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Voir la version complète : M’ssemaâte, ces femmes chanteuses du Viel Alger


morjane
06/03/2010, 15h34
Mais qui se souvient de ces dames qui bousculèrent les idées reçues ?

Le Vieil Alger peut s’enorgueillir de ses groupes de femmes chanteuses qu’on appelait m’ssemaâte, s’bayate ou meddahate et qui ne se produisaient qu’à l’occasion de fêtes familiales, rapporte Mahieddine Bachetarzi. Kheïra Djabouni et Kheïra Tchoutchana étaient, avec leur ensemble, les chanteuses les plus appréciées dans leurs répertoires aâroubi, hawzi et zendani.

Par contre, souligne la même source, cheikha Halima surnommée Fouad El-Begri (peut-être à cause d’une grosse tache qu’elle avait au bas du menton gauche, selon toujours la même source), spécialiste du def, un instrument à percussion, n’interprétait que le chant religieux.

À Alger, peut-être, ce qui fut loin d’être le cas à Blida où, selon des sources attribuées à Elissa Rhaïs, elle entama sa carrière artistique dans un café chantant où ses chansons d’amour soulevaient la salle entière d’une émotion frémissante, de sanglots voluptueux. De son vrai nom Halima bent Izza, elle décida très tôt de fuir Laghouat, sa terre natale, et le domicile conjugal où un mari particulièrement jaloux et violent lui faisait subir les pires exactions. Sa beauté y était certainement pour quelque chose.

Comment pouvait-il en être autrement tant elle était, de l’avis d’Elissa Rhaïs, l’une de ces splendides orientales qui réalisent, par la richesse des formes et l’harmonie des traits, la grâce voluptueuse des houris de légende : “Elle possédait un corps puissant, des hanches grasses qui rebondissent au-delà de la cordelière du séroual, une poitrine très ample, aux deux pommes légèrement tombantes sous la fremla, ainsi que deux fruits trop lourds à la branche de l’arbre. Son teint était le teint de l’abricot mûri à l’ombre des treilles. Son visage montrait le bonheur, avec ses joues arrondies qui avaient la couleur de la rose épanouie au matin et la douceur de la lune dans son premier soir, sa bouche brillante comme un sultani et, de part et d’autre du nez fin, ses deux yeux longs qui pouvaient défier dans leur éclat toutes les comparaisons des poètes de l’amour.”

Si elle avait été surnommée Fouad El-Begri, ce n’était certainement pas à cause de la grosse tache qu’elle aurait eue sous le menton et qu’aucun témoignage de l’époque ne rapporta.

C’est surtout — et c’est très plausible si l’on s’en tient au témoignage d’Elissa Rhaïs — l’ampleur et la puissance de son chant qui lui ont valu le sobriquet en question qui veut dire, en pareil cas, poumon de bœuf. Elle était particulièrement puissante dans ses envolées lyriques trônant au milieu de l’orchestre, à la façon d’une sultane éplorée, dit Elissa Rhaïs, les doigts crispés à son def, le corps tantôt ployant voluptueusement, tantôt se cabrant en des spasmes, soupirait d’une voix lente la chanson de la Séparation des aimés.

Ce n’est qu’après une vingtaine d’années, suite à la disparition de ces chanteuses, l’une remplacée par H’nifa bent Amara, l’autre par Aïcha El-Khaldia, qu’émergera Maâlma Yamna Bent Hadj El-Mahdi, née en 1859 à la rue des Abdérames, un quartier emblématique de La Casbah d’Alger, particulièrement connu grâce à des femmes accomplies qui mettaient un point d’honneur à transmettre le témoin de la culture ancestrale par la reconstitution des pans importants de la mémoire collective portée par la tradition orale citadine.

Par Abdelhakim Meziani, Liberté

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