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Voir la version complète : Le Mouloud, une autre fête défigurée en Algérie


morjane
25/02/2010, 10h51
En Algérie, même si le temps passe et efface certains traits de notre passé, celui-ci finit toujours par refaire surface à travers quelques témoins qui ont eu le privilège de vivre ce passé lointain et pourtant si proche . Ces témoins s’efforcent de restituer, l’espace d’une fête, une partie de ces traditions aujourd’hui méconnues en Algérie.

Le Mouloud, fête religieuse sacrée pour la communauté musulmane, a toujours été synonyme de joie, de spiritualité et de sérénité. Hélas, les années ont fait tout de cette célébration sauf une fête. Ce jour est désormais commémoré avec force détonations de pétards et autres produits pyrotechniques qui l’éloignent de toute symbolique et significationreligieuses.

Pourtant, jadis, tout un rituel était consacré à cette fête.

L’association «Les amis de la rampe Louni Arezki» (ex-rampe Valée) se distingue parmi les forteresses gardiennes de la mémoire. Autour de son président, Aït Aoudia Lounes, se sont regroupées quelques personnes qui constituent, aujourd’hui, un des pans de la mémoire vivante de la Casbah. Parmi elles, Mme Tebbib Mimi, âgée de 76 ans, Damerdji Mohamed, Elhadj Zoubir et, pour conclure, le grand maître de la musique andalouse Ahmed Serri. Autour d’un plateau en cuivre, ces derniers se sont livrés à cœur ouvert et ont convoqué leurs souvenirs pour nous dire et décrire les festivités du Mouloud d’antan, d’une époque qui nous échappe.

Quand musique et religion se rejoignent

«Dans le temps, on célébrait le Mouloud en chantant des quaçaïd. Des poésies écrites par des meftis il y a de cela trois siècles. A l’époque, les hommes de religion étaient des mélomanes et aimaient la musique andalouse. Ils ne rataient aucune prestation musicale. Ils étaient même de véritables critiques. Jadis, il y avait des ensembles musicaux qui se produisaient au sein des mausolées d’Alger. Chaque mosquée avait son propre ensemble et sa propre musique très variée», raconte M Serri. «J’assistais souvent à ces prestations, surtout à celles de la mosquée d’Alger située à la place de Martyrs. Il y avait plusieurs programmes. J’étais trop jeune pour comprendre mais j’y prenais part. J’observais les gens avec leurs habits traditionnels, à l’image de Mahieddine Bachtarzi et je m’imaginais qu’ils étaient immortels… C’est le cas d’ailleurs. Ils sont toujours vivants dans ma mémoire ! […]. Lorsque j’ai grandi, j’ai intégré la chorale, car la tradition exigeait la présence du chanteur de l’époque. Je faisais partie de la chorale mais sans y attacher beaucoup d’importance. C’est là d’ailleurs qui j’ai connu Mohamed Lekhel, que, malheureusement, est mort en 1967. C’était le dernier Bach Qeçad. Mais il y a eu après lui Bakir Messendji, dont le père était imam à la mosquée Essafir. Bakir avait une très bonne mémoire et avait conservé certaines quaçaïd. Malheureusement, les responsables des affaires religieuses ont effacé notre héritage d’un trait et tentent de nous imposer leurs pratiques.
Bakir, las de cette atteinte au patrimoine et aux traditions, a fini par abandonner. Sidi Abderrahmane a, depuis ces pratiques, disparu de nos mœurs», nous confie M. Serri.

Le Mouloud à la Casbah, tout un rituel

Aux côtés du cheikh, Mme Mimi Tebib, perdue dans sa nostalgie, nous affirmera que ce que vient d’évoquer M. Serri «c’était la belle époque. Mais, hélas, tout a été effacé. Je me rappelle qu’à l’approche du Mouloud et durant le 1er samedi du mois avant cette fête, les femmes se réunissaient à Sidi Abderrahmane pour le grand ménage. Chaque jour est consacré à une tâche particulière. Tout est passé à la loupe, les tapis, les murs et les «triats» (lustres en cuivre ouvragé). À l’arrivée du jour du Mouloud, les femmes descendent à Sidi Abderrahmane pour assister à la cérémonie des chants religieux et à l’après-midi un grand festin est offert.
À l’époque il n’y avait que les gens de la Casbah mais aujourd’hui ils ont tous déménagé», se désolera Mimi qui ajoutera que plusieurs pratiques ont été délaissées telles que les veillées de Ramadhan ou la célébration de la 27e nuit de ce mois.

Pour la restitution de la mémoire

Pour sa part, M. Aït Aoudia, homme très attaché à ses origines, ne manquera pas de souligner toute la richesse du patrimoine algérois. «Notre histoire a subi des coupures momentanées aux conséquences graves. Il y avait un énorme conflit de générations, les anciens et les jeunes étaient en éternelle confrontation. Le patrimoine se dissipait et chacun rejetait la responsabilité sur l’autre. Mais grâce à un petit sondage et l’organisation de la journée dédiée à cheikh Mrizek, les jeunes nous ont montré qu’ils s’intéresseraient à leur histoire. Donc, ensemble, nous envisageons de partager tout ce que nous ont légué nos ancêtres», promet-il. S’agissant des «artisans» qui ont enrichi le patrimoine intangible du vieil Alger, le président de l’association «Les amis de la rampe Louni Arezki» parlera de l’un des monuments de la Casbah qui n’est autre que Mohamed Benchneb. «C’était un homme exceptionnel, un parfait polyglotte et psychanalyste, doublé d’un sociologue et linguiste. Mais les jeunes ne connaissent de lui que la rue portant son nom», se désolera-t-il.

Dans ce sillage, l’association envisage de ressusciter l’ancienne célébration du Mouloud. Une lourde tâche confiée à Ahmed Serri. «Demain matin, nous allons nous rassembler au mausolée de Sidi Abderrahmane, avec ma chorale et mon orchestre. Nous allons interpréter des quaçaïd et du medh. J’ai concocté un pot-pourri avec une petite touche de modernité afin d’attirer les jeunes. Cela fait plus d’un mois que mes élèves répètent en prévision de ce jour et on a tous hâte de voir le résultat», dira-t-il. En fait, pour accueillir cette journée, rien n’a été laissé au hasard, le président de l’association nous informera qu’il a convié tous les anciens habitants de la Casbah à cette fête qui aura lieu à Sidi Abderrahmane et qasr el Menzah. «L’union et le partage ont toujours été les mots d’ordre de la Casbah. Nous allons continuer à appliquer ce principe et à l’inculquer aux autres générations», dira-t-il. En somme, c’est grâce à de telles initiatives, bien qu’elles soient tardives et retreintes, que le patrimoine est remis sur le devant de la scène.
Négligées, abandonnées et souvent oubliées pour des raisons innombrables et injustifiées, de nombreuses expressions patrimoniales sont menacées de
disparition totale si rien n’est fait pour les revivifier. Il appartient aux responsables, tant locaux que centraux, et aux associations de faire revivre, de mettre en valeur et d’exploiter ces fêtes populaires qui sont autant de repères culturels, identitaires et civilisationnels.

Par Wafia Sifouane, La Tribune

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