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Tems
20/07/2009, 11h42
Dix ans après son accession au trône, Mohammed VI est définitivement sorti de l’ombre de son père. Affichant peu d’appétence pour les médias et les jeux politiques, c’est en dehors des activités protocolaires qu’il est le plus à l’aise.

Rabat, début juillet. Un vent tiède et humide souffle sur le Palais, ocre, immuable et désert. Sa Majesté est à Nador, sur la côte méditerranéenne, dans ce Nord oublié de son père et dont il a fait l’un des chantiers majeurs du premier chapitre de son règne, comme pour rattraper l’Histoire et le temps perdu. Elle y fait ce qu’elle aime tant faire, et que reflète chaque soir pieusement le petit écran : inaugurer, visiter, poser des pierres, couper des rubans, tenir des séances de travail, déchiffrer des plans d’urbanisme et de développement, se faire expliquer d’abscons schémas d’assainissement. Ce qu’elle aime moins faire aussi : remettre des décorations, écouter des discours, s’asseoir face aux caméras sur l’avant d’un fauteuil de velours rouge, un sourire un peu contraint aux lèvres – le Makhzen as usual en somme, qui le suit partout où il va et qui lui pèse souvent.
La vie continue et rien n’indique ici que Mohammed VI, 46 ans, s’achemine à grands pas vers le dixième anniversaire de son accession au pouvoir, le 30 juillet prochain. Ceux qui s’imaginent que le royaume prépare pour l’occasion des festivités exceptionnelles en seront pour leurs frais. « Ce sera comme pour le neuvième ou le onzième, rien de plus, rien de moins : la fête du Trône habituelle », explique un conseiller du Palais. Motif : un roi, on l’avait un peu oublié, n’est pas un président élu. Il n’a ni mandat à renouveler, ni échéance à célébrer, ni récapitulatif à présenter – si ce n’est le jour de sa mort. S’il est un mot tabou ces temps-ci dans l’entourage du souverain, c’est d’ailleurs bien celui de bilan. Quitte à laisser à d’autres le soin d’instruire, souvent à charge, le procès d’une décennie qui a changé le Maroc1, « M6 » se tourne ostensiblement vers l’avenir. Portrait en creux d’un roi citoyen…

Communication
Un vrai paradoxe : le roi de l’ouverture et de la modernité est aussi celui de l’omerta médiatique. Sept interviews et zéro conférence de presse en dix années de règne. M6 n’a pas de conseiller en communication et le poste de porte-parole du Palais n’est plus pourvu depuis quatre ans. Question de nature : c’est un homme discret, peu loquace, mal à l’aise dans l’exercice d’effeuillage souvent impudique auquel voudraient le contraindre les journalistes. Il lui arrive même de disparaître des semaines entières du journal télévisé quand il est en déplacement privé à l’étranger – phénomène inimaginable du temps de son père, Hassan II. Pourtant, le Palais n’a jamais été autant visible que depuis qu’il est là. Budget, parc automobile, salaire des conseillers, fortune du monarque : la cité interdite a été démantelée et la presse en fait son miel.
D’un côté, une liberté de ton largement concédée et un respect de plus en plus souple des fameuses « lignes rouges » : on peut, aujourd’hui au Maroc et à condition de ne pas trop le crier sur les toits, être indépendantiste sahraoui et même républicain. De l’autre, des centaines de demandes d’interview du roi condamnées à rester lettres mortes. Il y a quelques mois, un journaliste français de Paris Match croyait bien avoir décroché la lune : un livre-entretien avec M6 pour le dixième anniversaire. Tout était prêt et le Palais avait donné son accord. Il attend toujours…

Diplomatie
Sur ce point aussi, Mohammed VI n’est pas Hassan II. Pour lui, c’est « Morocco first », et jouer un rôle, surtout symbolique, sur la scène internationale ne fait pas partie de ses priorités. Il n’aime ni les conférences ni les sommets où il faut se pousser du col devant les micros pour faire passer son message. Masquée, sans doute étouffée, par l’activisme et l’omniprésence de Hassan II, la diplomatie n’a jamais été, il est vrai, le point fort du Maroc. Sous M6, le ministre des Affaires étrangères ne fait plus partie des accompagnateurs obligés du monarque. Il voit moins le « patron » que ses prédécesseurs d’avant 1999, mais sa marge de manœuvre est plus large. De même, les personnalités de marque et les chefs d’État étrangers en visite privée ne sont plus systématiquement reçus au Palais. Bien souvent, c’est le wali qui les accueille à l’aéroport.
Une distance royale par rapport aux affaires de ce monde qui n’empêche pas M6 d’agir (ou de réagir) de façon parfois spectaculaire et – sur le coup – incomprise. La rupture des relations diplomatiques avec l’Iran, par exemple, ou la lettre ouverte culottée et très « rue arabe » envoyée par le roi à ses pairs lors du sommet extraordinaire de Doha sur la guerre de Gaza, voire la réactivité épidermique manifestée vis-à-vis de l’Espagne à propos de l’îlot Leïla/Perejil, démontrent que le patriotisme chatouilleux du fils n’a rien à envier à celui de son père, même si sa visibilité est bien moindre.
Côté France, le roi s’est rapidement dégagé du paternalisme quelque peu encombrant de Jacques Chirac, sans pour autant devenir « copain » avec Nicolas Sarkozy, à qui il a imposé une visite d’État exclusive au Maroc, après avoir refusé une simple étape en queue de tournée maghrébine. Seule vraie nouveauté : le tropisme subsaharien de M6, qui a déjà effectué une demi-douzaine de voyages en Afrique noire alors que Hassan II – hormis de rares apparitions aux sommets de l’Organisation de l’unité africaine – n’en a accompli aucun. Ceux qui l’ont vu s’affranchir du programme officiel pour parcourir au volant d’un véhicule emprunté les quartiers populaires de Brazzaville ou de Dakar savent que son intérêt pour ce continent délaissé par son père n’est pas feint.

Tems
20/07/2009, 11h43
Entourage
Mohammed VI préfère travailler avec des gens de sa génération. Il n’est donc pas étonnant que sa garde rapprochée soit avant tout constituée de quadras et de quinquas issus du Collège royal ou des amitiés de jeunesse. Mohamed Rochdi Chraïbi, qui est de facto son directeur de cabinet (même s’il n’en a plus le titre ni le bureau), est celui qui le voit le plus. Mounir El Majidi, secrétaire particulier depuis sept ans, formé aux États-Unis, gère les finances du souverain ainsi que le holding royal Siger. Mohamed Moatassim, politologue et universitaire, écrit la plupart de ses discours. Hors cabinet royal – une structure créée en 1957 et qui regroupe actuellement une centaine de hauts fonctionnaires à temps complet ou partiel – se situe le petit cercle des intimes. Un cercle mouvant : Rachid El Kohen, fils de diplomate, n’y est plus, contrairement à Fadel Benyaïch, dont le père, médecin de Hassan II, fut tué lors du putsch manqué de Skhirat en 1971.
Mais nul, dit-on, ne connaît mieux M6 que Fouad Ali El Himma, désormais lancé en politique. Ce fils d’instituteur, très tôt séparé de sa famille pour entrer au Collège royal – ce dont il a souffert –, sait comme personne décrypter le roi, anticiper ses états d’âme et ses réactions, placer la bonne phrase (ou la bonne requête) au bon moment, le plus souvent le soir. Un label d’« ami du roi » dont il s’est beaucoup servi pour installer son parti, le PAM (Parti authenticité et modernité), en tête des élections locales, mais qui ne lui vaut pas que des marques d’affection. Commentaire cinglant d’un conseiller du Palais : « Fouad était l’ami du prince héritier Sidi Mohammed. Le roi, lui, n’a pas d’ami. »
Il est vrai que, dans ce petit monde que M6 n’hésite pas à houspiller, parfois à éloigner – tous ont connu, à un moment ou à un autre, une éphémère mais déprimante traversée du désert –, les tensions, les rivalités, les jalousies et les chevauchements de compétences ne sont pas rares. Au point qu’il a fallu récemment une réunion de recadrage pour apaiser les conflits et ranger les couteaux au râtelier…
Un peu à distance se tient le deuxième cercle avec lequel le roi, qui lit, annote et fait volontiers réviser les dossiers qu’il reçoit, communique surtout par téléphone et par écrit. Les sexagénaires Abdelaziz Meziane Belfqih (conseiller économie et éducation), André Azoulay (dialogue interculturel) et Zoulikha Nasri (Affaires sociales et humanitaires) y ont toute leur place. Tout comme le sécurocrate Mohamed Yassine Mansouri, qui coordonne pour le compte du souverain les renseignements extérieurs, dont il est le patron, mais aussi les services de la DST. Ainsi que, bien sûr, le ministre de l’Intérieur Chakib Benmoussa, celui des Affaires étrangères Taïeb Fassi Fihri et les généraux de corps d’armée (Hosni Benslimane, Abdelaziz Bennani…), dont M6 est familier depuis l’époque où il était prince héritier2.
Enfin, le troisième cercle est constitué de la cinquantaine de grands managers, technocrates issus des meilleures écoles françaises ou américaines, qui font tourner l’économie du Maroc.

Maghreb
C’est sans doute l’une des déceptions majeures de Mohammed VI : ne pas avoir su, ou pu, tourner la page des relations conflictuelles avec le voisin algérien. Comme lui, le président Abdelaziz Bouteflika est au pouvoir depuis dix ans, mais les deux hommes ne sont définitivement pas faits pour s’entendre. Ils n’ont ni le même âge, ni le même langage, ni les mêmes références politiques et culturelles, ni le même tempérament. « Sa Majesté a baissé les bras ; elle pense que tant que Bouteflika sera là, rien ne sera possible », confie un proche.
Les émissaires entre les deux capitales sont rares. La frontière commune demeure obstinément fermée depuis près de quinze ans. Il n’y a plus, au Palais, de « Monsieur Algérie » chargé d’entretenir un vrai réseau de contacts à El Mouradia, et Rabat a fait son deuil de tout progrès vers un modus vivendi acceptable par les deux parties au Sahara occidental. La Mauritanie, en revanche, mobilise ces temps-ci l’attention du roi, qui suit de très près l’échéance présidentielle du 18 juillet, avec un faible pour le tandem Abdelaziz-Ghazouani, tous deux formés à l’Académie militaire de Meknès et jugés plus proches du Maroc que Vall, Daddah et surtout Boulkheir.

Tems
20/07/2009, 11h44
Partis
Contrairement à son père, qui s’en délectait, M6 n’a que peu d’appétence pour les partis et les politiciens. Dans le fond, la politique ne le passionne pas, beaucoup moins en tout cas que les gens ordinaires et les déshérités, pour qui sa compassion n’est pas feinte. Il juge les leaders des formations traditionnelles assez peu représentatifs, les reçoit rarement au Palais, et chacun sait que son choix d’Abbas El Fassi comme Premier ministre procède du respect de la démocratie et non d’une quelconque empathie.
Ceux à qui le roi se confie parlent aussi de sa déception vis-à-vis de chefs de parti qui lui ont fait défaut à chaque décision cruciale de son règne. Lors de la bataille pour la Moudawana (le code de la famille), de la création de l’Instance équité et réconciliation (IER), ou lorsqu’il a été critiqué sur certains aspects de sa gouvernance, il a eu le sentiment d’être seul sur le front, les politiques se contentant du strict minimum. Idem à l’occasion de la publication du rapport-bilan sur le cinquantième anniversaire de l’indépendance, quasiment boycotté par les partis et qui n’a donc pas eu, à ses yeux, l’écho mérité.
Est-ce pour démontrer à ces partenaires incommodes qu’il pourrait éventuellement se passer d’eux et gouverner sans eux que le roi a laissé son proche Fouad Ali El Himma se réclamer de son soutien et remporter par voie de conséquence les municipales de juin ? C’est probable.

Travail
C’est en dehors des activités protocolaires que Mohammed VI est le plus à l’aise. Et c’est sur le terrain qu’il se sent le mieux. Une centaine de visites par an en moyenne pour inaugurer orphelinats, hôpitaux, lotissements, zones industrielles, routes, écoles, projets de développement, avec une prédilection pour le Nord et l’Oriental, provinces abandonnées depuis un demi-siècle et portes de l’Europe. À titre d’exemple : en dix ans, M6 s’est rendu seize fois à Oujda (et plus encore à Tanger, sa ville préférée), alors que Hassan II n’y mettait presque jamais les pieds. Il inaugure, impulse les financements (plus de la moitié du budget de l’État est consacrée aux secteurs sociaux), mais il contrôle aussi et, au besoin, sanctionne. Une visite surprise dans un orphelinat insalubre de Casablanca a déclenché une colère mémorable, une consultation fortuite à l’hôpital militaire de Rabat – au cours de laquelle il constate une panne d’IRM – a coûté séance tenante son poste au général Driss Archane, ancien médecin de Hassan II. Et quand il constate l’incurie des autorités lors du tremblement de terre du Rif, en 2004, il se rend sur place, installe sa tente caïdale et coordonne les secours pendant une dizaine de jours.
Autant M6 n’est pas, dans le cadre de son « job » quotidien de souverain, un homme de contact, autant il cultive avec son peuple une proximité qui n’est pas étrangère au maintien de sa cote (élevée) de popularité. Hassan II était le Père fouettard, il est le Père Noël : n’a-t-il pas, comme des millions de Marocains, souffert lui aussi de l’autoritarisme du défunt ?
Cette spontanéité du « bon roi » envers les plus démunis, ainsi que quelques audaces prises avec les règles du comportement monarchique (le roi conduit volontiers sa voiture en ville, s’arrête aux feux rouges, n’impose pas le baisemain traditionnel, sert la soupe du ramadan aux pauvres, etc.), font que le Marocain moyen ne s’offusque pas du maintien – malgré quelques velléités initiales de réforme, vite oubliées – du train de vie du Palais, évalué au bas mot à environ 250 millions d’euros par an. Comme son père, M6 est aussi un propriétaire foncier (le premier du Maroc), un industriel et un banquier. Le « Makhzen économique » se veut à la fois nationaliste et pionnier exemplaire : c’est lui qui, par exemple, draine la plupart des investissements marocains en Afrique subsaharienne.

Vie privée
Roi citoyen, entouré de collaborateurs plutôt que d’une cour – dont le poids et la visibilité ont été considérablement allégés – structurée et hiérarchisée, Mohammed VI accorde à sa sphère privée une importance et une attention que ne lui portait pas son père. Souverain, seul à même de fixer son emploi du temps tout comme les limites de son pouvoir, il a largement conservé son mode de vie de prince héritier3 et reconnaît volontiers n’avoir ni horaires, ni jour de repos fixe, ni vacances planifiées.
Une aisance de fonction qui lui permet d’effectuer quand il le souhaite des escapades, le plus souvent discrètes, à l’étranger – Paris, New York, Londres, Rome… –, dont la durée varie : un jour, un week-end, un mois. La notion de « couple royal » a remplacé le fantasmatique harem, fermé dès l’accession au trône de M6 et dont les habitantes ont été dûment pensionnées. L’époux de Salma Bennani, une « première dame » ingénieur informaticienne, présente dans le domaine caritatif et qui, pour la première fois dans l’histoire de la monarchie alaouite, est autre chose que la simple « mère des princes », se comporte en père attentif de ses deux enfants Moulay Hassan (le futur Hassan III) et Lalla Khadija, 6 ans et 2 ans. Quant à la famille royale au sens plus large, à commencer par Moulay Rachid, le frère cadet du roi, elle est plutôt discrète et voyageuse, interférant très peu dans les affaires de l’État.
L’homme qui a fait raser le bagne mouroir de Tazmamart et lancé cette initiative unique dans l’espace arabo-musulman qu’est l’Instance équité et réconciliation (avec deux conditions fixées à son président, le regretté Driss Benzekri : « Ne jugez pas mon père et ne citez pas de noms ») a en dix ans soldé le passif des « années de plomb », déverrouillé l’économie et la société, démocratisé la vie publique, tout en préservant les fondamentaux – et la légitimité – de la monarchie. Un bilan plus que positif, mais d’un poids relatif au regard des chantiers à venir, dont M6 a une vive conscience et qui ont pour noms justice et corruption, exode rural et démographie galopante, grande fragilité de la classe moyenne et progression d’un islamisme politique qui est à ses yeux à la fois une anomalie et une déviance. Il lui reste aussi à dresser et à proposer aux Marocains une vraie perspective d’avenir, une vision à la fois mobilisatrice et fédératrice. Préoccupé par la gestion des urgences, Hassan II n’en avait jamais éprouvé le besoin, pas plus qu’il n’avait défini sa propre pratique du pouvoir. Or, comme on le sait, un bon projet vaut mille bilans.

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