PDA

Voir la version complète : «Depuis 25 ans, la France n'a rien inventé» (1/4)


zek
05/01/2011, 16h48
Avec « la Recherche biomédicale en danger » (Cherche-Midi), le professeur Philippe Even, 78 ans, dit tout haut ce que tout le monde s'efforce de ne pas voir. Pour lui, le système français broie les meilleurs. Anne Crignon et Sophie des Déserts l'ont rencontré

Philippe Even, 78 ans - « être vieux, c'est être jeune depuis plus longtemps que les autres », dit il avec Geluk -, ancien doyen de la Faculté de Médecine Necker, publie 500 pages brillantissimes : vingt ans de recherche biomédicale sont passées au tamis d'un esprit libre qui se fait volontiers le porte-parole, quand ce n'est pas la torpille, d'hommes politiques ou de fonctionnaires qui se croient contraints au silence par la diplomatie ou le devoir de réserve. Ainsi ce lanceur d'alerte aura-t-il passé quatre ans à faire ce qui ne se fait pas : expertiser la recherche française dans le détail, chercheur après chercheur.

Hostile à l'idéologie égalitariste, il en appelle à un système où des cerveaux brillants enfin dotés de moyens dignes de leur mission dirigeraient les centres de recherches. On en est bien loin, nous explique-t-il, avec un talent de conteur peu commun. Gauche comme droite ont bien entendu cherché à l'enrôler mais lui refuse, amusé, toute appartenance « à un comité Théodule ». Tout au plus se glisse-t-il temporairement dans un habit de consultant amical et distancié auprès des conseillers de l'Elysée ou du PS : « Je veux rester libre de parler. Toutes les armées ont besoin de corps francs dont on utilise les résultats et dont on n'est pas responsable s'ils choquent ou s'ils échouent. » Et pour étayer son livre, il a mis 500 documents sur le site de l'Institut Necker, qu'il a créé et dirige depuis vingt ans.

Nouvel Observateur. - La recherche biologique et médicale française est en danger, expliquez-vous.

Philippe Even.- Oui, contrairement à ce que vient de proclamer le directeur du CNRS et beaucoup d'autres apparatchiks : l'effondrement général depuis 2000, touchant les quatre recherches, biologique, médicale, biotechnologique et pharmaceutique. Notre industrie du médicament est encore un grand fabricant, mais depuis 25 ans, elle n'a rigoureusement rien inventé. On n'invente pas quand on ne cherche pas. Elle fabrique sous licence les bouteilles et les bouchons mais les grands crus qui guérissent viennent tous des Etats-Unis, d'Angleterre ou de Suisse. Pendant 4 ans, j'ai recensé et analysé plus de 200 000 publications 2000-2010 de nos 12 000 chercheurs et universitaires de biologie et de médecine dans 2000 journaux de langue anglaise et constaté que 3000 ne font rien et 6000 peu de choses. La France obtient des résultats médiocres.

Dans les classements internationaux, nous ne sommes pas, contrairement à ce que répètent politiques et administrateurs, la 5eme « puissance », mais très loin derrière les premiers : nous sommes au 5eme balcon et la chute s'accélère depuis 5 ans, puisque nous sommes aujourd'hui loin derrière l'Amérique, l'Angleterre, l'Allemagne et le Japon, et depuis un an, dépassés par le Canada, la Suisse et la Scandinavie. Et ça, c'est en biologie. En médecine de soins, c'est bien pire, 1 à 2% dans les grands journaux de cancérologie, de cardiologie, etc. Tragique. Depuis 1980, la France n'a obtenu qu'un seul Nobel de Médecine et depuis 1945, 14 Nobel de Sciences, contre 51 à l'Angleterre, 32 à l'Allemagne, 241 aux Etats Unis. J'ai donc voulu savoir qui, en France, fait quoi, où, comment, avec quels résultats internationaux, et repérer les éléments porteurs. J'y ai ressenti le même bonheur qu'à visiter une galerie d'art contemporain à la recherche de belles œuvres.

N.O.- Sont-ils nombreux, les vraiment bons ?

Philippe Even.- A mes yeux, un millier, soit 10%, sont d'excellence et 1% sont hors norme, ce qui représente environ une centaine. C'est sur eux et sur leurs équipes qu'il faut concentrer nos moyens, tout faire pour qu'ils ne partent pas à Harvard ou à Rockefeller. Quinze de ceux qui sont partis publient au plus haut niveau, autant que les 750 chercheurs de l'Institut Pasteur, notre meilleur centre. La recherche c'est comme le turf, il faut miser sur les meilleurs. La compétition stimule, la non-compétition, c'est-à-dire la fonctionnarisation, endort.

N.O.- Au fond vous êtes un libéral, d'ailleurs satisfait de l'arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Il a été, selon vous, le premier à prendre la mesure du désastre

Philippe Even.- Je le dis d'autant plus que j'ai toujours voté à gauche, « malgré elle et malgré moi » pour reprendre le

mot de Camus. La recherche ne devrait pas être un problème de droite ou de gauche. Mais après 30 ans d'inaction, Nicolas Sarkozy et Valérie Pécresse ont vraiment, après Claude Allègre, essayé de changer les choses. Mais comme ils n'ont pas d'expérience de terrain, beaucoup de mesures s'enlisent, bloquées par les corporatismes et le syndicalisme, même si le Grand Emprunt et l'ANR (Agence Nationale de Recherche) sont de vraies avancées.

L'autonomie des universités en revanche reste souvent une coquille vide. Parce que les universitaires eux-mêmes sont fréquemment, comme on dit aux « Guignols », des « ******** molles », que l'inertie rassure. Beaucoup ne tiennent guère à l'autonomie, donc à la responsabilité, parce qu'ils sont élus précisément pour que rien ne change et pour leur goût des compromis et de l'irresponsabilité. N. Sarkozy se plante aussi dans le choix des inconnus de 3eme rang qu'il nomme à la tête du CNRS, de l'Inserm, des grandes directions ministérielles et des innombrables agences de recherche (plus de cent !) : ils n'ont aucune vision d'ensemble de la recherche et des directions nouvelles qu'elle prend. Des aveugles. A l'étranger, à ces postes, vous avez des Nobel, ou des pré-nobélisables.

En France, on choisit, au mieux, des ingénieurs X-Ponts, X-Mines, ou du CNES ou du CEA, tous dociles, sortis des mêmes « grandes » écoles, grandes entre guillemets, mais qui n'ont jamais fait de recherche. Ce qu'ils savent, c'est la science telle qu'elle était au moment de leurs études. Mais la recherche, c'est différent, c'est un état d'esprit, c'est être libre, c'est tout remettre en cause, contester ce qui a été enseigné, renverser les idées reçues, faire preuve d'audace et d'imagination, pour ouvrir des voies nouvelles et non circuler sur des autoroutes comme tout le monde. Ils ont appris à répondre à toutes les questions les plus compliquées, mais sont incapables de poser des questions nouvelles, qui sont toujours des remises en cause. La science « établie » trône comme une statue immobile ; la recherche, elle, danse, court, vole, va en tous sens. Elle ne peut s'épanouir dans les casernes de Polytechnique.

N.O.- Vous consacrez d'ailleurs toute une partie à définir la recherche. Pourquoi ?

Philippe Even.- Quand vous discutez avec des politiques ou des administratifs, ils n'ont aucune idée de ce que qu'est la recherche. Ils mélangent l'aval, c'est-à-dire la recherche appliquée et le développement translationnel, démarches collectives et programmées indispensables et souvent liées aux industries, et l'amont, la recherche fondamentale, théorique, conceptuelle, libre et toujours individuelle, qui est la seule source des progrès révolutionnaires. Les grandes percées sont toujours des surprises. Elles ne se programment pas, alors que l'Etat veut et croit pouvoir tout programmer et donc éviter les surprises. Il craint le changement qui bouge les lignes...et les hommes en place. Or aujourd'hui, seuls 20% des crédits sont destinés à la recherche fondamentale libre, quand il en faudrait le double.

N.O.- Vous avez dirigé, dès 1988, la prestigieuse faculté de Necker. Comment avez-vous appliqué vos convictions ?

Philippe Even.- J'ai convoqué certains des universitaires et je leur ai demandé : « Mais qu'est-ce que vous avez fait au juste depuis dix ans ? » J'en ai mis beaucoup à l'écart. J'ai vidé 10 étages, créé l'Institut Necker et trouvé beaucoup de financements privés qui m'ont permis de recruter des chercheurs d'excellence, de France et de l'étranger.

Le Nouvel Observateur

Sur le même sujet

Trois projets sur quatre sont voués à l'échec (2/4)

Faire taire les grandes écoles (3/4)

Comment faire fuir (et revenir) les cerveaux (4/4)

Cookies