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Voir la version complète : Hommage à Mohamed-Salah Mentouri


khaly
09/09/2010, 14h48
Par le docteur Abderrahmane Mebtoul
«La modestie permet de progresser. L'arrogance est un frein»
(Proverbe chinois)
1- Mohamed-Salah Mentouri dit Kamel, son nom du temps de la résistance, né le 9 avril 1940 à Hamma Bouziane (wilaya de Constantine), wilaya ancestrale de culture mais également de résistance durant la guerre de Libération nationale, dans une famille de militants de la cause nationale, l’aîné, le professeur Bachir Mentouri, ayant rejoint l’ALN en tant que médecin, ayant été le premier maire d’Alger, de 1966 à 1975, puis député de 1977 à 1982 et ayant reçu, à titre posthume, la médaille d’Athir du mérite national, vient d’être rappelé à Dieu le 5 septembre 2010 à l’âge de 70 ans.

Que Dieu Le Tout-Puissant puisse l’accueillir dans Son Vaste Paradis et lui accorder Grâce et Miséricorde. Mohamed Salah est d’abord un patriote convaincu ayant été membre de l’OCFLN durant la guerre de Libération nationale, membre de l'Union générale des étudiants musulmans d'Algérie (UGEMA) de 1960 à 1962. Ensuite un commis de l’Etat et un homme politique ayant exercé d’importantes fonctions dont celle de directeur général de la Sécurité sociale (de 1970 à 1980), Secrétaire général du secrétariat d’Etat, puis du ministère de la Formation professionnelle (mars 1982-janvier 1984), vice-ministre chargé des Sports, puis vice-ministre chargé du Tourisme, président du Comité olympique algérien (novembre 1989, en juin 1991, ministre du Travail et des Affaires sociales, puis, en octobre 1991, ministre de la Santé et des Affaires sociales. Il est élu président du Conseil économique et social (Cnes) le 7 décembre 1996, un poste dont il démissionnera en mai 2005, et en 2001, président de l’Association internationale des conseils économiques et sociaux. Enfin, il est un intellectuel diplômé de l’Ecole des hautes études commerciales de Lausanne, licencié en droit, et titulaire d’un DES de sciences économiques.

2.- J’ai connu Mohamed-Salah en tant que ministre mais surtout en tant que président du Cnes, où il avait eu l’amabilité de m’inviter tant aux audiences des ministres que de me demander mon humble avis en tant qu’expert, comme bon nombre d’autres de différentes sensibilités, concernant les rapports de conjoncture partant de la devise que le plus grand ignorant est celui qui prétend tout savoir, ayant profondément le respect et la considération pour le savoir. J’ai connu un homme toujours élégant, discret, voire secret, pesant chaque mot, courtois, une grandeur d’âme, la franchise loin de la langue de bois et sa dévotion patriotique dont le seul souci était de construire pour l’Algérie. Et depuis cette date, il est devenu un ami fidèle ainsi que d’ailleurs bon nombre des membres de sa famille dont je citerai Fatiha, sa soeur, l’ancienne ministre déléguée à la Réforme financière une des rares expertes internationales algériennes en finances. Mais, la raison essentielle de cette longue amitié est cette symbiose d’idées malgré des sensibilités différentes. Comment ne pas rappeler au passage, le dialogue fécond avec le défunt Abdelhak Benhamouda de l’UGTA, cette phrase pleine d’humour du regretté à Si Saïd, l’actuel secrétaire général de l’UGTA — pourquoi es-tu souvent avec Mebtoul, malgré vos divergences idéologiques, que complotez- vous ? Or, même différent, le dialogue, fondement de la tolérance est permis et nécessaire. Mohamed-Salah était justement cet homme tolérant et de dialogue. C’est pour quoi il voulait sincèrement faire du Cnes une institution crédible, un lieu de débats contradictoires à partir d’analyses de critiques afin d’aboutir à une grille de lecture selon les standards internationaux, éloignés des standards stérilisants de l’autosatisfaction triomphaliste. Il voulait faire du Cnes une force de propositions afin que le gouvernement corrige ses erreurs et c’est sous sa présidence qu’a été proposé le pacte national de croissance afin de parvenir à un consensus, qui ne signifiait pas unanimisme, signe de décadence de toute société. Cette vision basée sur la concertation économique et sociale, en fait sur la démocratisation des décisions, allait forcément a contrario avec la vision dictatoriale administrative autoritaire de certains segments du pouvoir. Le but du bureaucrate n’est-il pas de donner l’illusion d’un gouvernement même si l’administration fonctionne à vide, en fait de gouverner une population infime en ignorant la société majoritaire, en évitant un dialogue serein, en donnant l’illusion d’une bonne gouvernance par de l’activisme dans un monologue lassant avec ses propres collaborateurs, se distribuant des points d’autosatisfaction à l’image de Narcisse, qui coupé du monde, se regardait chaque jour dans une glace et affirmait : je suis le plus beau, je suis le seul à avoir raison, cette attitude ne pouvant que conduire le pays au suicide collectif. C’est pourquoi, cette vision de dialogue, grâce à cette gouvernance se fondant sur des analyses sans complaisance et des propositions concrètes de redressement national a permis à Mohamed-Salah Mentouri de faire du Cnes un acteur incontournable de la scène politico-économique nationale. Il a refusé de faire de cette institution consultative une simple caisse de résonance du gouvernement, comme le montrent clairement les rapports de conjoncture publiés régulièrement tous les trimestres, sous sa présidence, d’ailleurs largement reproduits tant au niveau national qu’international. A-t-il été écouté ? Là n’est pas le problème du fait des rapports de force contradictoires depuis des décennies montrant des divergences profondes sur la voie à suivre concernant la future politique socio-économique dont le manque de cohérence et de visibilité et l’instabilité juridique en sont l’illustration, le tout se jouant sur le partage de la rente des hydrocarbures. Ce qui dépasse une simple institution comme le Cnes. L’important est de dire la vérité, rien que la vérité, et son mérite est d’avoir émis des idées, en montrant qu’un commis de l’Etat, et ils sont nombreux contrairement au verdict populaire désabusé par l’actuelle gouvernance, peut être crédible et honnête et travailler uniquement pour les intérêts supérieurs du pays.

3- Ceci étant dit, depuis son départ, le Cnes, est devenu une chambre d’enregistrement des doléances de l’exécutif alors que tous les Cnes de par le monde sont des institutions de propositions productives. Pour preuve récemment, le ministre des Finances annonçait 10 % de taux de croissance hors hydrocarbures, le Cnes renchérissait aussitôt 11 % (qui dit mieux) et juste après le ministre des Finances annonçait un autre chiffre de 9 %. Et il en est de même pour le taux de chômage contenu dans le dernier rapport de conjoncture. Le Cnes, outre que sa composante n’a pas sensiblement varié depuis des années alors que ses statuts l’exigent devant tenir compte de l’évolution des forces économiques et sociales du pays, évolutives et non statiques, est devenu de surcroit une administration, un bureau voulant récemment s’ériger en bureau d’étude comme par exemple le dernier rapport de conjoncture ayant axé l’indice du développement humain (IRH) avec l’assistance de plusieurs experts du Pnud et de la Banque mondiale, indice d’ailleurs démenti par le dernier rapport du Pnud qui a rétrogradé l’Algérie après les tests de cohérence. Mission d’ailleurs posant problème avec la nouvelle composante gouvernementale et la création d’un ministère chargé de la statistique. J’ose espérer que la voie que nous a tracée le défunt aura une portée opératoire. Ne désespérons pas, car malgré parfois leur arrogance, certains politiques, peut-être avec un peu de retard mais avec des surcoûts exorbitants pour la nation, appliquent consciemment ou inconsciemment les idées de quelques sombres intellectuels. Cela est peut-être le cas de mon ami Mohamed-Salah Mentouri. Je suis convaincu que ce sont les idées qui mènent le monde. Aussi, nous avons, nous intellectuels (qui ne saurait s’assimiler aux diplômes mais la transmission des idées d’où le rôle important des médias surtout avec la révolution Internet), une lourde responsabilité vis-à-vis des générations futures, le rôle de l’intellectuel n’ étant pas de produire des louanges par la soumission contreproductive pour le pouvoir lui-même en contrepartie d’une distribution de la rente, mais d’émettre des idées constructives, selon sa propre vision du monde, par un discours de vérité pour faire avancer la société. Aussi espérons qu’après la réhabilitation de la Cour des comptes, ce sera celle du Cnes, et ce, dans le cadre de intérêts supérieurs du pays. On ne saurait geler les institutions de la république au profit de relations personnalisées informelles, institutions même imparfaites, mais devant évoluer et se corriger positivement à travers le temps, car étant le fondement d’un Etat de droit et un des facteurs fondamentaux du développement de l’Algérie. En résumé, l’entrave principale au développement en Algérie trouve son explication en une gouvernance mitigée, provenant de l’entropie impliquant la refonte de l’Etat, largement influencée dans ses nouvelles missions par l’internationalisation de l’économie. En fait, la solution durable passe par une gouvernance renouvelée et la valorisation du savoir, pilier du développent du XXIe siècle comme aimait à le répéter le très cher regretté Mohamed-Salah Mentouri. Et pour ce dernier facteur stratégique, comment ne pas appeler la récente enquête inquiétante, de l’importante revue américaine Foreign Policy de juillet 2010, classant l’Algérie parmi les plus vulnérables au monde avec une note de 8,6 sur 10 pour la disparition et la dispersion de l’élite, s’agissant d’une des notes les plus mauvaises du monde et de conclure : «Les très bas salaires et l’environnement politique défavorable hypothèquent l’avenir de l’Algérie qui risque de se retrouver sans son intelligentsia pour construire son avenir.» Aussi, il me semble impératif de réfléchir aux voies et moyens nécessaires pour contrôler et réduire cette entropie à un niveau acceptable afin de réaliser cette transition stratégique d’une économie de rente à une économie hors hydrocarbures supposant un profond réaménagement au niveau des structures du pouvoir. Tout en ayant été au cœur du pouvoir, Mohamed- Salah Mentouri avait cette prise de conscience de ces mutations nécessaires au profit exclusif des générations futures, de l’Algérie.
Amitiés fidèles
A. M. le soir d'Algerie

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