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Iska
22/01/2010, 11h29
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Saïd Khelil. Pharmacien, militant de la démocratie et de la cause Amazighe : « Je continue à rêver du grand soir »


« La révolution n’est pas un opium. La révolution est une purge ; une extase que seule prolonge la tyrannie. Les opiums sont pour avant ou après. » Ernest Hemingway



On l’avait connu sous un autre aspect. La barbe qui distinguait les révolutionnaires des années soixante et qui lui donnait l’air d’un barbudos romantique, résolu et enthousiaste, a été rasée et les rares cheveux ont disparu. Les traits du visage sont plus accentués, mais avec le même regard scrutateur. L’homme assure qu’il a peut-être changé de physionomie, mais il garde les mêmes convictions, le même idéal. Il a un regard qui sait fixer l’objectif d’un air spécial et qui trahit une personnalité intelligente, simple et directe qui a le bon sens chevillé au corps. Voix détonante et discordante, il a mis le même acharnement à s’engager dans les luttes qu’à travailler.
Universitaire, pharmacien, toujours prêt à aider les faibles, à l’écoute des pauvres, il a milité avec sincérité pour soulager les plus vulnérables et tenter d’améliorer la condition des humbles. A regarder Saïd Khelil, il est difficile de l’imaginer en dehors des luttes qu’il n’a cessé de mener depuis plus de quatre décades. Courtois jusqu’au bout des ongles, il utilise un langage précis et direct qu’il débite presque sans s’arrêter, jamais un mot plus haut que l’autre. Khelil Saïd est né en 1949 à Tizi Rached. Il a fait l’école primaire Jeanmaire de Tizi Ouzou et la Chabiba. A la veille de l’indépendance, il suit son cursus secondaire au lycée Amara Rachid de Ben Aknoun : « C’était un brillant élève et un bon footballeur », témoigne un ancien camarade de classe. Porté sur les lettres, il fera un bout de chemin dans cette filière tout en poursuivant ses études en pharmacie qu’il a achevées en 1974. Il effectue son service national à El Bayadh, puis à Bel Abbès. Un service qui durera trois ans dans une conjoncture marquée par l’affaire du Sahara occidental. Saïd est démobilisé en 1977 à Tizi Ouzou.
Happé par la politique

Comment est-il venu à la politique ? « Dès 1969, déjà à la faculté, aux ag de Ben Aknoun, et dans les comités de cité, ça discutait fort dans une chaude effervescence. Ça bouillonnait. les idées s’entrechoquaient et les clivages étaient profonds entre les tenants du statu quo encouragés par le pouvoir et ceux qui aspiraient au changement. C’est dans ce contexte qu’on avait commencé à poser le problème de l’amazighité dans le cadre des réunions du corps médical. Je me souviens de ma prise de bec avec le mouhafedh du fln qui était intervenu en français pour louer les mérites de la langue arabe, langue du fer et de l’acier », comme la qualifiait le président Boumediène. « J’ai répondu en arabe classique pour défendre l’amazighité, l’authenticité et les valeurs qui font les richesses de ce pays. »
En 1980, Saïd est arrêté en tant qu’animateur du mouvement avec ses amis du ffs clandestin, Sadi, Halet, Lounaouci, Achab, Ahmed Ziad. Ils sont incarcérés à Berrouaghia après un mois passé dans les sous-sols de la sécurité militaire. « On est restés 2 mois. Notre libération fin juin 1980 n’est due qu’à la grande pression populaire. » Fidèle à ses engagements, Saïd reste aux côtés des travailleurs de l’hôpital Nedir de Tizi Ouzou. « C’était pour moi une sorte de solidarité et un moyen de défendre le service public. » Saïd s’inscrit en spécialité résidanat en biochimie. Il décroche son dems en mai 1984. Ceci lui permettra d’accéder au poste de maître assistant au chu et à l’université de Tizi Ouzou.
A peine installé, il est élu président du syndicat des médecins autonomes, ce qui renforce le pôle revendicatif qui va avoir plus de poids suite à l’avènement de la Ligue des droits de l’homme de Ali Yahia Abdenour, et l’association des enfants de chouhada, regroupée autour des Benchikhoune, Ferhat, Fali, etc. Mais la récréation sera de courte durée. Les arrestations opérées déciment le mouvement. « Tous les éléments actifs, à l’instar de Ali Yahia, Naït Djoudi, Aït Hamouda, Benchikhoune, Sadi, About, les frères Aït Larbi, sont déférés devant la Cour de sûreté de l’Etat. Pendant cette période, j’avais la lourde tâche avec les rescapés de gérer la continuité du mouvement traversé par une crise grave. »
Une cassure regrettable

« Les détenus exigeaient une radicalisation alors qu’on n’avait pas les moyens de cette politique. Pour nous, l’essentiel était de pérenniser le mouvement. Ce qui explique que la mouvance se présentera en rangs dispersés à l’avènement de l’ouverture démocratique. » Après les assises du mcb et la naissance du rcd de Sadi, il y a eu une aile du mouvement qui s’est émancipée du rassemblement. « C’est ce qui fait que nous avons fini pour bon nombre d’entre nous par rejoindre le ffs. pour ma part, je considérais qu’il fallait renforcer une structure politique pour faire face au fis conquérant, et sauver ce qui pouvait l’être. De fait, on a travaillé à structurer et approfondir l’action politique avec une direction dynamique animée par les Hamdani, Lounaouci, Halet, Mahiou, Bouhadef, Debaïli, Djeddaï, sans oublier mon ami Hanifi, actuel président du coa et Djamel Bensebaâ. Dans le contexte de l’époque, il était difficile d’activer. Au cœur d’une violence terrible, nous avons pu sauvegarder un îlôo démocratique animé par des intellectuels. »
Cette dynamique se poursuivra bon an mal an malgré les dénégations et les croche-pieds du pouvoir, peu indulgent à l’égard du plus vieux parti d’opposition. Puis arriva la grande cassure due principalement à des différends idéologiques et stratégiques.
Les arouch, un épouvantail

« Le basculement s’est produit lors de la signature par le ffs du contrat de Rome. L’axe stratégique incluait les islamistes. Dans le fond, l’idée était peut-être négociable, mais la manière n’y était pas. De plus, il n’y avait aucune garantie pour notre parti. Plusieurs membres influents n’ont pas marché dans ce contrat et se sont retirés. Il ne s’agit pas seulement de ce qu’on appelait le groupe de Tizi. Il y avait aussi le groupe d’Alger qui activait à l’université d’Alger sous l’impulsion d’Arezki Aït Larbi. Pour bon nombre d’entre nous, c’était la traversée du désert. » Mais le virus de la politique reprend le dessus, qui amènera Saïd à créer le Mouvement pour la démocratie et la citoyenneté.
« Pour échapper aux récupérations diverses, avec des cadres militants du ffs et du mcb, on a tenu les assises de notre mouvement en 1996 à Béjaïa. D’entrée, celui-ci connaîtra des défections, du fait que certains amis étaient pressés d’aller aux élections. Ils rejoindront le rcd. On a connu de grosses difficultés logistiques pour organiser le congrès. De plus, nous serons surpris par l’avalanche répressive d’avril 2001. Depuis, on ne s’est plus relevés », constate-t-il, avec dans le regard, une colère mal dissimulée.
COMA politique

Puis, poussé par le goût de l’action qui est l’une de ses caractéristiques, il enchaîne : « La question qui se pose aujourd’hui : devra-t-on accepter avec fatalité cette situation de léthargie, de désertification et de coma politique ? Je pense personnellement que la flamme ne s’éteint jamais. Il est sûr que la mémoire collective est travaillée par tout ce vécu. Donc, comme l’histoire n’est pas linéaire, je m’entête dans l’optimisme et tout ce que nous avons consenti comme sacrifices n’est pas vain. Je continue à rêver du grand soir », observe-t-il, non sans stigmatiser le système qui tente de verrouiller tous les espaces de liberté. « Le processus démocratique, c’est un ancrage aux multiples facettes qui n’existe pas encore. C’est très compliqué, car le système imprime ses structures mentales à la société et les impose. C’est très dur de se défaire d’un système qui nous prend en tenailles. On est confrontés tous les jours aux nuisances, aux contraintes. La libération-émancipation demandera du temps. Cela ne m’empêche pas de saluer toutes les luttes syndicales, la presse, les personnalités comme Bouhired et d’autres qui entretiennent cet esprit de résistance. »
Et l’opposition qui est censée jouer le rôle de contre-pouvoir ? La question le fait sourire. « L’opposition est virtuelle. Elle est inexistante. Il ne faut pas arnaquer les gens. Quand les députés issus de cette opposition et qui sont censés défendre les intérêts du peuple qui les a élus donnent du crédit au système, il ne faut pas trop s’attendre à grand-chose », commente-t-il, désabusé. Les arouch ? « Autant le mouvement de 1980 était porteur de progrès et de modernité, autant ce mouvement s’est caractérisé par une violence régressive, fascisante, manipulé de surcroît par le régime qui l’a poussé à la violence pour mieux le discréditer... » Saïd voit dans les scandales économiques qui ont éclaté ces derniers temps le signe d’une gouvernance défaillante.
« Un régime autocratique, opaque, ne peut aboutir qu’à ça. Mais combien de temps cela va-t-il durer ? Ce qui me désespère, c’est que fondamentalement le régime n’a pas changé de nature depuis 1962. La preuve, l’actuel président était ministre en 1962. On est bien avancés dans le XXIe siècle ! Heureusement que le biologique et le géologique règlent des situations que l’homme maintient dans l’impasse délibérément pour ses intérêts les plus égoïstes. » Saïd fait un clin d’œil à ses amis praticiens en grève en leur demandant d’inverser la revendication. « Il faut exiger des conditions de travail dignes pour être performants. Etre utile et indispensable pour la population et ensuite demander un salaire décent. C’est dialectique. Que veut le régime, si ce n’est le statu quo ? » Khelil considère le système de santé dépassé, baignant dans un laxisme total. « Pendant 30 ans, je n’ai pas été évalué une seule fois, jusqu’à ma retraite. C’est vous dire ... » La grippe porcine et les tergiversations du ministère ? « Regardez la manière dont elle est gérée. C’est une gripette pour des Algériens confrontés à des maux autrement plus meurtriers. C’est du mimétisme. Et du mauvais en plus !... »

Par Hamid Tahri (htahri@elwatan.com)


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