ChoufChouf
20/03/2006, 09h55
La guerre de mille ans, par Alain Gresh :
ce texte est tiré du numero de Septembre 2004 du Monde Diplomatique:
« Barbarie » et « civilisation », « mécréants » et « croyants », M. George W. Bush et M. Oussama Ben Laden voudraient faire croire que le monde est divisé en deux, entre « eux » et « nous ». Sous couvert de guerre contre le terrorisme, l’Occident semble prêt à s’engager dans un conflit planétaire. Pourtant, si Al-Qaida représente un danger réel), il n’est sûrement pas une « menace stratégique » politico-militaire de même type que le communisme. La vision d’un « choc des civilisations » sert à mobiliser les opinions contre l’Autre, à justifier le désordre établi ; elle permet de légitimer les inégalités et les injustices au nom d’un péril multiforme.
A la fin du XIXe siècle déjà, le terrorisme anarchiste avait servi d’épouvantail aux dominants pour tenter de mater les rébellions ouvrières (Au temps du terrorisme anarchiste). Refusant ces schémas, certaines œuvres de fiction permettent de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et aident à refuser la logique d’une guerre de mille ans.
En juillet 1979, les sandinistes s’emparent du pouvoir à Managua, après une longue lutte armée qui met fin à la dictature de la famille Somoza. Ils lancent un programme de réformes sociales hardies, notamment dans le domaine agraire. Les libertés fondamentales sont respectées et les partis politiques d’oppositions autorisées. Une possibilité s’ouvre de sortir le pays de la pauvreté et du sous-développement. Mais l’administration américaine ne l’entend pas de cette oreille. Pour elle, cette défaite d’un des alliés des Etats-Unis se résume à une avancée du communisme et de l’URSS dans sa « chasse gardée » centre-américaine.
La CIA arme alors d’anciens gardes somozistes. A partir du Honduras, ces « combattants de la liberté » entament une guerre à outrance, n’hésitant pas à utiliser le terrorisme contre le régime, tandis que Washington tente de mobiliser l’opinion et ses alliés contre le danger totalitaire en Amérique centrale. La Havane et, dans une moindre mesure, Moscou intensifient leur aide aux sandinistes.
Désormais, le Nicaragua se trouve pris au piège de l’affrontement Est-Ouest. La pression permanente des Etats-Unis, l’appauvrissement du pays sous le coup de sanctions économiques déboucheront finalement sur la défaite des sandinistes aux élections du 25 février 1990. Du jour au lendemain, Washington abandonnera le Nicaragua et lâchera ses anciens poulains.
Le pays s’enfoncera dans la misère, mais il ne sera jamais « communiste ».
La fin de l’Union soviétique laissa orphelins non seulement les militaires et les services de renseignement américains (et plus largement occidentaux) – privés d’un ennemi qui justifiait leur existence et leur budget sans fond –, mais aussi tous les centres de recherche stratégiques qui avaient gravement glosé sur la supériorité stratégique de Moscou, voire pronostiqué une invasion soviétique de l’Europe de l’Ouest. Par quoi pouvait-on remplacer l’« empire du Mal » ?
Qui est ce nouvel ennemi qui remplace le communisme et le nazisme ? Est-ce le terrorisme ? Celui-ci n’est pas une idéologie, tout juste une méthode d’action, et l’on a du mal à percevoir ce qui unit les indépendantistes corses, ceux de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et la secte Aum. Est-ce Al-Qaida ? Mais le combat contre cette organisation dangereuse relève des services de police, pas de la mobilisation guerrière
Ce qui se dessine chaque jour un peu plus, à travers les cibles désignées et à travers les campagnes idéologiques, c’est un choc entre deux civilisations, entre islam et Occident. (En 1993, l’Américain Samuel Huntington popularisa le « choc des civilisations »)
les pays visés par les Etats-Unis – Irak, Iran, Syrie, Soudan – sont tous « musulmans » ; l’aide inconditionnelle de Washington au gouvernement de M. Ariel Sharon confirme ce parti pris. La « civilisation » est en guerre contre la « barbarie », proclame le président Bush. « Le monde s’est scindé en deux camps, rétorque M. Oussama Ben Laden, un sous la bannière de la croix, comme l’a dit le chef des mécréants Bush, et l’autre sous la bannière de l’islam. »
Si cette théorie est vraie, alors aucun accommodement n’est possible puisqu’« ils » nous haïssent – non pas à cause de ce que nous faisons, mais parce qu’ils rejettent nos idéaux de liberté et de démocratie ; il est donc inutile d’accorder une priorité à la solution de telle ou telle injustice qui frappe le monde musulman. D’autre part, cette conception induit une stratégie de guerre.
Le général William G. « Jerry » Boykin, un ancien des forces Delta (unité d’intervention antiterroriste de l’armée américaine), a été nommé, en juin 2003, sous-secrétaire adjoint à la défense pour le renseignement aux Etats-Unis. C’est un chrétien évangéliste, qui déclarait dans l’Oregon que les radicaux islamiques haïssaient les Etats-Unis « parce que nous sommes une nation chrétienne, parce que nos fondations et nos racines sont judéo-chrétiennes. Et l’ennemi est un type qui s’appelle Satan ». A une autre occasion, il proclama : « Nous, l’armée de Dieu, dans la maison de Dieu, dans le royaume de Dieu, avons été élevés pour une telle mission » ; et, à propos de la guerre en Somalie contre les chefs de guerre musulmans, « je savais que mon Dieu était plus grand que le leur, je savais que mon Dieu est un vrai dieu et le leur une idole». Après ces révélations, le général s’est fendu de quelques excuses, a gardé son poste et a pu exercer ses talents en « exportant » le système carcéral mis en place à Guantanamo vers l’Irak, avec les résultats que l’on connaît en matière de torture.
Si le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld l’a d’abord défendu, Mme Condoleezza Rice, la conseillère nationale à la sécurité, a tenu à préciser : « Cela n’est pas une guerre entre religions. »
On a du mal à la croire quand on lit les témoignages de prisonniers en Irak, qui étaient forcés d’abjurer leur religion ou de manger du porc.
Tous des « sauvages »
Dans les médias, l’islamophobie ne se dissimule pas, même si elle est parfois critiquée. Ann Coulter est l’une des plus populaires commentatrices de la droite américaine, et ses livres sont des best-sellers ; elle est régulièrement invitée sur les grands réseaux d’information de télévision et de radio, de « Good Morning America » à « The O’Reilly Factor ». Selon elle, les musulmans auront pris le pouvoir en France d’ici dix ans. Elle explique : « Quand nous combattions le communisme, O.-K., ils avaient des meurtriers de masse et des goulags, mais ils étaient blancs et sains d’esprit. Maintenant, nous sommes en guerre contre de vrais sauvages. »
« Nous devrions être conscients de la supériorité de notre civilisation, se réjouissait le premier ministre italien, M.Silvio Berlusconi, le 26 septembre 2001
Ces déclarations rencontrent un écho dans les opinions publiques. La guerre froide, dans les années 1980, mobilisa peu et fut surtout une question d’états-majors ; le communisme avait déjà perdu une grande partie de sa force d’attraction, et l’épouvantail rouge ne suscitait plus de grandes chasses aux sorcières. La guerre contre le terrorisme éveille d’autres résonances : une partie des opinions occidentales et musulmanes est prête à croire que les conflits actuels recouvrent effectivement un choc entre civilisations. Les divisions ne passeraient plus alors entre puissants et faibles, entre riches et pauvres, entre nantis et déshérités, mais entre « eux » et « nous ». Chaque pays occidental renoncerait au concept é***é de la « lutte des classes » pour se ranger derrière la bannière de la « lutte contre l’autre ». S’engagerait alors une guerre de mille ans dont l’unique résultat serait de conforter le désordre établi.
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Vous avez bien lu ?
C’était il y a 2 ans déjà…
A votre avis, l’islamophobie, a-t-elle diminuer ou a-t-elle gagner du terrain ?
Les écrits et les medias de par le monde ont-ils éclairés ou accentués cet amalgame et cette haine de l’autre ?
Je vous laisse y répondre par vous-même…
ce texte est tiré du numero de Septembre 2004 du Monde Diplomatique:
« Barbarie » et « civilisation », « mécréants » et « croyants », M. George W. Bush et M. Oussama Ben Laden voudraient faire croire que le monde est divisé en deux, entre « eux » et « nous ». Sous couvert de guerre contre le terrorisme, l’Occident semble prêt à s’engager dans un conflit planétaire. Pourtant, si Al-Qaida représente un danger réel), il n’est sûrement pas une « menace stratégique » politico-militaire de même type que le communisme. La vision d’un « choc des civilisations » sert à mobiliser les opinions contre l’Autre, à justifier le désordre établi ; elle permet de légitimer les inégalités et les injustices au nom d’un péril multiforme.
A la fin du XIXe siècle déjà, le terrorisme anarchiste avait servi d’épouvantail aux dominants pour tenter de mater les rébellions ouvrières (Au temps du terrorisme anarchiste). Refusant ces schémas, certaines œuvres de fiction permettent de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et aident à refuser la logique d’une guerre de mille ans.
En juillet 1979, les sandinistes s’emparent du pouvoir à Managua, après une longue lutte armée qui met fin à la dictature de la famille Somoza. Ils lancent un programme de réformes sociales hardies, notamment dans le domaine agraire. Les libertés fondamentales sont respectées et les partis politiques d’oppositions autorisées. Une possibilité s’ouvre de sortir le pays de la pauvreté et du sous-développement. Mais l’administration américaine ne l’entend pas de cette oreille. Pour elle, cette défaite d’un des alliés des Etats-Unis se résume à une avancée du communisme et de l’URSS dans sa « chasse gardée » centre-américaine.
La CIA arme alors d’anciens gardes somozistes. A partir du Honduras, ces « combattants de la liberté » entament une guerre à outrance, n’hésitant pas à utiliser le terrorisme contre le régime, tandis que Washington tente de mobiliser l’opinion et ses alliés contre le danger totalitaire en Amérique centrale. La Havane et, dans une moindre mesure, Moscou intensifient leur aide aux sandinistes.
Désormais, le Nicaragua se trouve pris au piège de l’affrontement Est-Ouest. La pression permanente des Etats-Unis, l’appauvrissement du pays sous le coup de sanctions économiques déboucheront finalement sur la défaite des sandinistes aux élections du 25 février 1990. Du jour au lendemain, Washington abandonnera le Nicaragua et lâchera ses anciens poulains.
Le pays s’enfoncera dans la misère, mais il ne sera jamais « communiste ».
La fin de l’Union soviétique laissa orphelins non seulement les militaires et les services de renseignement américains (et plus largement occidentaux) – privés d’un ennemi qui justifiait leur existence et leur budget sans fond –, mais aussi tous les centres de recherche stratégiques qui avaient gravement glosé sur la supériorité stratégique de Moscou, voire pronostiqué une invasion soviétique de l’Europe de l’Ouest. Par quoi pouvait-on remplacer l’« empire du Mal » ?
Qui est ce nouvel ennemi qui remplace le communisme et le nazisme ? Est-ce le terrorisme ? Celui-ci n’est pas une idéologie, tout juste une méthode d’action, et l’on a du mal à percevoir ce qui unit les indépendantistes corses, ceux de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et la secte Aum. Est-ce Al-Qaida ? Mais le combat contre cette organisation dangereuse relève des services de police, pas de la mobilisation guerrière
Ce qui se dessine chaque jour un peu plus, à travers les cibles désignées et à travers les campagnes idéologiques, c’est un choc entre deux civilisations, entre islam et Occident. (En 1993, l’Américain Samuel Huntington popularisa le « choc des civilisations »)
les pays visés par les Etats-Unis – Irak, Iran, Syrie, Soudan – sont tous « musulmans » ; l’aide inconditionnelle de Washington au gouvernement de M. Ariel Sharon confirme ce parti pris. La « civilisation » est en guerre contre la « barbarie », proclame le président Bush. « Le monde s’est scindé en deux camps, rétorque M. Oussama Ben Laden, un sous la bannière de la croix, comme l’a dit le chef des mécréants Bush, et l’autre sous la bannière de l’islam. »
Si cette théorie est vraie, alors aucun accommodement n’est possible puisqu’« ils » nous haïssent – non pas à cause de ce que nous faisons, mais parce qu’ils rejettent nos idéaux de liberté et de démocratie ; il est donc inutile d’accorder une priorité à la solution de telle ou telle injustice qui frappe le monde musulman. D’autre part, cette conception induit une stratégie de guerre.
Le général William G. « Jerry » Boykin, un ancien des forces Delta (unité d’intervention antiterroriste de l’armée américaine), a été nommé, en juin 2003, sous-secrétaire adjoint à la défense pour le renseignement aux Etats-Unis. C’est un chrétien évangéliste, qui déclarait dans l’Oregon que les radicaux islamiques haïssaient les Etats-Unis « parce que nous sommes une nation chrétienne, parce que nos fondations et nos racines sont judéo-chrétiennes. Et l’ennemi est un type qui s’appelle Satan ». A une autre occasion, il proclama : « Nous, l’armée de Dieu, dans la maison de Dieu, dans le royaume de Dieu, avons été élevés pour une telle mission » ; et, à propos de la guerre en Somalie contre les chefs de guerre musulmans, « je savais que mon Dieu était plus grand que le leur, je savais que mon Dieu est un vrai dieu et le leur une idole». Après ces révélations, le général s’est fendu de quelques excuses, a gardé son poste et a pu exercer ses talents en « exportant » le système carcéral mis en place à Guantanamo vers l’Irak, avec les résultats que l’on connaît en matière de torture.
Si le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld l’a d’abord défendu, Mme Condoleezza Rice, la conseillère nationale à la sécurité, a tenu à préciser : « Cela n’est pas une guerre entre religions. »
On a du mal à la croire quand on lit les témoignages de prisonniers en Irak, qui étaient forcés d’abjurer leur religion ou de manger du porc.
Tous des « sauvages »
Dans les médias, l’islamophobie ne se dissimule pas, même si elle est parfois critiquée. Ann Coulter est l’une des plus populaires commentatrices de la droite américaine, et ses livres sont des best-sellers ; elle est régulièrement invitée sur les grands réseaux d’information de télévision et de radio, de « Good Morning America » à « The O’Reilly Factor ». Selon elle, les musulmans auront pris le pouvoir en France d’ici dix ans. Elle explique : « Quand nous combattions le communisme, O.-K., ils avaient des meurtriers de masse et des goulags, mais ils étaient blancs et sains d’esprit. Maintenant, nous sommes en guerre contre de vrais sauvages. »
« Nous devrions être conscients de la supériorité de notre civilisation, se réjouissait le premier ministre italien, M.Silvio Berlusconi, le 26 septembre 2001
Ces déclarations rencontrent un écho dans les opinions publiques. La guerre froide, dans les années 1980, mobilisa peu et fut surtout une question d’états-majors ; le communisme avait déjà perdu une grande partie de sa force d’attraction, et l’épouvantail rouge ne suscitait plus de grandes chasses aux sorcières. La guerre contre le terrorisme éveille d’autres résonances : une partie des opinions occidentales et musulmanes est prête à croire que les conflits actuels recouvrent effectivement un choc entre civilisations. Les divisions ne passeraient plus alors entre puissants et faibles, entre riches et pauvres, entre nantis et déshérités, mais entre « eux » et « nous ». Chaque pays occidental renoncerait au concept é***é de la « lutte des classes » pour se ranger derrière la bannière de la « lutte contre l’autre ». S’engagerait alors une guerre de mille ans dont l’unique résultat serait de conforter le désordre établi.
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Vous avez bien lu ?
C’était il y a 2 ans déjà…
A votre avis, l’islamophobie, a-t-elle diminuer ou a-t-elle gagner du terrain ?
Les écrits et les medias de par le monde ont-ils éclairés ou accentués cet amalgame et cette haine de l’autre ?
Je vous laisse y répondre par vous-même…