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Voir la version complète : Sourgout, capitale sibérienne du pétrole


morjane
30/10/2009, 18h33
Venez, je vais vous en montrer.» Le dos tourné à deux chevalets qui pompent méthodiquement le sous-sol de la taïga, Dimitri tourne avec difficulté un gros robinet rouillé. Lentement, une petite larme brune et visqueuse sort du tuyau jusqu'à former une goutte épaisse. Notre guide passe son doigt sous le filet gluant puis l'exhibe autour de lui comme un trophée : du pétrole brut de Sourgout.

Face aux sites d'extraction, l'immense rivière Ob - 5 400 kilomètres du nord au sud du pays - s'étire paresseusement, marquant la frontière occidentale de la Sibérie. C'est au centre de ce seul territoire, grand comme la France, que la Russie extrait un peu plus de la moitié de son or noir, faisant de Sourgout la capitale russe du pétrole et du gaz et lui attache son image d'eldorado.

Depuis qu'en 1951 Farman Salmanov, ancienne figure de la géologie soviétique, a découvert le premier gisement dans ce coin perdu de Sibérie, Sourgout a poussé comme un champignon, attirant des aventuriers sensibles au mythe du grand froid. Sa mue s'est accélérée à partir des années 1970. Aux Russes et aux Ukrainiens se sont agrégés de nombreux ressortissants des républiques du Caucase, Tchétchénie, Daguestan, Arménie… Et désormais, dans cette cité de 320 000 habitants d'où s'exhalent des parfums de l'ère soviétique, le patriotisme russe se décline en trois couleurs : le blanc de la neige et du givre, le noir du pétrole et le bleu du gaz, ces matières premières qui font la force du pays. « Ne débarquent ici que des gens forts d'esprit et de corps» , explique Nikolaï, un grand gaillard de 120 kg. Attiré par le « romantisme du Nord», cette expression typiquement russe qui désigne improprement la Sibérie, Nikolaï est arrivé dans la région en 1980, «l'année des Jeux olympiques», a trouvé un travail dans la construction, puis s'est marié. «Désormais, je ne pourrais plus vivre ailleurs», affirme-t-il.

Voitures étrangères et manteaux de fourrure


En ville, les habitants posent une question rituelle au visiteur de passage : «Savez-vous jusqu'où le thermomètre est descendu cet hiver ?» . Réponse : «- 52 degrés…» Mais dans son bureau, le maire préfère manier d'autres chiffres : des gisements alentours, Sourgout tire 60 % de ses ressources budgétaires, ce qui a permis à la ville de construire des hôpitaux, des jardins d'enfants à profusion, des complexes sportifs et culturels, des immeubles multicolores dont l'un, qui fait la fierté des citadins, dépasse les vingt étages. De quoi masquer les immeubles de l'ère soviétique et quelques rares maisons en bois. «Les gens roulent dans des voitures étrangères et, l'hiver, les femmes portent de beaux manteaux de fourrure», raconte Inna, une jeune employée du pétrole. Cette richesse se traduit dans les chiffres de la démographie. Dans une Russie malade de ses personnes âgées, Sourgout a enregistré l'an dernier 4 000 nouvelles naissances contre seulement 2 000 décès. «L'argent ne profite pas uniquement à notre ville mais à toute la Russie», déclare le maire de Sourgout, Alexandre Sidorov, un ancien entrepreneur du bâtiment converti en apparatchik.

À l'intersection de l'argent du pétrole et de la propagande, figurent une société - Sourgoutneftegaz -, qui fait les beaux jours de la cité, et son patron, un oligarque aussi influent que discret, Vladimir Bogdanov, également gouverneur de la région, nommé par le pouvoir fédéral. Sur les cent mille salariés que compte l'ensemble du secteur, Sourgoutneftegaz en emploie à elle seule 80 000, les autres se répartissant en particulier chez Gazprom. Il y a deux semaines, aux côtés du géant gazier, la compagnie organisait la «fête annuelle des travailleurs du pétrole et du gaz». Les plus méritants ont vu leur photo placardée sur les grandes artères de la ville. Le groupe finance à hauteur d'un milliard de roubles (22 millions d'euros), la construction d'un stade de glace, d'une polyclinique et d'un centre culturel. Une fois par an, elle paye les billets d'avion de chaque employé et de sa famille ou les invite dans les sanatoriums qu'elle possède au bord de la mer Noire. «Pour les fêtes - Nouvel An ou “jour des pétroliers” -, Sourgoutneftegaz m'octroie des cadeaux et des primes en plus d'une bonne retraite» , raconte Pavel Sverbiaguin, 86 ans, dont les cinq petites-filles et six arrière-petites-filles travaillent dans l'entreprise.

Une absence de transparence

La transparence du mécénat de l'entreprise tranche avec celle appliquée à ses propres affaires. La quatrième société pétrolière du pays ne publie aucun compte selon les standards internationaux, refuse de rencontrer les journalistes, ses véritables actionnaires sont inconnus, mais «il ne fait guère de doute que les deux principaux bénéficiaires de la société se nomment Vladimir Poutine et Igor Setchine (vice-premier ministre, NDLR)», explique l'un de ces experts, journaliste à Novie Isvestia. En outre, Sourgoutneftegaz a participé naguère au dépeçage de Ioukos, autre compagnie pétrolière, dont l'ancien patron flamboyant, Mikhaïl Khodorkovsky, croupit aujourd'hui dans une prison sibérienne, inculpé de fraude fiscale. Récemment, elle a racheté 21 % du capital de la société hongroise Mol, impliquée dans le projet de construction du gazoduc Nabucco. Cette opération, décryptent plusieurs analystes, serait destinée à faire capoter ce projet stratégique, court-circuitant le territoire russe et donc contraire aux intérêts vitaux du pays.

Surnommé «l'Ermite», Vladimir Bogdanov est tout aussi discret que ses affaires, ce qui alimente les rumeurs sur le personnage. Véhiculées notamment par le magazine Forbes, qui le classe au 446e rang des milliardaires (2,6 milliards de dollars en 2008), elles décrivent un homme simple, paternaliste et autoritaire, qui passe ses vacances à la campagne chez ses parents. «Vladimir Bogdanov préfère consacrer du temps à ses employés plutôt que de se montrer à la télévision» , confirme l'élu de Sourgout, Alexandre Sidorov, qui habite dans le même quartier que son généreux donateur. Sur un immense panneau d'affichage trônant sur le parvis de l'hôtel de ville, la photo de l'oligarque se distingue à côté de celles d'autres citoyens méritants : un militaire bardé de médailles, un jeune prodige du piano, la famille «sourgoutienne» de l'année, les fillettes du club de danse…

Des salariés enthousiastes

Indifférents aux mystères qui l'entourent ou à la baisse des cours du brut, qui rogne les recettes budgétaires, les habitants ne voient en Sourgoutneftegaz qu'une entreprise utile à la collectivité, restée fidèle à la région. À la différence des Loukoïl ou autres Rosfnet qui ont déplacé leur siège à Moscou et se sont progressivement débarrassés de leurs filiales annexes, Sourgoutneftegaz ressemble à un conglomérat, construisant, comme à l'époque soviétique, des ponts et des routes, au service de l'intérêt général. «C'est une compagnie bien plus démocratique que les autres et qui respecte les lois» , se félicite Alexandre Zakharkin, le représentant local du syndicat Profsvoboda, qui raconte les combats victorieux de son organisation pour limiter les horaires de travail et augmenter les salaires. «Certes, on peut dire que la société a les syndicats dans la poche, mais, au moins, il y a de l'ordre et de la discipline. Ce n'est pas comme à l'époque soviétique où les gens pouvaient arriver trois fois par semaine totalement ivres au travail sans risquer la moindre sanction» .

À l'Institut du pétrole et du gaz, les jeunes étudiants qui se destinent à une carrière d'ingénieur sont plus enthousiastes encore. Kabenzek, originaire du Daguestan, classe Sourgoutneftegaz dans la catégorie des «meilleures entreprises de Russie et peut-être même du monde». «Là-bas, je vais y gagner des masses d'argent», renchérit son camarade Timour, 18 ans. Exemple, vingt-huit mille roubles (622 euros) par mois, pour un ingénieur de 26 ans dans la branche transport. La somme n'est pas énorme, mais fait rêver ces jeunes. Surtout, le salaire est versé à temps, ce qui, dans la Russie d'aujourd'hui, peut s'apparenter à un luxe. Ces dernières années, les regards des professionnels se tournent vers l'Extrême-Orient russe ou l'Arctique, qui disposent des plus grandes réserves. Mais Sourgout n'en a cure. Ici, les habitants en sont persuadés, le pétrole coulera au moins pour deux siècles, et l'argent qui va avec, n'a jamais d'odeur.

Par Le Figaro

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