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Voir la version complète : Madoff, bouc-émissaire commode, par Michael Moore


nacer-eddine06
08/05/2009, 01h02
7 mai 2009
Le Time a confié à Michael Moore le soin de commenter la présence de Bernie Madoff dans la liste des 100 personnalités qui ont fait 2008 - en bien ou en mal. Madoff représente l’archétype de l’escroc, mais sa faute la plus grave n’est-elle pas finalement de s’en être pris à ses semblables fortunés, demande le cinéaste ? « Les règles du jeu de l’argent sur Park Avenue et Wall Street sont normalement faites d’intérêts à 29% sur les cartes de crédit revolving, de tromperie abusant les gens qui souscrivent une seconde hypothèque qu’ils ne pourront pas rembourser, ou en concoctant un système de prêt étudiant qui piège les diplômés pour 20 ans. Voilà des affaires intéressantes ! Et c’est légal. C’est là où Bernie s’est trompé - son montage, sa supercherie sont un scandale parce qu’ils étaient illégaux mais aussi parce ses proies étaient de son côté. » Et de s’interroger : les autres responsables de la débâcle des subprimes ne devraient-ils pas figurer eux aussi au palmarès de l’opprobre ?


Par Michael Moore, Time, 2 mai 2009

Elie Wiesel voyait en lui un « Dieu ». Les investisseurs l’appelaient un « génie ». Mais, comme le dit justement le vieil adage campagnard, on ne sait jamais réellement ce qui se passe derrière des portes closes.

Bernie Madoff, depuis 20 ans au moins, se livrait à une escroquerie pyramidale sur des milliers de clients, avec parmi eux des gens que vous et moi aurions considéré comme les meilleurs et les plus brillants. Des chefs d’entreprise, des célébrités, des organismes de bienfaisance, même certains de ses proches et son avocat se sont embarqués dans cette aventure (ce doit être la première fois qu’un avocat est victime de son client).

Nous assistons de toute évidence à des années historiques, transformant la donne : le puissant tombe au plus bas, le rouge devient bleu, et le noir est président. En dehors du président Obama lui-même, personne sera plus emblématique que Bernard Laurent Madoff de ces années de la fin du capitalisme tel que nous le connaissions.

Et c’est vraiment désolant. Il a volé 65 milliards de dollars à certaines personnes déjà fort riches. Je sais que cela les rend furieux parce que des gars riches comme Bernie ne sont pas censés voler ceux de leur monde. La criminalité, le vol, le pillage - cela concerne l’autre extrémité de la ville. Les règles du jeu de l’argent sur Park Avenue et Wall Street sont normalement faites d’intérêts à 29% sur les cartes de crédit revolving, de tromperie abusant les gens qui souscrive une seconde hypothèque qu’ils ne pourront pas rembourser, ou en concoctant un système de prêt étudiant qui piège les diplômés pour 20 ans. Voilà des affaires intéressantes ! Et c’est légal. C’est là où Bernie s’est trompé - son montage, sa supercherie sont un scandale parce qu’ils étaient illégaux mais aussi parce ses proies étaient de son côté.

Si M. Madoff avait simplement suivi l’exemple de ses collègues appartenant au 1% le plus aisé de la population, il avait à sa disposition de nombreuses méthodes lui permettant de multiplier plusieurs fois sa fortune légalement. Voici comment faire. Tout d’abord, menacez vos ouvriers de délocaliser leurs emplois s’ils ne sont pas d’accord pour réduire leur salaire et les avantages sociaux. Puis déplacez ces emplois à l’étranger. Ensuite, placez ce revenu sur les rivages des îles Caïmans et ne payez pas d’impôts. Ne remettez pas d’argent dans votre entreprise. Mettez-le dans votre poche et celles de vos actionnaires. Et voilà ! C’est fait ! Légalement !

Mais Bernie voulait pratiquer un capitalisme de l’extrême, en application du slogan qui est à la base de tous les efforts capitalistes : Assez n’est jamais assez. On a le droit de gagner autant d’argent que possible, et si les gens sont trop stupides pour lire les clauses imprimées en tout petits caractères de leur assurance santé ou sur la garantie « 100 000-miles » de General Motors et bien, tant pis pour les perdants. Acheteurs, méfiez-vous !

Ce serait trop facile - et une bien mauvaise leçon à tirer - que de mettre uniquement Bernie sur la liste des personnalités de l’année du Time. Si les escroqueries pyramidales doivent être condamnées, pourquoi avons-nous alors permis à l’ensemble de nos banques de se lancer dans les Crédit-Default Swaps et autres rackets à base de faux-semblants ? Pourquoi avons-nous permis à ces mêmes banques de créer l’escroquerie des subprimes ? Et au lieu de jeter les responsables dans la prison du Lower Manhattan, où Bernie réside maintenant, pourquoi leur avons-nous donné des sommes énormes prélevées sur notre argent durement gagné pour les renflouer et les sortir du pétrin où ils s’étaient mis eux-mêmes ? Bernard Madoff ne représente rien de plus que la couche superficielle de cette plaie. Mais il fournit aussi un dérivatif utile et confortable. Où se trouve dans cette liste la photo des ex-présidents d’AIG, de Merrill Lynch et Citigroup ? Où est la photo d’identité judiciaire de Phil Gramm, le sénateur qui a rédigé le projet de loi supprimant les règlements du système, ou du Président qui a contresigné ce projet de loi ? Et qu’en est-il de ceux qui ont produit les fausses évaluations dans les agences de notation, des lobbyistes qui ont rendu légales les pratiques comptables louches, ou le marché boursier lui-même - une institution qui est considérée comme le Saint-Sépulcre et non pas comme le casino qu’il est en réalité (et où, comme dans tous les autres casinos, au final c’est l’établissement qui gagne).

Et que dire des clients de Madoff eux-mêmes ? Qu’est-ce qu’ils s’imaginaient quand on leur garantissait d’incroyables retours sur leurs investissements chaque année - alors que personne d’autre sur la planète Terre n’obtenait rien de tel ? Certains ont reconnu qu’ils avaient l’intuition que « quelque chose se passait », mais aucun ne voulait vraiment savoir ce qui permettait à leur argent de pousser sur les arbres. Ils avaient peur de découvrir que cela n’avait rien à voir avec l’art du jardinage. De nombreuses victimes de Madoff ont déclaré aux enquêteurs qu’au fil des ans, ils ont investi bien au delà de la somme qu’ils avaient confié à Bernie à l’origine. Si j’achète à un gars dans la rue une voiture volée, la police saisira cette voiture même si je ne savais pas qu’elle avait été volée. Et si je savais qu’elle avait été volée je peux aller en prison pour recel. Est-ce que ces « victimes » restitueront les gains qui ont été obtenus frauduleusement ? Le patron de Goldman Sachs révèlera-t-il les raisons de sa présence lors des réunions avec le président de la Fed et le secrétaire du Trésor avant le renflouement ? Bank of America nous fera-t-elle le plaisir de nous dire comment elle a dépensé les 45 milliards de notre argent reçu du TARP ?

Ce serait sans doute trop demander. Mieux vaut se contenter de ne mettre que Bernie sur cette liste.

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