nouveau responsable de la Réserve, Ben Bernanke. Rares sont les gouverneurs de banque centrale qui jouissent de l’hagiographie dont on auréole M. Greenspan, particulièrement de leur vivant. Mais quelle est la fabrique d’un gouverneur de banque centrale d’exception dans nos sociétés modernes, de grandes institutions ou de grands hommes ?

En économie, nous bénéficions rarement d’une analyse hypothétique clairement définie : l’économie aurait-elle connu de meilleurs résultats ou fonctionné un peu différemment si une autre personne avait pris la barre ? On ne peut savoir avec certitude mais il est indubitable que ceux qui « gèrent » l’économie se voient accorder une qualité plus importante que ce qu’ils méritent réellement, et même parfois moins de reproches. Bien des forces ayant soutenu le boom des années 1990, y compris les avancées technologiques, furent mises en branle bien avant que Bill Clinton n’arrive au pouvoir (tout comme les déficits dont nous héritons du président George W. Bush se feront encore sentir très longtemps après son départ). Aussi ne peut-on créditer M. Greenspan de ce boom économique. Pourtant, même si le gouverneur d’une banque centrale ne peut assurer la prospérité économique, il peut causer énormément de problèmes en cas de mauvaise gestion. Un grand nombre des récessions américaines de l’après-guerre fut causé par la hausse trop rapide et trop importante des taux directeurs de la Réserve.

M. Greenspan connut ses heures de gloire, sans aucun doute, alors qu’on pouvait facilement imaginer un gouverneur moins doué faisant de « mauvais » choix avec des conséquences catastrophiques. Un des moments critiques survint en 1987, quand le marché boursier s’effondra. L’année 1998 représente un autre moment critique, quand la Réserve baissa ses taux d’intérêt face à ce qui se révéla être par la suite la menace d’une crise économique financière mondiale.

Ces succès, associés au boom des années 1990 et au semblant de durabilité de la stabilité des prix, renforcèrent le statut élevé de M. Greenspan. Ils poussèrent également beaucoup à se montrer oublieux des moments moins glorieux. La Réserve ne parvint pas à empêcher le déclin économique de 1990, et il faut relire le témoignage de M. Greenspan devant le Congrès durant cette période pour comprendre clairement que la nature fondamentale des problèmes économiques n’était pas distinctement appréhendée.

Le véritable problème de l’héritage de M. Greenspan concerne cependant l’évolution de l’économie américaine au cours des cinq dernières années, évolution dont il est en grande partie responsable. M. Greenspan était favorable aux réductions d’impôts de 2001 et avançait dans ce sens des arguments fort spécieux : si l’on ne réagissait pas face à l’emballement des excédents budgétaires américains, la dette nationale aurait été totalement remboursée dans les dix à quinze années à venir. Selon M. Greenspan, il fallait réagir immédiatement pour empêcher la catastrophe qui menaçait, catastrophe qui aurait à son tour empêché la Réserve de mettre en place toute politique monétaire.

Les marchés financiers ayant sérieusement pris en considération cet argument nous en dit long sur leur crédulité. Plus précisément, les réductions d’impôts étaient tout ce qu’attendait Wall Street, et les professionnels de la finance étaient prêts à accepter n’importe quel argument allant dans ce sens. Si, bien sûr, en 2008, par exemple, la disparition de la dette nationale semblait avoir réellement représenté un grave danger, le Congrès aurait bien volontiers suivi et voté des réductions d’impôts ou une augmentation des dépenses.

Le soutien irresponsable de M. Greenspan pour les réductions d’impôts pesèrent leur poids dans leur vote. Cette erreur ne porta pas uniquement sur l’ampleur des réductions d’impôts mais également sur leur conception : en dirigeant les réductions d’impôts vers les classes supérieures, elles n’apportèrent que peu d’impulsion pour l’économie.

Les déficits montant en flèche n’ont pourtant pas renvoyé l’économie au plein emploi, et la Réserve a donc agi en conséquence et baissé les taux directeurs. La baisse des taux d’intérêts a eu l’effet escompté, non pas véritablement parce qu’elle a relancé les investissements mais plutôt parce qu’elle a permis aux ménages de refinancer leurs prêts immobiliers et elle a alimenté la bulle immobilière.

En bref, sur le départ, M. Greenspan laisse derrière lui une Amérique à l’économie criblée, la dette des ménages et du gouvernement atteignant des sommets et les bilans apparaissant comme fragiles : un héritage qui contribue déjà à l’instabilité financière internationale.

Nous ne savons toujours pas clairement pourquoi M. Greenspan a soutenu les réductions d’impôts. Était-ce le résultat d’un important manque de jugement économique ou cherchait-il simplement à s’arroger les faveurs du gouvernement Bush ? L’explication la plus plausible est que ce soit l’association de ces deux aspects, car M. Bush et lui-même poursuivaient la même stratégie politique, qui consistait à « affamer la bête », nécessitant l’utilisation des réductions d’impôts pour réduire les revenus fiscaux et ainsi forcer le secteur public à se restructurer. L’argument traditionnel présenté en défense de l’indépendance d’une banque centrale tient au fait qu’on ne peut faire confiance aux hommes politiques en matière de politique monétaire et de politique macroéconomique. Pas plus que ne le peuvent, bien évidemment, les gouverneurs de banque centrale, du moins quand ils opinent du bonnet dans des domaines qui ne relèvent pas de leur responsabilité immédiate. M. Greenspan aimait beaucoup les politiques qui menaient à des déficits élevés comme tous les politiciens, mais l’argument de pure forme consistant à se placer « au-dessus de la politique » a apporté un certain crédit à cette politique, générant un soutien de la part de ceux qui autrement auraient remis en cause cette sagesse économique.

Nous avons donc là le deuxième legs de M. Greenspan : le doute croissant porté à l’encontre de l’indépendance des banques centrales. La politique macroéconomique ne peut jamais être totalement libre de toute influence politique : elle comporte des compromis fondamentaux et affecte différents groupes différemment. Le chômage fait du tort aux salariés, tandis que la baisse des taux d’intérêt nécessaires pour générer des emplois peut mener à une inflation galopante, ce qui à son tour est particulièrement néfaste pour les détenteurs d’actifs dont la valeur est alors érodée. Des questions aussi essentielles ne peuvent être renvoyées aux technocrates, particulièrement quand ces technocrates défendent les intérêts d’un segment de la société plus que tout autre.

En effet, les positions politiques de M. Greenspan étaient si peu masquées sous la forme de sagesse professionnelle que son mandat a mis en évidence la nature douteuse de la notion même de l’indépendance des banques centrales et de l’impartialité de leurs responsables. Malheureusement, de nombreux pays se sont laissé tromper par cette illusion et il faudra peut-être des années avant qu’ils ne tiennent compte de la plus importante des leçons de M. Greenspan. Accentuer le « professionnalisme » du nouveau directeur de la Réserve ne peut que retarder le moment où cette leçon est apprise de nouveau.


Source: Le Quotidien d'Oran

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