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Voir la version complète : Départ de l'armée américaine de sa dernière base en Amérique du Sud


morjane
16/07/2009, 18h41
Avec ses trois tables et son unique machine à café, la cafétéria de l'aéroport de Manta peut accueillir une douzaine de clients. La piste d'atterrissage, elle, peut recevoir un Boeing 747. Depuis dix ans, elle était surtout fréquentée par des avions militaires américains qui allaient et venaient dans le ciel de ce petit port équatorien. Dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue, l'Equateur avait accepté, en 1999, de céder aux Etats-Unis 27 hectares de terrain et l'usage de l'espace aérien équatorien.

"Les opérations cesseront le 17 juillet", a annoncé le ministre équatorien de la défense, Javier Ponce. Le président de gauche, Rafael Correa, a en effet décidé de "virer les gringos".

Dès sa première campagne présidentielle, en 2006, M. Correa faisait du non-renouvellement de cette concession une promesse électorale.

Quito est convaincu que les militaires américains ont, depuis Manta, prêté main-forte à l'armée colombienne qui a bombardé un camp de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, extrême gauche) en territoire équatorien, en mars 2008.

Les Américains ont accepté de plier bagage sans rechigner. M. Correa, réélu fin avril, avait le droit pour lui. "Les militaires et les autorités civiles équatoriennes nous ont gentiment hébergés pendant toutes ces années. Nous souhaitons mettre en place une transition efficace et transparente", explique tout sourire et en espagnol le lieutenant-colonel Jared Curtis, commandant de cette Forward Operation Location (FOL, "poste avancé").

Au mois de mai, les installations semblaient déjà désertes ; les pelouses impeccablement tondues et les 22 bâtiments de la FOL (bureaux, dortoirs, entrepôts et hangars) rutilants de propreté sous le soleil. "Les installations sont en parfait état", insiste le colonel Curtis. Pas l'ombre d'une récrimination à l'égard du gouvernement Correa dans ses propos. Dans le couloir du bâtiment principal, sont accrochés en ordre hiérarchique les portraits des militaires qui commandent la FOL. Celui du président américain, Barack Obama, clôt la rangée.

Quelque 40 militaires et autant de civils - employés de la compagnie américaine ITT - étaient encore sur place, chargés d'accueillir les pilotes en mission, leurs équipages et troupes de passage. La base, qui peut accueillir 500 soldats, en a vu passer au total plus de 9 000.

"Nous n'avions aucune autonomie en matière opérationnelle, précise le colonel Curtis. La base recevait toutes ses instructions du JIATF-S." Le Joint InterAgency Task Force-South est le centre d'opérations de lutte contre la drogue, basé en Floride. Outre Manta, une base à Curaçao et une autre au Salvador tentent de contrôler une surface maritime "plus grande que les Etats-Unis". Selon les chiffres fournis par les Américains, les opérations du JIATF-S ont permis en dix ans de saisir 1 758 tonnes de cocaïne, dont la valeur de vente au détail est estimée à 35 milliards de dollars (25 milliards d'euros).

"La force aérienne basée à Manta n'intervenait pas dans les captures", insiste le colonel Curtis, probablement pour démentir les accusations de bateaux coulés et de mauvais traitements infligés aux pêcheurs de la localité. A l'annonce du départ des Américains, les rumeurs se sont multipliées. Des prostituées disent avoir été brutalisées. "Il existe 34 cas de bateaux coulés, pour lesquels des preuves solides ont été apportées - dont celui du Jorge-IV, qui a disparu avec tout son équipage", affirme Miguel Moran, directeur de Tohalli, une petite organisation depuis toujours opposée à la présence des Etats-Unis. A en croire Paul Aguirre, chef de la police antidrogue locale, "les marins préfèrent couler leur propre bateau plutôt que d'être attrapés avec un chargement de drogue".

"Il appartiendra à la justice de se prononcer sur les éventuels abus commis", tranche le ministre de la défense équatorien. Il est, à ses yeux, "très probable" que les Etats-Unis aient mis à profit la base de Manta pour lutter contre les "coyoteros" - les passeurs de migrants illégaux.

"Le problème, aujourd'hui, est celui du trafic d'essence", note M. Aguirre. GPS en main et bidons en soute, les pêcheurs vont mouiller leurs bateaux en haute mer, tout au long de la route qu'empruntent des petits go-fast bourrés de cocaïne. Ravitaillés en mer, ces hors-bord sont irrattrapables. A en croire la police de Manta, les Awacs et C103 américains ne sont guère plus efficaces.

"La police équatorienne a saisi, seule, près de 30 tonnes de cocaïne en 2008", souligne le capitaine Aguirre, selon lequel le retrait américain de Manta ne mettra pas fin à la coopération bilatérale en matière de lutte contre le trafic de drogue. Longtemps pays de transit entre les pays producteurs de cocaïne (Colombie, Pérou et Bolivie) et les Etats Unis, l'Equateur est devenu un centre d'opération des narcotrafiquants. Introduite en 2000, la dollarisation de l'économie s'est révélée une aubaine pour la mafia.

Le maire de la ville, Jorge Zambrano, est un des rares à défendre la présence des Américains. "Elle a contribué de façon décisive au développement de la ville", affirme-t-il. Entre 6 et 8 millions de dollars étaient tous les ans injectés dans l'économie locale, par le biais des salaires versés aux Equatoriens, des contrats de maintenance et des dépenses effectuées par les Américains. "Depuis le 11-Septembre, on ne voyait plus les soldats américains", rétorque Mercedes, serveuse dans un kiosque du bord de mer.

"Depuis vingt ans, Manta s'est développé grâce à la pêche au thon et, malheureusement, au narcotrafic", renchérit Lucia Fernandez, présidente de la chambre de commerce et directrice de l'administration portuaire. Elle aurait aimé voir les Etats-Unis financer des projets en matière d'éducation et de santé. "Ils nous ont demandé pendant dix ans de les aider à lutter contre leur mal, la drogue. Ils auraient pu, en échange, nous aider à lutter contre les nôtres", dit-elle.

Les Américains ? Personne ne va vraiment les regretter, "sauf les filles qui rêvaient d'épouser un gringo", ironise le chef de la police.

Par Le Monde

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