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biskra
10/11/2010, 19h10
Etrange atmosphère que celle d’El-Ayoun, chef-lieu de la province du même nom à 550 kilomètres au sud d’Agadir. Les véhicules de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) parcourent ses avenues calmes et se garent en ligne sur les parkings d’hôtels quatre étoiles (1). Poussiéreuse, aux confins du désert, la blonde cité coloniale fondée par les Espagnols paraît comme immobile. Depuis 1975, année où le Maroc a pris possession de cette ville d’environ deux cent mille habitants (2), Sahraouis et Marocains cohabitent, la malfha et la deraa, tenues traditionnelles sahraouies respectivement portées par la femme et l’homme, croisant les hidjabs et les jeans. La coexistence pacifique des populations ferait presque oublier que, depuis mai 2005, des indépendantistes manifestent plusieurs fois par semaine pour réclamer la sécession d’avec le Maroc.

Les événements ont pris une tournure tragique le 30 octobre dernier : lors d’un défilé, le jeune Hamdi Lambarki est violemment battu par onze agents du Groupe urbain de sécurité (GUS) ; il décédera quelques heures plus tard à l’hôpital de Belmehdi. La situation devient rapidement explosive. Les forces de l’ordre s’en prennent alors aux principaux responsables séparatistes. M. Brahim Dahane, président de l’Association sahraouie des victimes des violations graves des droits de l’homme commises par l’Etat marocain, est arrêté en fin d’après-midi, devant la maison de la victime où se recueillaient des militants. Il est conduit au centre pénitentiaire d’El-Ayoun, la Carcel negra (« prison noire ») (3), où il attend d’être jugé. Rencontré avant son incarcération, le chef de file sahraoui s’était souvenu du début de la guerre pour l’indépendance, en 1975. Il était alors adolescent. « J’entendais le bruit des bombes et voyais mon père regarder par la lucarne. Je me suis approché de lui pour lui demander ce qu’il se passait. Il a juste mis son doigt devant la bouche et fait “chut”. »

Pendant trente ans, la répression et la peur ont entretenu le silence à El-Ayoun. C’est dans ce climat que des troubles sont apparus, le 21 mai 2005. Ce jour-là, M. Sidi Ahmed Ould Haddi est transféré de sa cellule de la Carcel negra vers Ait Melloul, près d’Agadir. Arrêté en 2003, notamment pour insultes envers le roi, ce Sahraoui surnommé Al-Kinane (« l’homme qui mord », en hassani, dialecte ancestral du Sahara) demande quelques mois plus tard à être déchu de la nationalité marocaine. Le jour du transfert, sa famille organise un sit-in devant le centre de détention d’El-Ayoun. Des heurts se produisent entre les forces de l’ordre et les dizaines de militants présents. Les premiers d’une longue série.
Cheville ouvrière de l’association de M. Dahane, Mme El-Ghalia Djimi filme ces affrontements. « Une dizaine de policiers se sont jetés sur moi et m’ont confisqué la caméra en me piétinant les poignets violemment », raconte-t-elle. S’ensuit un dialogue virulent avec le commissaire principal, d’ordinaire pourtant « respectueux ». « Il m’a dit : “Ecoutez, El-Ghalia, ceux parmi nous [les autorités marocaines] que vous pensez connaître, oubliez-les. Désormais, vous n’aurez que la violence et la violence pour toujours. Jusqu’à ce que vos têtes et vos bras ne puissent plus parler de la violation des droits de l’homme dans la région.” »

Entre les 24 et 26 mai, des centaines de Sahraouis se réunissent dans le quartier Maatallah. Exprimant naguère des revendications sociales, les slogans de la rue se politisent. Les manifestants clament le droit de leur peuple à choisir son destin. Des pneus flambent, et des doigts en V pointent vers le ciel. Les forces de sécurité interpellent plus d’une centaine de personnes. Le 25 au soir, selon l’Association marocaine des droits humains (AMDH), des policiers saccagent des maisons (4). Les jours suivants, dans les villes de Smara et Dakhla, des militants arborent les couleurs de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). De Rabat à Marrakech, des campus sont investis par des étudiants acquis à la cause des indépendantistes. Partout, des jets de pierres ponctuent les défilés. Le Front Polisario évoque une Intifada.

Si la plupart des personnes interpellées sont relâchées au bout de quelques heures, une vingtaine sont traduites en justice dès le mois de juin. Accusées d’avoir brûlé le drapeau marocain, trois d’entre elles se voient infliger des peines de quinze à vingt ans de prison. Au dire de M. Iguilid Hammoud, président de la section d’El-Ayoun de l’AMDH, cette accusation ne repose sur rien : « Depuis le 21 mai, les rassemblements sont filmés à la fois par les autorités et les militants. Cependant, ni la cour ni le procureur n’ont pu donner une seule preuve que le drapeau marocain a été brûlé. »

Les précédents incidents violents au Sahara occidental remontant à 1999, les événements de mai 2005 attirent l’attention de l’étranger. Immédiatement, Rabat prend des mesures pour filtrer les arrivées dans ses provinces du sud. Quelques jours après les premiers débordements, des délégations parlementaires, principalement espagnoles, sont refoulées dès leur arrivée au Maroc. Des journalistes sont obligés de cacher leur profession pour travailler en toute indépendance. D’autres, soupçonnés de « partialité », sont escortés jusqu’à l’aéroport. Le 1er juillet, à la radio, le premier ministre marocain Driss Jettou prévient : le pays n’acceptera plus que « des personnes affichant leur hostilité à ses institutions et à son intégrité territoriale viennent sans prévenir, soi-disant dans le cadre de commissions d’enquête ou pour couvrir des événements à El-Ayoun ». Il tiendra parole.

En effet, venu veiller à la légalité du procès en première instance de M. Ahmed Hammia, à Dakhla, Me Richard Sédillot aura du mal à jouer son rôle d’observateur. Le mercredi 3 août, cet avocat français, membre du conseil d’administration de l’association Ensemble contre la peine de mort, est tenu à l’écart des séparatistes. « Tous ont été assignés à résidence grâce à un important déploiement de forces », écrit-il dans un rapport. Des parlementaires suédois, venus un mois et demi plus tard à El-Ayoun « découvrir la réalité du conflit », subissent la même pression policière. « Pendant la visite officielle, les élus marocains nous ont présenté les Sahraouis “autorisés”. On ne nous a pas laissés accéder à la vraie opposition », déplore la députée Ewa Björling. Ce n’est qu’à l’hôtel, en catimini, que les représentants du Riksdag (le Parlement suédois) pourront s’entretenir avec les indépendantistes locaux.

Les efforts du Maroc pour contenir la rébellion ne suffisent pourtant plus. Le 9 août, trente-sept prisonniers d’opinion sahraouis déclenchent une grève de la faim illimitée. Parmi eux, sept militants des droits humains vont incarner cette révolte dans les colonnes de la presse internationale. Les détenus demandent des procès équitables, et revendiquent de meilleures conditions d’emprisonnement. Ils réclament notamment des soins médicaux appropriés « pour traiter les séquelles laissées par les tortures, les maladies et les mauvaises conditions d’hygiène (5) ».
Un lieu concentre ces violences : le « point de commandement de la campagne mobile d’intervention » (PCCMI), lieu secret d’El-Ayoun où de nombreux Sahraouis ont croupi plusieurs années, yeux bandés et mains liées. C’est là aussi que, en juillet, MM. Brahim Noumria et Houssein Lidri ont été torturés. Transférés ensuite au commissariat, ils y rencontrent M. Fadel Gaoudi, placé en garde à vue. Remis en liberté, celui-ci raconte : « Ils ont été suspendus selon la méthode du “poulet grillé”. On leur a ligoté les pieds et les mains et mis une chaise sous le dos. On leur a ensuite versé des produits corrosifs sur le corps. » Incarcérés à Casablanca, MM. Noumria et Lidri feront partie des trente-sept grévistes de la faim. Les prisonniers cesseront de s’alimenter pendant cinquante et un jours. L’un d’entre eux, M. Lehssen Zreignat, libéré provisoirement en raison de son état, témoigne : « Si vous payez 2 500 dirhams [230 euros], ce qui est ici une fortune, vous aurez un demi-mètre pour vous coucher. Ceux qui ne payent pas dorment dans les toilettes, debout ou assis, dans une odeur insupportable (6). »

Début décembre, le corps de Hamdi Lambarki, victime des manifestations du 30 octobre, n’était toujours pas inhumé, et ne le sera pas, selon le journal conservateur espagnol ABC du 1er décembre 2005, « tant que ne seront pas éclaircies les causes officielles de sa mort. Pour le moment, deux policiers tenus pour responsables par la direction générale de la sûreté nationale sont détenus ». En peu de temps, Hamdi Lambarki est devenu un symbole, martyr de la jeune génération sahraouie.

Gaël Lombart et Julie Pichot. monde diplomatique

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