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Voir la version complète : Quand les secrets d’Etat se vendent aux enchères


chegevara
01/08/2010, 17h31
L’Algérie des pétrodollars, des gros marchés à budgets vertigineux, des programmes de développement dont les cagnottes successives se chiffrent en centaines de milliards de dollars est devenue un terrain de chasse pour espions sophistiqués à la solde des Etats, groupes d’intérêt, multinationales et sociétés étrangères. Ce n’est pas du délire paranoïaque. Pour l’expert Mohamed Bahloul, directeur de l’Institut de développement des ressources humaines (IDRH), l’Algérie est bel et bien entrée dans le cercle d’intérêts primordiaux de plusieurs Etats et cartels économiques.
La surface financière dont dispose le pays, son pouvoir d’achat, ses importants programmes d’investissement, sa boulimie pour les biens d’équipement et de consommation font d’elle (l’Algérie) une cible privilégiée », dit-il. Toutes les entreprises au niveau international, même les Etats, explique l’expert, développent la connaissance de l’environnement économique et institutionnel de l’Algérie. « C’est un élément-clé de leurs stratégies de pénétration du marché. » Dans le contexte actuel, souligne un ancien colonel du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), la politique de l’espionnage en direction de l’Algérie revêt deux aspects essentiels : « En premier, l’aspect d’intérêt stratégique : on cherche à connaître le potentiel économique de l’Algérie, le processus suivant lequel les décisions économiques se prennent. Compte tenu de la position stratégique de l’Algérie dans la région, de sa position notamment vis-à-vis de l’Union européenne, ces éléments sont déterminants pour prétendre exercer une quelconque influence. Le deuxième aspect est d’ordre commercial. Prosaïque. Il s’agit de rechercher et d’exploiter l’information commerciale pour s’implanter, rafler des marchés ou augmenter ses parts de marché dans l’économie nationale. » Ciblée et sans grand potentiel de défense. Dans une économie mondialisée, où l’information et le renseignement économiques sont le véritable nerf de la guerre économique, les données en rapport avec l’économie nationale s’exposent aux quatre vents.
Dernière affaire en date, exhalant à mille lieues à la ronde, l’intelligence économique au profit de groupes d’intérêt étrangers, l’affaire Strategica Finance, cabinet de conseil en management et ingénierie financière créé en 2001 par Lachemi Siagh et rétrocédé à Deutsch Bank en 2008. En juin dernier, le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, prend une mesure surprenante : une circulaire adressée à l’ensemble des entreprises, établissements et banques publiques prohibant « toute relation d’affaires avec le cabinet d’études Strategica et Lachemi Siagh ». Motif invoqué : « Le bureau d’études (Strategica), à travers ses différentes activités (position quasi monopolistique sur le marché de l’emprunt obligataire, ndlr), s’est constitué une importante banque de données tant sur le secteur financier national que sur des entreprises publiques stratégiques, données pour lesquelles il ne fait guère preuve de réserves dans ses relations avec les milieux économiques étrangers. » Sur la place d’Alger, combien sont-elles les Strategica à œuvrer dans l’ombre, à constituer, souvent en toute légalité, de précieuses banques de données sur l’économie algérienne. Lobbying, trafic d’influence… ce sont les nouveaux apôtres de l’intelligence économique, des guerriers en col blanc émargeant pour le compte de puissances économiques étrangères.
Les nouveaux apôtres de l’espionnage

Cabinets de consulting et d’audit, agences de communication, cabinets de certification… Ces organismes concentrent une manne d’informations unique sur l’état de santé des entreprises algériennes, banques, assurances… Un ancien collaborateur au sein d’une agence de communication étrangère ayant pignon sur rue à Alger révèle l’existence d’un véritable « marché » de l’information et du renseignement économiques. La veille concurrentielle, procédure légale consistant à capter toute information publiée ou diffusée sur un ou plusieurs concurrents, est très souvent prise à défaut. Outrepassée. Certaines agences, dit-il, n’hésitent plus à espionner au profit de leurs clients : achat de documents officiels à l’importance stratégique liés aux marchés publics – cahiers des charges, rapports de la Banque centrale,........... « La nature a horreur du vide », commente l’officier supérieur du Renseignement. « La méthode classique qui consiste en l’envoi d’agents pour espionner sur site ou tirer profit de la présence, dans les ambassades, d’attachés militaires qui faisaient autrefois ce boulot, n’est plus d’actualité. Ce sont désormais ces canaux parallèles, notamment les bureaux de consulting étrangers installés en Algérie, qui servent à collecter des informations. Le contraire serait vraiment étonnant », ajoute-t-il. Arbre qui cache la forêt, Strategica vient s’ajouter aux nombreux autres scandales politico-financiers (affaires BRC, Sonatrach, autoroute Est-Ouest, etc.), flairant la grosse corruption et l’intelligence avec des intérêts étrangers. Les auditions des mis en cause par le DRS – ce n’est certainement pas un hasard si les services de renseignement algériens se sont saisis de ces affaires portant atteinte à la sécurité nationale – mettent à nu l’implication de hauts cadres algériens dans la divulgation d’informations économiques d’une importance de premier ordre. 10 décembre 2009. El Watan révèle les conditions sulfureuses suivant lesquelles des marchés publics, et pas des moindres, ont été attribués. Le directeur de la planification au ministère des Transports (sous mandat de dépôt) a été épinglé par le DRS pour avoir, entre autres, « vendu » à des sociétés étrangères de précieuses informations sur les marchés en question et sur les entreprises en lice. Contre paiement de commissions négociées par l’intermédiaire d’un homme d’affaires algérien, des entreprises françaises (Alstom, Sncf, Razel, etc.), italiennes (Astaldi, Impreglio, Pizzaroti), portugaises, suisses, espagnoles ont pu ainsi rafler de gros marchés dans le secteur des transports, dont les projets de tramway de Constantine (34 milliards de dinars), d’Oran (38 milliards de dinars), de la ligne ferroviaire rapide (LGV 123). Et ce n’est là qu’un cas parmi tant d’autres. Abdelaziz Rahabi, diplomate, ancien ministre, ne cache pas son inquiétude devant la saignée qui affecte les secrets d’Etat.
Secrets économiques : la grande braderie

Beaucoup assimilent, d’après lui, l’ouverture économique à du « strip-tease ». « Nous sommes, dit-il, l’un des rares pays au monde à ne pas avoir un système national de protection des documents officiels. Au lieu que l’information soit la propriété de l’Etat, de la mémoire, au lieu qu’elle participe à la formation de l’opinion et de la décision chez les décideurs, elle est devenue un outil de chantage, de pression, de marchandage. Des documents sensibles, confidentiels, secrets, des documents propriété du gouvernement se baladent dans les serviettes des fonctionnaires, dans les banques étrangères, dans les bureaux de conseil étrangers (…). » « Il faut penser dès maintenant, ajoute l’ancien membre du gouvernement, à intégrer l’information économique dans les priorités de la sécurité nationale. Nous avons des atouts économiques à préserver, une cagnotte qui nous permet, entre autres, de choisir nous-mêmes nos partenaires stratégiques. Pourquoi nous n’avons pas protégé notre système national d’information ? Pourquoi n’y a-t-il pas de loi qui classifie et codifie l’accès aux documents officiels (…) ? » M. Rahabi déplore que « le gouvernement et le DRS n’aient réalisé que tardivement le caractère stratégique de l’information économique ». En matière de protection des données de l’économie nationale, avoue le colonel du DRS, il existe une « défaillance dans le système » et un « grave recul en matière d’intelligence économique ». « Que ce soit dans le sens offensif : le recueil de l’information à l’étranger pour les besoins du développement national ou, inversement, pour la défense de l’économie, l’Etat s’est montré défaillant. Une politique d’intelligence économique se conduit, certes, avec des mesures techniques, mais se conduit essentiellement par une volonté politique appuyée sur une adhésion populaire », a-t-il ajouté. Ce qui se passe actuellement à Sonatrach prouve, selon lui, qu’il n’y a plus de « souveraineté » ni de « sécurité énergétique ». « Ce à quoi nous assistons, conclut-il, n’est rien d’autre que le reflet de la grande coupure entre la société et les pouvoirs publics. La société ne se reconnaît plus dans le mode de gouvernance, c’est pour ça qu’elle s’en fout de ce qui se passe. »

ELWATAN.

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