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Voir la version complète : Le jour où Angela Merkel a franchi le Mur


morjane
06/11/2009, 14h28
Le 9 novembre 1989 au soir, Angela Merkel n'est pas de celles qui forceront l'ouverture des barrières pour gagner la liberté. Comme elle l'a expliqué, jeudi, à un petit groupe de journalistes étrangers, la physicienne prudente, qui deviendra seize ans plus tard la première chancelière issue d'ex-RDA, n'a pas encore l'étoffe des meneurs. Mais elle ne tardera pas à s'engouffrer par la brèche ouverte dans le mur de Berlin avec des milliers d'anonymes, ivres de joie, par le point de passage de la Bornholmerstrasse, le premier à avoir cédé à la liesse populaire.

Il est 16 h 30, lorsque la chercheuse en physique quantique, âgée de 35 ans, rentre de son travail à l'académie des sciences de Berlin-Est. Dès qu'elle arrive dans son appartement de Prenzlauer Berg, l'un des fiefs des artistes et des militants du mouvement démocratique, Angela Merkel allume la télévision. «Nous vivions des journées exaltantes, raconte-t-elle. J'ai assisté en direct à la conférence de presse de Günther Schabowski.» Le porte-parole du comité central du SED, le parti unique de la RDA communiste, annonce l'ouverture des frontières avec «effet immédiat».

La chancelière avoue que sur le moment elle est comme des centaines de milliers de ses concitoyens : «Je ne savais pas trop ce que ça voulait dire.» «J'ai tout de suite téléphoné à ma mère, poursuit Merkel. Nous nous étions toujours promis d'aller prendre un repas au Kempinsky (une célèbre brasserie de Berlin-Ouest) le jour où les frontières s'ouvriraient». Mais Angela Merkel ne renonce pas pour autant à son rituel du jeudi. Elle se rend dans un sauna avec une amie, avant d'aller boire une bière dans un bistrot.

En rentrant à pied chez elle vers 23 h 30, Merkel fait un crochet par le check point de la Bornholmerstrasse. «Je suis tombée dans une gigantesque file, une marée humaine», explique-t-elle, installée dans la salle du Conseil des ministres de la chancellerie, qui offre une vue imprenable sur le Reichstag, la porte de Brandebourg, Berlin réunifié. En quelques minutes, Merkel se retrouve de l'autre côté du Bösebrücke, le pont qui mène vers Berlin-Ouest. «J'avais sympathisé avec une dizaine de personnes. Nous sommes allés à Moabit (un quartier de l'Ouest) où des gens nous ont offert des bières. Puis je suis rentrée en me disant que le Mur serait encore ouvert le lendemain.»

Merkel ne reverra jamais ses acolytes avec lesquels elle est passée à l'Ouest la première fois. Elle y retournera dès le lendemain avec sa sœur, pour découvrir le KaDeWe, le temple de la consommation ouest-allemand, qui faisait tant rêver les Ossies, les Allemands de l'Est. Puis fascinée, elle y retournera tous les jours. «Je n'étais pas une activiste antirégime, concède la chancelière, fille d'un pasteur. Mais depuis l'enfance j'avais une vision très critique du système». Née à Hambourg, en RFA, elle n'ose pas encore croire à la réunification.


Un immense bonheur

Vingt ans plus tard, de nombreux Ossies sont encore nostalgiques. Et le débat sur la RDA reste d'actualité : faut-il condamner en bloc l'Allemagne communiste en tant que dictature ? «La RDA était un État de non-droit, qui n'avait aucun fondement légal, juge Merkel. Il n'y avait pas de liberté d'opinion, pas d'élections libres. C'était la dictature du prolétariat. Pourtant tout n'était pas noir ou blanc.J'ai été heureuse. Et je ne veux pas jeter ces trente-cinq ans aux oubliettes.»

La chancelière estime que la réunification a été une «très grande chance» et «un immense bonheur», «même si tout n'est pas idéal». «En RDA, nous avons connu le poids du nazisme, puis le communisme, explique Merkel. On ne peut pas faire disparaître ça d'un coup. Pour beaucoup de gens, il n'était pas possible de réapprendre autre chose en une nuit. Une génération entière a sacrifié son avenir. Le monde s'est ouvert et les gens de l'Est ne savaient pas ce qu'était le parmesan, alors qu'en Occident on savait tout de l'Italie. C'était une sensation étrange. Ces gens ne sont pas contre la réunification. Mais ils gardent un sentiment de tristesse».

La chancelière estime que sa jeunesse en RDA a fortement influencé sa façon de gouverner. Son style en est imprégné. «J'ai été choquée, lorsque Otto Schilly (un baron du SPD) s'est moqué en disant que nous venions tous à l'Ouest pour chercher des bananes. On trouve encore cette arrogance à l'Ouest aujourd'hui. Lorsque j'ai essuyé des échecs, j'ai souvent pensé que c'était parce que je venais de l'Est. Mais je n'ai jamais voulu me complaire dans ce sentiment.» L'enfance en RDA serait aussi à l'origine de sa légendaire discrétion : «On recevait des paquets de l'Ouest. Mais en RDA, il n'existait que cinq sortes de gants. Si vous en aviez d'autres, on savait d'où ils venaient. Vous vous faisiez tout de suite remarquer et c'était mauvais.»

Par Le Figaro

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