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Voir la version complète : A quand une véritable lutte contre le tabac en Algérie?


morjane
05/01/2010, 15h43
Le Pr Nafti pilote l’unité d’aide au sevrage tabagique du CHU Mustapha. En réalité, cette structure est unique en Algérie, alors que le nombre des fumeurs est très important dans le pays, notamment chez les jeunes adultes. Notre interlocuteur estime que la lutte contre le tabac doit être mieux réfléchie et surtout conduite par les autorités publiques en Algérie.

Liberté : Vous êtes chef de l’unité d’aide au sevrage tabagique. Pouvez-vous nous exposer votre expérience en la matière ?

Pr Nafti : Nous avons lancé cette unité en mai 2006. C’est une initiative personnelle, car nous avons estimé que la lutte contre le tabac ne se résumait pas à la célébration de la journée du 31 mai. D’autant qu’on dénombre pas moins de 25 maladies provoquées par le tabagisme. Toutes mortelles ou invalidantes. À l’étranger, chaque service de pneumologie, de cardiologie, d’ORL, de gynécologie obstétrique ou de stomatologie fait le sevrage tabagique du patient. Je me suis dit pourquoi pas nous ? Je me suis enquis auprès de confrères étrangers de la manière de lancer une telle opération. Ils m’ont dit qu’il faudrait commencer par la formation. J’ai envoyé des collaborateurs dans ces services pour se former à la tabacologie. Après, il nous fallait les moyens qui sont très modestes (des fiches de questionnaires standardisés, une autre pour l’évaluation du degré de la motivation et un appareil qui pèse le CO). Au départ, nous avons connu un grand engouement de la part des fumeurs, dont beaucoup étaient en détresse, car ils voulaient se débarrasser de cette fâcheuse manie. D’autant qu’actuellement, 80 à 90 % de la population générale connaît les dangers du tabagisme, grâce aux canaux de communications divers. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi que le fumeur soit motivé et qu’il soit assisté. Cette aide se présente en un suivi qui dure entre un et deux ans. Nous avons reçu, depuis l’ouverture de l’unité, exactement 3 700 malades. Nous en avons sevré définitivement, jusqu’au mois de novembre 2009, près de 38%. Nous en avons perdu 65% et environ 12 à 13% ont rechuté. Il faut reconnaître que la rechute est très fréquente, car les fumeurs ne trouvent pas de substitut, c’est-à-dire le produit qui remplace la nicotine. Jusqu’à une date récente, ces produits n’étaient pas agréés en Algérie. Ils étaient ramenés dans des cabas et les officines les vendaient sous le manteau.

Ils sont toutefois homologués actuellement ?

Oui, grâce aux efforts du Comité national de lutte contre le tabac. Mais ils ne sont pas remboursés par la Caisse nationale de sécurité sociale. Nous faisons des démarches pour que la Cnas prenne en charge, au moins, les premières boîtes nécessaires à la phase d’initiation (les trois premiers mois, puis aux malades de payer le reste). Généralement, quand une personne réussit à arrêter de fumer pendant quelques semaines, elle est plus motivée pour poursuivre le sevrage. Les deux tiers de nos patients ne reviennent plus, car ils pensent qu’ils auront gratuitement le traitement.

En termes de coûts, le prix du substitut est au moins équivalent à celui des cigarettes fumées quotidiennement...

C’est l’argument qu’on avance toujours. On dit à nos malades que les cigarettes ne sont pas remboursées et elles rendent malades, alors que ces produits guérissent. On sent, néanmoins, chez beaucoup d’entre eux un manque de volonté pour surmonter l’obstacle du coût.

Au-delà, une seule unité de sevrage dans une ville comme Alger, ce n’est qu’une goutte d’eau dans un océan. Nous avons lancé alors des modules de tabacologie, c’est-à-dire réunir des médecins de tout le pays et les former à la consultation d’aide au sevrage tabagique, pendant deux à trois jours, par des experts étrangers. Cette formation n’est pas diplômante, pour l’heure. Nous attendons l’agrément du ministère de l’Enseignement supérieur.

Nous tentons aussi, auprès de la Cnas, pour que l’acte soit reconnu et remboursé, pour inciter un maximum de médecins à ouvrir des consultations d’aide au sevrage tabagique. Nous sommes au deuxième module. Nous avons, à chaque fois, une soixantaine de praticiens. Notre ambition est d’introduire un module de tabacologie dans la formation initiale (cursus universitaire) des médecins généralistes. Nous voulons avoir aussi une formation post-graduée. Tous les services spécialisés doivent savoir sevrer leurs patients. Il n’en demeure pas moins que la lutte antitabac n’est pas l’affaire uniquement des médecins. Nous recevons déjà des gens malades.

Il faut agir par la prévention, en impliquant les parents, l’enseignant, le policier qui doit interdire la vente des cigarettes sur le trottoir, le droit qui doit lutter contre la contrebande, l’État qui doit augmenter les taxes sur le tabac… En Europe, vous ne voyez personne fumer dans la rue, dans les bars ou autres lieux publics.

L’environnement est propice à la lutte contre le tabac. Ce n’est pas le cas de l’Algérie. Et c’est là où le politique intervient. Il ne s’agit plus de promulguer des lois — l’Algérie a été très prolixe en la matière — ni de faire dans la sensibilisation. Il faut maintenant passer à la répression.

Comment évaluez-vous le degré de dépendance au tabac ?

Nous utilisons des tests de dépendance. Nous notons chaque réponse et, à la fin, nous parvenant à un score qui nous dira si le sujet est modérément, moyennement ou fortement dépendant. Nous estimons aussi le niveau de la motivation à arrêter de fumer. D’ailleurs, actuellement, pour mieux retenir un patient, nous ne parlons plus des méfaits du tabagisme, mais plutôt des bienfaits du sevrage. On lui dit : “Si vous arrêtez de fumer, en 24 heures, vous n’avez plus de CO dans le sang ; vous pouvez monter les escaliers sans être essoufflé au bout d’une semaine ; au bout de six heures, les risques du cancer sont réduits considérablement... ”. Il faut aussi que nous soyons aidés par des personnalités politiques et sportives dans lesquelles les jeunes se reconnaissent.

Une fois, j’ai dit à un chef de gouvernement d’éviter de fumer pendant les conférences de presse. Je voulais aussi accrocher Zidane pour une publicité contre le tabac, mais cela n’a pas été possible. Je compte contacter deux ou trois footballeurs, qui ont la cote actuellement, pour faire des spots et inciter les jeunes à ne plus fumer. D’autant que la nicotine rend plus dépendant que la cocaïne. Le syndrome du manque rend agité, nerveux, coléreux… Notre rôle est d’accompagner ces gens, pendant la phase spéciale qu’on appelle sevrage, car on leur enlève progressivement la dépendance à cette substance. Juste 1 à 2% de fumeurs réussissent à arrêter spontanément sans aucune aide extérieure.

Notez que les fumeurs ne respectent pas vraiment les gens qui ne fument pas, en polluant l’air qu’ils respirent…

La législation algérienne interdit l’acte de fumer en milieu professionnel. Il faut donc mettre ces gens-là en minorité et les pousser à griller leurs cigarettes dehors, car il est impératif de préserver l’air dans les espaces clos. D’autant que les fumeurs passifs sont exposés aux mêmes maladies que les fumeurs. Ils font autant de cancers, d’attaques cardiovasculaires… 13% de femmes, dont les maris sont dépendants au tabac, contractent le cancer des poumons.

Confirmez-vous que le tabac, vendu en Algérie, est plus toxique que les cigarettes en vente en Europe, par exemple ?

Tout à fait. Le tabac, fabriqué en Afrique subsaharienne, contient deux à trois fois plus de goudron et de nicotine. Il est ramené, de surcroît, dans de mauvaises conditions de conservation. Le président de la République a ratifié, en mars 2006, la Convention-cadre de l’OMS, qui engage les États signataires à lutter contre le tabagisme. Trois ans après, elle devait présenter un rapport sur l’application des mesures contenues dans la convention.

Rien n’a été fait. Le pays risque de recevoir un blâme de l’OMS. Il faut savoir que deux tiers du prix du paquet de cigarettes vont dans les caisses de l’État. Nous avons suggéré, il y a quelques années, que les recettes des taxes soient injectées dans un fonds d’urgence, lequel financera les services de lutte contre le tabac ou bien qui traitent les pathologies liées au tabac.
Depuis 2004, 25% de la taxe sur la cigarette est effectivement versée dans un fonds d’urgence.

Vous savez ce que l’État a acheté avec cet argent ? Du Tamiflu.

Pour vous dire qu’il existe beaucoup d’incohérences dans la politique antitabac, alors que les dépenses de l’État inhérentes à la prise en charge des conséquences du tabagisme sont trois fois plus élevées que les recettes que le Trésor public engrange de la vente des cigarettes.

Quelle est la proportion des fumeurs dans notre pays ?

45% des hommes et 9% des femmes de plus de 15 ans fument. Les chiffres à l’école sont encore plus alarmants. 39% des écoliers (primaire) fument, contre 18% au moyen et 25% dans le secondaire. Je peux vous dire que dans les trois niveaux de l’enseignement, les filles fument autant que les garçons. Ce sont-là des statistiques révélées par une étude, que nous avons faite en milieu scolaire, en 2002-2003. Les chiffres ont certainement évolué depuis.

Sans évoquer toutes les maladies qu’il provoque, le tabac tue, chaque année, 15 000 Algériens. C’est trois fois plus que les accidents de la circulation. C’est trop.

Par Liberté

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