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Voir la version complète : Main basse sur la terre : la famine ou la révolte.


absent
26/10/2009, 15h49
Disposant d’une superficie insuffisante de terres cultivables, plusieurs pays ont subi en 2008 l'envolée du prix des produits alimentaires (selon la FAO, le prix des céréales avait augmenté de 84% entre mai 2007 et mai 2008). Par ailleurs, les investisseurs financiers, alertés par la dernière crise, s'orientent de plus en plus vers le commerce rentable des denrées alimentaires. La mondialisation du marché foncier, les perspectives alléchantes de profits tirés de la production agricole transforment l'achat de terres arables dans le monde en un phénomène d'une ampleur considérable. Dans une indifférence quasi générale face à cette nouvelle entreprise criminelle.

L'enjeu est pourtant colossal: la sécurité alimentaire des populations dans un contexte de croissance démographique et de diminution des ressources. Mais pouvait-on douter que le capitalisme aille jusqu'au terme de sa logique ? Une logique suicidaire, combien de fois faudra-t-il le rappeler?

Un monopoly géant

Le premier constructeur naval sud-coréen, Hyundai Heavy Industries, vient d'annoncer sa participation à l'effort national pour sécuriser les ressources alimentaires du pays. HHI vient d'acquérir 67,6% des parts de Khorol Zerno, propriétaire et exploitant de 10.000 hectares de terres agricoles dans le grand est russe. Ces terres devraient permettre de produire 60.000 tonnes de maïs et de haricots par an d'ici 2014, soulageant d'autant les fermes sud-coréennes.

A Madagascar, c'est Daewoo Logistics qui projetait de louer plus d'1,3 million d'hectares pour produire de l'huile de palme et du maïs, une surface qui représentait la moitié des terres cultivables du pays (sans oublier que la monoculture appauvrit la terre, justifiant ultérieurement le recours massif à l'utilisation d'engrais et de traitements pour combattre les déséquilibres). Bien entendu, l'entreprise s'engageait à reloger les ménages, à participer à la création d'infrastructures (routes, écoles, adduction d'eau, électricité...), à former les ouvriers malgaches: le monde est surpeuplé de philanthropes! La colère suscitée par les révélations entourant l'entente entre la compagnie et le gouvernement malgache a finalement fait avorter le projet, contribuant aussi à la chute de l'ancien chef d'État, M. Ravalomanana.

En 2006, Pékin a signé des accords de coopération agricole avec plusieurs Etats africains qui ont permis l'installation de quatorze fermes expérimentales en Zambie, au Zimbabwe, en Ouganda et en Tanzanie. D'ici 2010, un million de paysans chinois pourraient être installés sur ces terres. Si officiellement il s'agit d'aider les pays d'accueil à augmenter leur production grâce aux technologies chinoises, il est évident qu'une bonne partie des récoltes sera exportée vers la Chine.

Récemment, Sassou Nguesso aurait proposé de vendre des terres du Congo à des fermiers sud-africains pour une durée de 99 ans ! Dix millions d'hectares - deux fois le territoire de la Suisse - de terres agricoles seraient ainsi destinées à 1300 agriculteurs sud-africains pour cultiver du maïs et du soja, élever de la volaille et des vaches laitières.

Jusqu'à présent, cinq pays se distinguent particulièrement par l'importance de leur prospection et de leurs acquisitions de terres arables à l'étranger : la Chine, la Corée du Sud, les Emirats arabes unis, le Japon et l'Arabie Saoudite. Le total des terres dont ils disposent aujourd'hui atteint plus de 7,6 millions d'hectares à cultiver hors territoire national. Mais l'offensive est plus large : le Qatar dispose de terres en Indonésie, Bahreïn aux Philippines, le Koweït en Birmanie, la Libye en Ukraine, Djibouti en Ethiopie et au Soudan. Au total, alors que le continent africain souffre de fréquentes famines et de sous-nutrition, près de vingt millions d'hectares de terres fertiles -l'équivalent de la France - ont déjà été vendues ou sont en cours de négociation. Les pays d'Europe centrale et orientale risquent, eux aussi, de s'intégrer à la liste des victimes : 15% de la surface totale de la Roumanie seraient entre les mains de propriétaires originaires d'autres pays européens.

Le phénomène d'accaparement des terres n'est certes pas nouveau. Il remonte aux premières colonisations. Mais il se déroule cette fois-ci à l'échelle de la planète, et il concerne le plus souvent les meilleures terres et les plus irriguées. Les Etats visent à suppléer une production intérieure souvent compromise par une urbanisation galopante et la diminution des ressources en eau. Il faut aussi rappeler que la Chine représente 40% de la population active agricole mondiale mais ne possède que 9% des terres arables du globe, et que le Japon et la Corée du Sud importent déjà 60% de leur alimentation de l'étranger. Les acteurs de la finance, eux, considèrent les terres agricoles - et l'énergie - comme un nouvel actif stratégique. Pour avoir une idée plus précise du désastre en gestation, on peut, bien entendu, ajouter à la liste les compagnies internationales de production d'agrocarburants qui ont fait le choix de favoriser les voitures du Nord face aux populations du Sud.

Des conséquences incalculables

Les crises alimentaire et énergétique ont mis en évidence le caractère limité des disponibilités en terres agricoles pour satisfaire à la fois les besoins énergétiques et les besoins alimentaires d'une population mondiale croissante et confrontée à l'épuisement des énergies fossiles.

Certains pays avaient interdit la vente de terres aux étrangers. Ils n'en ont plus le droit, puisque cette décision s'apparenterait à une atteinte à la libre concurrence. Une brèche est désormais ouverte : pétrodollars et réserves en devises facilitent la ruée des prédateurs dans les pays pauvres, avec la complicité des gouvernements prêts à abandonner des pans entiers de souveraineté nationale, c'est-à-dire prêts à trahir leur peuple, puisqu'ils ne sont même pas consultés. Les opérations sont d'autant plus attrayantes que le prix des terres demeure faible: les droits de cession varient entre 5 et 10 dollars l'hectare à l'année, selon les pays ! La concentration du foncier qui s'inscrit dans une dynamique de néocolonialisme va multiplier les conflits entre les petits paysans et l'agrobusiness (or la planète compte aujourd'hui 2,8 milliards de paysans sur une population totale de 6,7 milliards d'habitants). Les cultures vivrières vont subir un nouvel assaut. Nombre de travailleurs, d'agriculteurs, de communautés locales vont perdre l'accès la terre. Les denrées alimentaires, mais aussi les profits générés par les activités agricoles vont être détournés vers d'autres pays.

Les pays en développement ont été contraints d'ouvrir leurs marchés et leurs terres aux multinationales de l'agroalimentaire, aux spéculateurs et aux exportateurs d'aliments subventionnés des pays riches. Ainsi, les terres fertiles qui servaient aux marchés locaux de produits alimentaires ont été détournées au profit de produits de base destinés au marché mondial. Si bien qu'aujourd'hui, environ 70% de ces pays sont des importateurs nets de produits alimentaires. Hier autosuffisant en riz, Haïti l'importe aujourd'hui 50% plus cher. La captation des terres arables va encore accélérer ce phénomène.

Des paysans se trouveront dans un tel état de misère qu'ils seront conduits, soit à se suicider, soit à vendre leur bien et à rejoindre les hordes de sans-terres. Quels sort les États réserveront-ils aux dizaines de millions de paysans dont ils n'auront plus besoin? Et notamment les pays les plus inégalitaires, comme le Paraguay, où plus de 75% des terres agricoles sont la propriété de moins de 1% de la population.

Le président du Comité exécutif du Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l'Afrique de l'Ouest déclarait: La vente massive des terres agricoles africaines s'apparente plus à un pacte colonial qu'à la recherche de nouveaux financements pour le développement de l'agriculture africaine [...] On brade les terres africaines, on contraint des milliers de petits producteurs à la misère. Cela est insupportable.

A Suivre ...

absent
26/10/2009, 15h51
Une situation explosive

Alors que nous vivons dans un monde qui produit de plus en plus de richesses, le fossé ne cesse de se creuser entre les riches et les pauvres. Selon le PNUD :
L'écart entre les 20% les plus riches de la population mondiale et les 20% les plus pauvres est passé d'un rapport de 1 à 32 en 1960 à un rapport de 1 à 74 en 2000.
Environ 1,2 milliard d'individus survivent avec moins d'un dollar par jour; 2,8 milliards avec moins de deux dollars par jour.
325 millions d'enfants ne sont pas scolarisés.
900 millions d'adultes ne savent ni lire ni écrire.
Un habitant de la planète sur six est privé d'accès à l'eau potable; deux milliards de personnes ne disposent pas d'électricité.
Les 20% de la population mondiale qui habitent dans les pays dits développés consomment 60% de l'énergie mondiale.
L'aide publique au développement est passée de 60,5 milliards de dollars en 1992 à 52,3 milliards en 2001.
Entre 200 et 250 milliards de dollars quittent chaque année les pays du Sud au titre du remboursement d'une dette publique qui dépasse aujourd'hui les 2.000 milliards de dollars.
Quand le luxe insolent d'une minorité côtoie un dénuement des masses qui dépasse toute imagination, tout devient possible. La réaction sera, n'en doutons pas, à la mesure des souffrances endurées. De telles inégalités, renforcées par la marchandisation continue des services essentiels qui exclut les populations insolvables, sont insoutenables à moyen terme, et constituent autant de bombes à retardement. Elles seront source à la fois de conflits pour l'accès aux ressources disponibles et de flux migratoires massifs et incontrôlables. Par ailleurs, la gouvernance mondiale destinée à servir les intérêts des sociétés multinationales, les logiques de domination et d'exploitation sur lesquelles sont fondés les rapports sociaux alimentent les frustrations et constituent un terreau favorable aux manipulations ethniques, aux mouvements populistes, à l'essor du fondamentalisme.

Mais surtout les conditions de la production agricole se détériorent à une vitesse alarmante.

De moins en moins de terres fertiles.

Il faut plusieurs siècles pour reconstituer la fine couche de terre qui recouvre la croûte terrestre lorsqu'elle a été dégradée. Les sok jouent un rôle vital dans le développement et: la résistance des plantes. Sans le sol, la vie végétale serait réduite à sa plus simple expression : des mousses et des lichens. Or, un peu partout sur la planète, les sols sont matraqués, soumis à la loi des rendements, abreuvés de substances toxiques. Les lois de l'agronomie sont de fait inféodées au marketing, à la stratégie commerciale, à l'innovation technologique, à la gestion, au management.

L'érosion constitue l'un des dangers les plus importants pour la qualité des sols, d'autant qu'elle entraîne une perte irréversible (17% de la surface du territoire européen sont affectés par l'érosion).

Le bétonnage - ou le bitumage - du sol, par la multiplication des zones urbaines et industrielles, du réseau routier et autoroutier, des voies ferrées, des aéroports, des équipements sportifs et de loisirs, non seulement s'effectue au détriment des terres agricoles, mais en imperméabilisant les sols, les empêche de filtrer l'eau (60.000 hectares disparaissent sous le béton, chaque année en France).

La pollution des sols liée au développement de l'agriculture intensive et leur contamination par des métaux lourds dans les zones industrielles ou très urbanisées ne constituent pas la moins préoccupante des menaces.

Des rendements décroissants

Les rendements moyens des céréales n'augmentent plus sur la planète depuis une quinzaine d'années. Les technologies intensives consomment toujours plus d'eau, d'énergie, de chimie et engendrent risques sanitaires et perte de biodiversité.

Et surtout, la fm du pétrole bon marché va bouleverser une agriculture extrêmement dépendante de cet or noir par une mécanisation de plus en plus sophistiquée (y compris, bien entendu, pour le transport) et le recours massif aux engrais et aux traitements chimiques.

Par ailleurs, l'adoption du mode de vie occidental par les Chinois, entre autres, s'accompagne d'une augmentation de la consommation de viande, qui ne leur apporte aucun bien-être supplémentaire. Or on sait qu'il faut sept calories d'origine végétale pour produire une calorie animale (soit une perte de 86% !!). Quand il est connu de (presque) tous que 50% des terres arables du tiers-monde servent à nourrir notre bétail, ce n'est pas une erreur regrettable, c'est un crime injustifiable.

Il est enfin hautement probable que les changements climatiques entraînent plutôt à la baisse les rendements agricoles dans leur globalité.

Des besoins en hausse

Parallèlement à la baisse des disponibilités, la demande alimentaire s'accroît dangereusement puisque 80 millions d'habitants nouveaux arrivent chaque année (et 60 millions de voitures!), et que nous serons neuf milliards en 2050. Le résultat ne laisse planer aucun doute : alors que le progrès technique a désormais atteint un niveau difficile même à imaginer, le plus grand défi de l'avenir sera tout simplement de nourrir l'humanité. Cruel retournement de l'histoire ! Les émeutes de la faim, qui ont touché trente-six pays en 2007 et 2008, ne sont vraisemblablement que le début d'une longue série de pénuries alimentaires.

La révolution sociale, et rien d'autre

Il est de plus en plus navrant d'entendre les inepties, les litanies de vœux pieux concernant les solutions susceptibles de résoudre la crise: régimes fiscaux efficaces et équitables, généralisation des systèmes de protection sociale, souveraineté en matière de politique monétaire, respect des normes sociales et environnementales, rééquilibrage des termes de l'échange, organisation du commerce mondial sur de nouvelles bases, lutte contre la corruption, redistribution des richesses, taxation internationale des transactions financières, programmes d'élimination de la pauvreté...

Remarquons d'abord que ces mesures, énumérées depuis de nombreuses années pour certaines d'entre elles, sont démenties quotidiennement par une réalité qui, au contraire, se détériore régulièrement. Plus on parle de tempérer le capitalisme, plus il devient sauvage! Pour mettre en œuvre ces mesures, il faudrait en effet que les États soient en capacité de dicter leur volonté au pouvoir économique et financier. Or on sait que ces États se sont délibérément affaiblis depuis dix à quinze ans pour mieux assurer la montée en puissance des multinationales et des banques. Le désengagement de l'État de l'économie n'a toujours visé qu'à laisser le champ libre aux affairistes. Et cette situation est irréversible ! Il faudrait peut-être croire aussi que les institutions internationales comme le FMI, qui ont poussé à la concentration de toutes les richesses dans les mains de quelques grands propriétaires terriens et multinationales, à travers ses aides financières conditionnées à la libéralisation des marchés, vont désormais s'attacher à réaliser le contraire!!

Des résistances s'organisent, et - c'est plutôt rassurant - ce sont les populations qui en ont l'initiative (pas leurs représentants!), méprisant lucidement les prétendues opportunités d'emplois offertes par les investisseurs étrangers. Au Kenya, où le gouvernement accepte de vendre près de 40.000 hectares de la région côtière aux dirigeants du Qatar (qui veut y planter de la canne à sucre destinée à la production d'éthanol), en échange d'infrastructures portuaires, les petits fermiers du delta du Tana sont allés exprimer leur colère à Nairobi en mai dernier. L'un d'eux expliquait: Pour pouvoir manger et aussi vivre en harmonie avec notre nature, nous n'avons besoin de personne, ni de ceux qui préfèrent nos animaux plutôt que nos enfants, ni des dollars des Qataris. Au Mozambique, les écologistes ont réussi à convaincre le pouvoir politique d'abandonner la vente de terres à la Chine.

Au Pakistan, les agriculteurs se mobilisent actuellement pour sensibiliser la population au risque de déplacement de villages entiers si le Qatar signe un accord pour externaliser sa production agricole dans la province du Pendjab. Par ailleurs, au Sénégal, dans une zone où le tourisme se développe de façon considérable, un projet de ferme-école en agrobiologie, anticipant les risques, se pose en alternative contre l'expropriation des terres, l'exode rural et la sauvegarde du patrimoine forestier le plus important de la région. Au Brésil, dans plusieurs États (et plus particulièrement dans celui du Rio Grande do Sul), le Mouvement des travailleurs sans terre lutte pour obtenir une réforme agraire dans le seul but de pouvoir vivre décemment. Comment réagissent les États régulateurs (ou du moins certains d'entre eux) ? En détruisant les campements des militants, en criminalisant le mouvement, et même en visant sa dissolution.

Ces luttes peuvent être exemplaires et la seule solution ne peut, effectivement, venir que des peuples. Il leur appartient de défendre leur droit le plus élémentaire, celui de se nourrir eux-mêmes. Mais pour déstabiliser les oligarchies au pouvoir, pour bouleverser l'ordre social, pour mettre à bas le capitalisme, nous ne ferons pas l'économie d'une révolution sociale. Ou les peuples prendront leurs affaires en mains, ou la planète sera partagée entre les mafias d'affaires et les fanatismes religieux dont les objectifs sont finalement les mêmes, la domination et l'exploitation.


Jean-Pierre Tertrais
Le Monde Libertaire

ernestito
26/10/2009, 19h00
je l'ai deja vu et c'est aussi pire que le colonialisme, les africains ne s'en rendent pas comptent mais cela leur causera de gros dommage a long terme

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