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zmigri
15/06/2009, 14h51
Pour une poignée de lentilles

qu’est-ce que les fondamentaux sinon l’autre appellation de ce bon sens des gens de peu que l’on nomme parfois «le bon peuple» ?

http://www.lavieeco.com/debat-et-chroniques/affiche_image?article=13257 « Toute philosophie, écrit Paul Valéry, pourrait se réduire à chercher laborieusement cela même qu’on sait naturellement». Cet extrait des Mauvaises pensées de l’auteur des Variétés peut s’appliquer tout aussi bien à l’économie ou à l’écologie en cette période de crise mondiale en tout genre. En effet, on constate de plus en plus à travers les médias, en Europe et ailleurs, un retour aux fondamentaux dans plusieurs domaines et secteurs de l’économie et des modes de la consommation. Plusieurs reportages et émissions de télévison montrent au quotidien un changement de comportement dans les habitudes de consommation, de loisirs et de la relation au crédit et à l’argent en général.
Les experts qui hantaient les plateaux des chaînes françaises, par exemple, en vaticinant et en pérorant, se font plus prudents ou moins visibles. Tout ce beau monde donne sa langue au chat lorsqu’on l’invite à formuler des prévisions ou tenter des projections dans le futur. Ceux qui, avant, faisaient dans les prédictions affichent profil bas et les plus malins avouent qu’il faut toujours revenir aux fondamentaux. Mais qu’est-ce que les fondamentaux sinon l’autre appellation de ce bon sens des gens de peu que l’on nomme parfois «le bon peuple» ?
A ce propos, on peut rire en jetant un œil sur une récente publicité française des fameux plats cuisinés «Cassegrain» vantant les lentilles aux oignons et aux carottes. Cet aliment farineux que l’on range dans la catégorie des légumineuses a toujours été, avec son compère le pois chiche, la denrée de la pauvreté par excellence, si l’on peut dire. Bref, c’est le plat du pauvre et chez nous encore plus qu’ailleurs.
Ceux qui ont la mémoire des aliments et sont d’une extraction sociale disons modeste pour ne pas dire indigente, ont sûrement mille souvenirs et anecdotes à raconter à propos de ce plat. Plus bas dans la hiérarchie alimentaire, il n’y avait que les olives noires accompagnées de pain nu et arrosé de thé à la menthe.
C’est dire que les lentilles comptaient dans la vie des gens de peu. Cuisinées, en effet, comme dans la pub de «Cassegrain», avec des oignons et, si possible, quelques carottes râpées sinon des poivrons pour les plus chanceux, les lentilles ont joué un rôle primordial dans la préservation d’une large et pauvre partie de la population. Roboratives, caloriques et pleines de protides et de fer, la lentille est une des premières plantes cultivées par l’homme depuis le Paléolithique, cette faste période de l’humanité où l’on s’adonnait à la cueillette et qui remonte à 10 000 ans avant J.C. Après, l’homme s’est mis à faire de l’élevage (Néolithique) et puis bien d’autres bricoles après (Informatique) jusqu’à la crise mondiale des ces derniers mois pour faire très, très court.

Il est établi que la lentille, plus que le pois, a une épaisseur historique au même titre que l’olive et la figue qui sont, curieusement, les produits de consommation courante des couches modestes. De plus, ils sont souvent cités dans les livres révélés.
On peut même trouver sur les lentilles tout un récit dans la Bible (Genèse, chapitre XXV) d’une très belle dramaturgie dont on ferait un excellent feuilleton plein de rebondissements. Il s’agit du récit des frères jumeaux d’Isaac, Jacob et Esaü, où ce dernier vendit son droit d’aînesse à son frère contre un plat de lentilles. L’histoire est un peu compliquée à raconter car le conflit entre ces frères va commencer bien avant l’accouchement de leur mère Rebecca. L’un tirait l’autre par le talon, dit-on, pour pouvoir sortir le premier du ventre maternel. Mais, finalement, c’est Esaü qui vint au monde en premier.
Il faut préciser qu’à l’époque, le droit d’aînesse donnait lieu à moult privilèges dont deux parts de l’héritage. Mais on va vous la faire courte : un jour, alors qu’Esaü avait très faim en revenant d’on ne sait où, il vit son frère Jacob en train de mitonner un plat de lentilles et saliva tant et si bien qu’il vendit son droit d’aînesse pour manger. D’où l’expression française ironique et péjorative: « Vendre quelque chose (ou se vendre) contre un plat de lentilles». Allez savoir si le mépris porté par certains pauvres ne date pas de cette époque. Car il est bien établi que les pauvres n’aiment pas les lentilles, non pas pour des raisons religieuses mais parce qu’ils en ont soupé toute leur vie.

Le plat de lentilles a été définitivement estampillé comme un menu de crise. Réhabilitée aujourd’hui, la lentille est appelée à devenir un aliment anticrise, voire très «vintage». C’est peut-être pourquoi la nouvelle pub de «Cassegrain» nous présente une poignée de lentilles dans une coupe de salade de fruits illustrée par un tout petit lapin blanc très «bling- bling» et arborant des lunettes noires de soleil et un nœud de papillon vert. Le slogan : Sublimes Lentilles. Grâce à la crise, les anciens pauvres, les nouveaux riches et les toujours pauvres mangeront désormais le même plat mais pas dans la même assiette.


Najib Refaïf
la vie économique

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