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Voir la version complète : Avec des migrants subsahariens à Oujda(Maroc):Galères africaines ou«l’enfer»du panaf'


fumeurdethé2
18/07/2009, 10h37
Reportage:
C’est un fait : le Panaf’ a illuminé Alger et redonné des couleurs à un pays monochrome, monoculturel, monothéiste, profondément marqué par l’unicité de langue, de pensée, de religion, de culture et de télévision. Les sonorités qui sourdent du plus profond du continent pour trouver (enfin) écho en plein Didouche Mourad en tutoyant la Méditerranée font tellement de bien à l’oreille et au cœur des Algériens. Pourtant, par-delà cette image idyllique, l’on ne saurait occulter le racisme rampant ou manifeste exprimé par nos concitoyens à l’égard des migrants subsahariens transitant par notre pays ou ayant formé le projet de s’y établir.

Oujda (Maroc). De notre envoyé spécial

A l’occasion d’un récent séjour au Maroc, nous avons recueilli le témoignage de quelques-uns parmi eux. Ils ont traversé l’enfer avant de buter sur le mur de l’Union européenne, un rempart fortifié érigé aux abords des enclaves espagnoles de Sebta et Mélilia. Mais c’est surtout à Oujda que nous nous sommes attardés, la ville frontalière marocaine qui fait pendant à Maghnia, dernière escale des parias migrateurs transitant par l’enfer algérien.

Ibrahim. 40 ans. N’djamena (Tchad)
Ibrahim est Tchadien. Il est marié et père de trois enfants. Ibrahim venait de franchir la frontière au moment où nous l’avons rencontré. Il menait une vie plus ou moins paisible à N’djamena. « J’étais commerçant », dit-il. Ce qu’il l’a poussé à partir ? La guerre intestine qui a secoué le Tchad ces dernières années. En 2006, le régime du président Idriss Déby vacillait et manquait de chuter sous les coups de boutoir d’une opposition armée. « Il y avait une atmosphère de guerre », raconte Ibrahim qui se retrouvera d’emblée mêlé aux affrontements qui déchiraient son pays. « Le gouvernement s’en est pris aux miens, à ma famille. Mon propre père a été tué. Il était combattant au sein d’un parti qui revendiquait la démocratie. » Ibrahim prend ainsi le maquis. « Nous combattions au nord du Tchad. J’ai ainsi passé deux ans au maquis, dans l’opposition armée », confie l’ancien activiste tchadien, avant de préciser : « Quand le coup d’Etat a échoué, j’ai quitté le Tchad le 13 avril 2006. » Direction : le Cameroun. De là, il franchit les frontières du Niger. « J’ai passé un an au Niger, puis je suis entré en Algérie. » Ibrahim transite nécessairement par Tamanrasset où il reste six mois en vivotant des chantiers de la ville. « Après, je suis monté à Alger clandestinement et y suis resté une année. Je vivais des chantiers de construction pour un salaire de 500 DA/jour. Je logeais dans une carcasse près de Dély Ibrahim. Un jour, j’ai pris le train pour Oran, et de là-bas, je suis parti à Maghnia, et de là, je suis entré à Oujda. » Comme la plupart des migrants subsahariens, Ibrahim végète sur un terrain vague attentant au campus de l’université Mohammed 1er. Il dort dans des « tranquillos » comme on les appelle ici. « Je n’ai pas de travail. Je suis sans nouvelles de ma femme et de mes enfants depuis plus de deux ans. Je ne sais même pas s’ils sont en vie », affirme Ibrahim. Son plan ? « Trouver de l’argent, quitte à contracter un crédit auprès d’amis tchadiens qui vivent en Europe. Je veux partir à tout prix ! La dureté du trajet ne me décourage pas. Qui ne risque rien, n’a rien. On ne fuit pas la mort, c’est ton destin. »

Mamadou. 25 ans. Bamako (Mali)
Ce sont des déboires familiaux qui ont poussé Mamadou à quitter Bamako, sa ville. « Après la mort de mon père, ma famille paternelle a confisqué tous ses biens. Avant, on était aisés. On nous a jetés dehors. On avait quatre parcelles de terre. On a désormais une seule. On l’a divisée en deux. J’ai vendu la moitié. J’ai laissé une partie de cet argent à ma mère pour vivre, et j’ai pris le reste pour financer mon voyage. Mamadou décide ainsi de tenter l’aventure septentrionale en quête d’une situation plus honorable. « Je suis monté à Gao, et de là, j’ai pris la route de Tamanrasset. Je n’ai pas eu de souci pour rentrer puisque il n’y a pas de visa pour les Maliens. A Tamanrasset, il y a un chantier de construction d’une université. J’y ai été embauché à 600 DA/jour. Je logeais au "château", du côté de Gatâa El Oued. » Mamadou franchit les 2000 km séparant Tam d’Alger par petits segments. Mamadou passe quelque temps à Alger avant de mettre le cap sur Maghnia, le passage obligé vers Oujda. « Maintenant, je suis en train d’observer. Je veux franchir le grillage. Je vis de petites bricoles, je vends des trucs, je fais parfois l’aumône. Il n’y a pas de travail pour les sans-papiers, d’où la mendicité. On vit également des dons des gens, on récupère des denrées au marché. Moi, j’ai envie de gagner ma vie correctement pour mes petits frères et sœurs, même s’il faut escalader le grillage. Mais la route du Nord est risquée. »

Moussa. 32 ans. Kinshasa (République démocratique du Congo)
Moussa est originaire du Congo-Kinshasa. Après son bac, il abandonne ses études et se fait artisan bijoutier. « Mon mode de vie était précaire. Parfois, je ne gagnais rien », lance-t-il. Une précarité qui le pousse à prendre le large. « Mon oncle m’a prêté de l’argent pour quitter le pays, un capital de départ de 1500 dollars. Ma femme était d’accord. Mon ambition était simplement de gagner de l’argent. C’est ainsi que j’ai quitté le Congo en 2000 », se souvient-il. S’ensuit tout un chapelet de mésaventures. Moussa traverse d’abord le fleuve Congo, débarque à Bangui (République centrafricaine). Passe trois mois à Bangui. Ensuite, il reprend la route à destination du Cameroun. Débarque à Douala. Et là, il fait une longue halte après avoir trouvé du travail comme gardien de nuit dans une société. « Je suis resté 14 mois à Douala. Je gagnais 60 000 francs CFA/mois (environs 9000 DA). Il y avait beaucoup de malfrats qui rôdaient autour de l’entreprise. C’est ainsi qu’un jour, une bande armée a attaqué la compagnie et volé des choses. J’ai été accusé à tort de complicité, alors j’ai pris la fuite. Les prisons camerounaises sont impitoyables et je n’aurais pas souffert d’y être interné. » Moussa ramasse son baluchon et quitte le Cameroun dans la précipitation. « J’ai pris mes économies et je suis parti au Nigeria. De là, je suis allé au Niger avant d’entrer en Algérie. Les Touareg m’ont déposé en plein désert et j’ai dû faire 25 km à pied jusqu’à Djanet. »
Suite...

fumeurdethé2
18/07/2009, 10h38
Moussa enfile les villes en slalomant à travers les barrages de la nature et des hommes : Illizi, In Aménas, Ouargla, avant de prendre le bus pour Alger. « Dieu était avec moi », soupire-t-il. « J’ai échappé à tous les barrages. » Moussa reste cinq mois à Alger à languir dans une carcasse avec des compatriotes congolais. « J’ai travaillé dans des chantiers de construction à 500 DA la journée. » Point noir de son séjour algérois : notre ami a eu douloureusement à pâtir des comportements frisant le racisme de certains de nos compatriotes. « J’avais une belle paire de chaussures. Une bande a attaqué notre ghetto et m’ont enlevé mes chaussures des pieds », témoigne-t-il. Moussa prend un ticket de train Alger-Oran avant d’échouer à Maghnia. « J’ai franchi facilement les frontières. Je suis arrivé à Oujda en 2002. J’y ai passé deux nuits, ensuite avec un groupe de clandestins, nous avons marché jusqu’à Fès. On était quelque 16 personnes. Nous avons traversé la brousse. De là, il y avait des connections vers Tétouan. De Tétouan, nous avons marché encore 14 km jusqu’à la forêt de Benyounès. Et je me suis établi dans la forêt. » La forêt de Benyounès est relativement proche de l’enclave espagnole de Sebta. Avec ses compagnons d’infortune, Moussa guette la moindre occasion pour franchir le grillage qui protège Sebta et pénétrer en zone espagnole. Il reste dans la forêt qui regarde la mer jusqu’en 2006. Il fut ainsi un témoin de premier plan des événements de septembre 2005 et ces images affreuses de Subsahariens prenant d’assaut le grillage de Sebta et Mélilia et matés dans le sang par l’armée royale et les vigiles de l’UE. « Il y a eu beaucoup de morts, ça tirait de partout. Les militaires marocains ont investi la forêt. Il y a eu des arrestations massives. J’étais au nombre des expulsés.
On nous a reconduits jusqu’à Layoune, à la lisière du désert de Mauritanie et on nous a largués. On n’a eu ni eau, ni pain, ni rien ! On a été lâchés en plein désert. J’ai remonté à pied le désert et j’ai marché des jours et des jours jusqu’à Oujda. »Même après cette épouvantable épreuve, Moussa n’était pas près d’en démordre. « Je ne voulais pas m’avouer vaincu. D’ailleurs, je n’osais même pas appeler ma famille. Je ne peux pas appeler ma femme et mes enfants avant d’avoir atteint mon objectif. » Moussa remonte à Nador et fait une nouvelle tentative, par mer, cette fois-ci. C’était durant l’été 2008. « J’ai pris un zodiac de Nador pour aller à Almeria. J’avais payé ma place 1200 euros que j’avais empruntés auprès d’amis qui vivent en Europe. On était 68 personnes à bord. Tous des Noirs, et pour cause : si des Marocains nous aidaient, ils risquaient la prison. Même le pilote du zodiac était un Noir. Il était inexpérimenté. Nous avions acheté le zodiac à Nador. Il s’est mis à balancer et à tanguer. Nous nous sommes fatalement perdus et on est restés deux jours en mer sans rien manger. Dans ces conditions, perdus entre deux déserts, tu fais ta dernière prière et tu guettes la mort. On ne faisait que prier. La marine marocaine a fini par nous intercepter. Et nous avons été reconduits aux frontières algériennes. » Notre Ulysse de Kinshasa est déterminé à tenter de nouveau l’aventure. « La solution est le zodiac. L’Espagne est proche. Je vais emprunter encore de l’argent et faire une nouvelle tentative. Je n’ai pas le choix : j’ai une dette de 4000 euros à rembourser. Je dois réessayer. »



Par Mustapha Benfodil (mbenfodil@elwatan.com)
ELWATAN 18 Juillet 2009

fumeurdethé2
18/07/2009, 10h45
« Aucun mur n’est assez haut pour eux »


Serge Daniel est le correspondant de l’AFP et de RFI au Mali. Il a mené une longue enquête sur l’émigration subsaharienne, une expérience vécue totalement en immersion et qu’il relate dans un livre poignant, Les Routes clandestines (Hachette littérature, 2008).

Serge Daniel, vous avez vécu, de l’intérieur, l’expérience migratoire subsaharienne et vous avez écrit un livre saisissant à ce propos. Pouvez-vous nous parler un peu de la genèse de ce livre ?
L’idée de départ était le sempiternel débat franco-français ou européo-européen, sur ceux qu’on appelle les immigrés. Je me suis dit il y a quand même une pièce qui manque au puzzle, à savoir les immigrants eux-mêmes : comment font-ils ? Qui sont-ils ? Pourquoi sont-ils là ? Je me suis donc rendu compte très tôt qu’il fallait voyager comme eux, en empruntant ce qu’on appelle les routes de l’immigration clandestine. J’ai traversé comme cela une quinzaine de pays africains. J’ai tout de suite réalisé que c’était un phénomène complexe et que pour accompagner les émigrés clandestins, il faut deux éléments essentiels : il faut forcément des transporteurs et il faut aussi un passeur, quelqu’un qui, généralement, a un droit de vie et de mort sur le clandestin. Cette expérience a duré quatre ans, mais pas d’affilée. Je rencontrais par exemple un clandestin au Nigeria, je le retrouvais ensuite en Côte d’Ivoire, puis je dans le sud du Mali. Ils menaient leur vie, je menais la mienne. Voilà.
Pouvez-vous reconstituer pour nous l’itinéraire de votre périple africain ?
Le point de départ a été Lagos (Nigeria). Il faut savoir que sur trois ressortissants de l’Afrique de l’Ouest, deux sont nigérians, ceci en raison sans doute du poids démographique de ce pays. Les migrants se servent de faux documents et le fief des faux documents demeure le Nigeria. J’ai vu à Lagos, par exemple, des petites industries pour fabriquer de faux passeports. Comme les ressortissants du Mali n’ont pas besoin de visa pour entrer en Algérie, le passeport malien est le plus demandé. Pour revenir à mon itinéraire, je suis donc allé au Nigeria, puis au Bénin, ensuite au Togo, après en Côte d’Ivoire, puis au Burkina ; j’ai continué jusqu’au Niger, je suis revenu au Mali, de là, je suis entré en Algérie, puis je suis redescendu en Mauritanie, et de là je suis allé au Maroc. Ma destination finale était Tétouan. Et de là, je suis entré officiellement en Espagne. Ce qui m’a d’emblée frappé en Espagne, c’était de constater que le premier endroit où vont les migrants subsahariens, c’est la Police.
Comment viviez-vous, concrètement, durant votre traversée ?
Il y avait des situations comme sur le trajet Gao-Tamanrasset où je vivais dans les mêmes conditions qu’eux. Mais généralement, ils avaient leur vie et j’avais la mienne. D’ailleurs, j’ai coutume de dire que je ne suis pas un héros parce que les véritables héros sont les clandestins eux-mêmes.
On présente parfois les mouvements migratoires subsahariens comme des filières de trafic humain, des réseaux organisés. Qu’en est-il réellement ?
Il y a incontestablement des filières qui embrigadent les clandestins. Ce sont principalement des gens qui vivent aux portes des frontières. Certains sont équipés de téléphones Thuraya, d’autres sont armés. Mais en vérité, à part le réseau de fabrique de faux passeports, le reste, ce sont des petits réseaux de passeurs et de transporteurs.
Quel a été le plus dur pour vous, durant cette enquête ?
C’était de savoir que c’étaient des hommes comme moi et qu’ils vivaient parfois comme des animaux. Il y a une image qui m’a particulièrement ému : il faisait très chaud et il y avait un Malien qui portait des chaussures en caoutchouc. Eh bien, j’ai vu ses chaussures fondre sous l’effet de la chaleur. Je n’oublierai jamais cette image !
Pensez-vous que le dispositif répressif pour contrer l’immigration dite clandestine va provoquer une baisse des flux migratoires en provenance du continent ?
Je pense plutôt que cela va continuer. Après les événements de Sebta (Ceuta) et Melilla, j’ai dit attention, ça va repartir. A mesure qu’on renforce le dispositif de sécurité, on assiste à une réorganisation des filières. Les gens vont continuer à bouger, même à doses homéopathiques. Plus les conditions sont difficiles, plus les gens sont décidés à partir et à franchir toutes les barrières. Et ils vont finir par trouver la faille dans le dispositif « Frontex ». Aucun mur n’est assez haut pour eux…


Par Mustapha Benfodil (mbenfodil@elwatan.com)
ELWATAN 18 Juillet 2009

fumeurdethé2
18/07/2009, 10h51
« Chez vous, il y a des voitures, des maisons à étages ? »

Petit, malingre et d’une joyeuse espièglerie, vêtu d’un costume tout en jean et s’exprimant avec une gouaille truculente, Gustave ne laisse pas indifférent et s’avère être une personne absolument attachante.



Son caractère, sa sagacité d’esprit, sa culture, son tempérament guilleret, son entregent, lui vaudront de s’imposer comme le chairman et le porte-parole de tous les migrants cantonnés dans les faubourgs de Oujda où nous l’avons rencontré. Le voici qui nous reçoit dans un cybercarfé dont il supervise les ordinateurs avec l’assurance du maître de céans. Gustave a 36 ans et il est Congolais (RDC). Il était en 4e année de fac, préparant un ingéniorat en agronomie quand l’étudiant surdoué qu’il était se vit confronté à de terribles péripéties qui allaient changer radicalement son destin. « J’étais un brillant étudiant mais il se trouve que j’étais d’un tempérament bouillant et mon engagement politique faisait que je m’investissais fougueusement dans les luttes étudiantes qui secouaient ma faculté », explique-t-il. Le 13 décembre 2001, Gustave prend part avec ses camarades syndicalistes à une grande manifestation étudiante pour revendiquer l’amélioration des conditions de vie au sein du campus. Les manifs finissent par envahir la rue et provoquer de violentes émeutes. Les policiers tirent à balles réelles. « Le 15 décembre 2001, le gouvernement parle de trois policiers morts. Et pour couronner le tout, je vois mon nom figurer sur une liste d’étudiants recherchés et diffusée à la télévision. » Gustave risquait gros.
Il ne lui en faudra pas plus pour le décider à quitter diligemment le pays après l’arrestation de l’un de ses amis les plus proches surnommé Lumumba. Gustave gagne le Congo-Brazzaville, soit l’autre moitié du Congo. « Ma famille ne savait rien de mes desseins », confie-t-il. Il reste quelque temps à Brazzaville, traverse le Nigeria, enchaîne sur le Niger. Le voici à Agadez. Il y passe quelques jours et décide de rentrer en Algérie. Il débarque ainsi à Djanet grâce à un faux passeport qu’il a réussi à fignoler en as de l’informatique qu’il est. « J’ai une facilité à imiter tout. Mon argent, c’est ma tête », s’auto-congratule-t-il. Une fois à Djanet, Gustave consent la mort dans l’âme à travailler dans un chantier de construction. « Le nouveau quartier d’Ifri, à Djanet, c’est nous qui l’avons construit », affirme-il fièrement. Sitôt ayant assuré son ordinaire, il se retire de ce travail ingrat. « La maçonnerie, ce n’est pas mon assiette. » « C’était quelque chose d’humiliant. Il y avait parfois des comportements désobligeants. Un type m’a demandé une fois : "Chez vous, il y a des voitures, des maisons à étages ?" On nous prenait pour des sauvages. » Gustave reprend son chemin de croix. Direction : Illizi, 400 km au nord de Djanet. A Illizi, il se lie d’amitié avec un jeune entrepreneur prénommé Farid qui le prend bientôt sous son aile, un tycoon local armé de pouvoir et d’argent qui sera charmé par les capacités intellectuelles du jeune prodige congolais. « Farid voulait monter un projet Ansej et il m’a exploité à fond là-dedans. Je lui ai proposé trois projets dans le domaine agricole dont l’un portrait sur le recyclage des déchets domestiques. Tant qu’il avait besoin de mes services, il me choyait comme un prince. Il m’a installé dans sa maison, il m’a présenté sa femme, on a mangé le pain et le sel. Il a même équipé ma chambre d’un ordinateur et d’un poste de télévision à écran plat.
J’avais droit à des vêtements neufs. J’étais devenu un membre de la famille. Tout le monde était gentil avec moi. » Gustave finit par découvrir le caractère fortement intéressé de tant de sollicitude. « J’attendais qu’il me paie, en vain. Pourtant, il avait eu son argent et ceci grâce à mon étude. Je venais de passer plus de trois mois à son service. Je lui ai demandé de me payer en lui signifiant que j’étais un agro-consultant. Il se débinait. Il a voulu me garder pour démarrer son projet. Je lui ai signifié que mon temps était rationné. Je demandais juste mon dû. Il m’a dit : "Moi, je t’ai logé, nourri, pendant que tes amis dorment dehors". Je lui ai rétorqué : j’ai l’habitude de dormir dehors ! Il m’a donné 3000 DA, alors que mon étude coûtait des millions. J’ai dit ciao et je suis parti. » Son infortune le contraint à renouer avec la maçonnerie pour gagner un peu d’argent « de quoi quitter Illizi et la zone désert ». Gustave paie un passeur 4500 DA pour l’emmener à Hassi Messaoud, le Texas algérien. Le véhicule les lâche en court de route. « On a continué à pied sur la route entre In Aménas et Hassi Messaoud. » Il se fait arrêter par des militaires. Deux jours de détention à la brigade de In Aménas et le voici refoulé vers Djanet avant d’être transféré à Tamanrasset. « J’ai passé une semaine et demie dans le centre de rétention en plein air », relate Gustave. Le génie réussit à s’échapper du centre avec la complicité d’un gardien qu’il a soudoyé, assure-t-il. « Je lui ai donné 4000 DA. C’est l’Afrique ! », s’esclaffe-t-il. Il trouve refuge à Gatâa El Oued, le carrefour de tous les immigrants de passage par Tam. Il retrouve des amis congolais au « Château 5 étoiles », un refuge glauque où s’abritent tous les parias du continent. « Je connaissais le chairman. Il se trouve qu’il devait reprendre la route, alors il m’a nommé chairman à sa place.
Tous les migrants passaient par moi. Je les plaçais dans les chantiers de construction comme le chantier de l’université, en échange de quoi, je percevais un tiers de leur premier salaire. Je connaissais tous les chefs de chantier et tous les entrepreneurs de Tamanrasset me connaissaient. Dès qu’un nouvel arrivant débarquait, je le plaçais dans les chantiers et je touchais ma commission. Quand quelqu’un veut vendre son passeport pour manger, il passe par moi. Le passeport se vend selon le pays. Le plus cher est le passeport malien parce qu’il ne nécessite pas de visa. Cela se négociait autour de 2500 DA à l’époque (2003). Il suffisait de retenir le nom et la date de naissance. Mais il faut un minium de ressemblance pour que cela soit fiable », assure-t-il, avant de confesser : « Je circulais personnellement avec un faux passeport malien. Le type me ressemblait, c’était un commerçant. Au bout d’un an, un flic a fini par me débusquer. Il me connaissait. J’ai été présenté au procureur, un très gentil monsieur. Très correct. Il a même regretté mon expulsion. » « La reconduction aux frontières a été une épreuve particulièrement humiliante. Le trajet de Tam à Tinzaouatine était infernal. On ne peut pas prendre les gens comme des vaches, les charger comme du troupeau. Il y avait des enfants, des bébés…Cela s’est fait de nuit, à bord de gros camions. A Tinzaouatine, j’ai vu le chairman qui m’a aidé à retourner en Algérie. Je suis remonté jusqu’à Tam et de là, j’ai décidé de gagner le Nord. »Gustave peut au moins se consoler d’avoir trouvé son bonheur auprès d’une Marocaine qui l’accepte comme il est. « J’ai été insulté par des Marocains et elle leur a dit : il est mieux que vous. Ses qualités, je ne les ai pas trouvées chez mes frères ! ».




Par Mustapha Benfodil (mbenfodil@elwatan.com)
ELWATAN 18 Juillet 2009

FIN DU REPORTAGE

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