PDA

Voir la version complète : Trois Algériens arrêtés pour éternuements collectifs synchronisés


Iska
05/04/2010, 17h16
En Algérie, on aime bien le mot : surpolitisation. Une expression qui veut dire que quand ce n'est pas « politique», c'est du terrain vague. L'argent est politique, l'histoire aussi, l'autoroute, les élections bien sûr, le mouvement associatif, l'université, les éditoriaux, les émeutes, les matchs, même au Soudan, les mouvements de grève, l'ENTV, les prix, la pénurie d'un aliment ou même un enterrement. Même la société civile n'est pas civile. C'est un organisme politique de secours, un pneu, un vis-à-vis de seconde zone pour une opération politique ponctuelle. Il y a quelques jours, des journaux ont rapporté l'histoire d'un journaliste arrêté et interrogé par la police parce qu'il a participé à une opération de « une journée sans achat » pour protester contre la hausse des prix à la consommation. La raison ? Tout mouvement de plus de trois personnes est politique. On n'y a pas vu un acte citoyen, un mode d'expression ou une initiative bénigne, mais une action «politique». L'idéal politique du régime étant l'immobilisation totale de la société.

Le schéma est d'ailleurs simpliste : on vous donne à manger, vous restez chez vous ou vous vous déplacez en couple ou en famille seulement. Le moindre mouvement musculaire est perçu à travers la grille de l'action subversive et de l'opposition encore une fois «politique». L'explication est que si on a libéré un pays, il ne faut pas que le peuple se croie libre quand même ! Il y a une différence et elle s'appelle la liberté. Bien sûr, comme tout les mouvements totalitaires, la surpolitisation est une sous alimentation assurée. Ce qu'on veut, c'est une fin de l'histoire par la fin de tout mouvement possible, sauf celui agréé, déclenché par le pouvoir, décidé dans le cadre d'une démarche, voulu dans l'espace contrôlé de l'officiel.

Ce qu'on veut, c'est un peuple immobile, amorphe, caserné, réduit à une addition statistique, les mains sur la tête, un sourire analgésique sur le visage. Ce qu'on veut, c'est un peuple qui ne se mêle pas du peuple, ni de sa terre, ni de son histoire.



Cette maladie de l'immobilisation, enfant monstrueux du prétexte sécuritaire et officier supérieur de la lutte contre le désordre du public, sert à tous et finalement sert à faire le vide. Le pouvoir voulant être seul à déambuler avec une matraque, dans des villes vides, avec des camions de casse-croûte pour tous, allergique au moindre bruit de pas, silencieux comme un PV qui cadenasse le dialogue, vieux et terrible, soupçonneux et méchant, paranoïaque et fraudeur. Un être qui tolère qu'un citoyen éternue mais qui déploie ses CRS si deux citoyens éternuent en même temps, deux fois de suite.

Rien ne doit bouger ou se faire dans cet univers d'oreillers en ciment. Une simple opération de nettoyage d'immeuble, menée par un groupe de locataires y sera perçue comme une dissidence. La moindre initiative pour une opération nationale contre les sachets bleus sera transmise à la hiérarchie comme un congrès extraordinaire d'opposants.

C'est le mode stalinien de la paix sociale : au lieu d'infiltrer une société, on l'efface. Au lieu de contrôler un peuple, on le disperse. Au lieu de le manipuler pour mieux le faire travailler pour soi, on lui propose l'obésité comme utopie alimentaire finale. Et tout ce qui dépasse, en relief, dans cet univers de semelle nationale unique, comme la blogosphère, le discours littéraire, le Poutakhine, quelques journaux, des syndicats, des meneurs et des hommes d'opinions, y est isolé, non filmé par les médias publics, surveillé, interprété comme une concurrence et pas comme un vitalisme naturel, convoqué et interrogé avant d'être «fiché» et libéré légèrement. «Où va l'Algérie ?» Nulle part. Elle doit rester chez elle ou ne sortir que pour acheter des allumettes. Elle ne doit pas bouger, parler sauf en rimes, ni crier sauf pendant la période électorale d'ovulation.

Qu'arrivera-t-il si le «pouvoir» gagne son bras de fer entre son bras à lui et notre index accusateur ? Rien. C'est justement le but. «Rien» ne de doit arriver. Techniquement, la fin de toute histoire n'est pas la phrase «et ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants». Les techniciens du Pouvoir ont compris ce que les analystes du récit n'ont pas compris: la fin de toute histoire est un ronflement.

Le Quotidien d'Oran

Cookies