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Loubia
23/03/2011, 08h49
Lecture-passion. "El Qaçba, Zemân" de Kaddour m'hamsadji
Au cœur de l’autrefois

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Lorsque le sage Kaddour M’hamsadji m’avait fait la confidence qu’il comptait écrire un livre sur La Casbah et ses traditions, j’ai été pris d’une joie immense.


Enfin, quelqu’un – et pas des moindres – allait s’intéresser à cette cité tant criée et décriée, pour l’y pénétrer avec la raison et le cœur et non pas avec la passion stérile qui fausse le regard et sclérose la mémoire. Son expérience, sa large érudition et surtout ses recherches donnent à juger cette œuvre sur La Casbah. En plus de la genèse et de l’histoire du lieu, il nous livre les résultats de ses «fouilles» sur cette médina, ses origines, son urbanisme, ses traditions, coutumes et fêtes, autant de belles choses de l’esprit puisées de l’autrefois. C’est là une joyeuse et instructive promenade à travers 528 pages, véritable labyrinthe déchiffré pour la découverte de l’immense trésor que recèle La Casbah, parfois hermétique, et qu’il faut envisager aujourd’hui comme parcelle encore vivante d’un millénaire de traditions.

Dans les livres de Kaddour

M’hamsadji, on relève cette volonté de mêler la réalité et ses précisions au souffle évocateur. L’auteur, dans un travail de miroir, avec du recul, de la pudeur et la justesse des mots, dit tout ou presque dans cette somme où les tableaux se retiennent d’humilité sur la vie des gens. Les textes accrochent par la qualité d’écriture et par leur fond urbanistique, historique et sociologique. Ici, il s’agit de la mémoire d’une ville, La Casbah tant aimée, tant chantée et aussi tant pleurée lorsque les dégradations commencèrent à la mettre à bas, paraphée par des monticules de gravas, de soupirs et de souvenirs.

Dans le premier tome, l’auteur avertit qu’il tente de retrouver «Alger, autrefois» avec les yeux d’aujourd’hui, c’est-à-dire à partir d’une mémoire exhumée. Il confesse «qu’il se fie à ses souvenirs d’enfance et à des informations pieusement glanées auprès de quelques anciens Algérois (femmes et hommes) à la mémoire encore plus ou moins bellement conservée». Il ajoute : «C’est aussi au moyen de lectures dans des ouvrages rares, dispersés, souvent superficiels et toujours de hasard qui ont plus d’une fois avivé sa curiosité jusqu’à ce qu’il y trouve quelques bonnes idées à développer davantage».

Après les explications du système de transcription qu’il juge nécessaire d’inclure pour la compréhension, l’auteur remonte à la genèse de La Casbah, se posant la question de l’origine exacte de la cité «El-Djazaïr» et l’abordant par «l’île aux mouettes», avant d’entamer une balade historique embellie par le charme de la parole humaine.

Il nous rappelle Eikosim-Icosium. Il nous raconte les péripéties de Zîrî Ibn Menad et de son fils Bologgin qui fonda trois villes, «l’une sur le bord de la mer, appelée Djazaïr-béni-Mezghanna ; l’autre sur la rive orientale de l’oued Chlef, appelée Miliana ; la troisième porte le nom de Médéa.» Il nous mène ensuite jusqu’à Sultân Djezâïr de la période ottomane que l’on peut traduire par «Alger, la Ville sultane», qualifiée de «l’une des plus belles villes de la Méditerranée des XVIe-XVIIIe siècles».

Mais la Casbah que l’on connaît aujourd’hui, nous apprend l’auteur, a été commencée en 1516 par Aroudj et achevée, en 1590, sous le pacha Khedar. Elle a remplacé en renommée la primitive Casbah berbère, «El-Qaçba el-Qadima». Et c’est à partir de La Casbah ottomane jusqu’à celle d’aujourd’hui que l’auteur analyse le site, depuis El Ouata (la plaine) jusqu’au Djebel (le mont). Il s’étend sur son évolution en nous restituant la vie urbaine, en nous décrivant la physionomie ancienne des rues et des places, allant jusqu’aux détails des boutiques, fontaines, édifices religieux, écoles, sites caractéristiques et, bien sûr, de la maison algéroise, modèle de raffinement dans la simplicité. C’est un agréable parcours historique qui nous est offert ainsi, une intrusion urbanistique en profondeur, des arrière-boutiques d’artisanat jusqu’à la vie sociale où surgissent parfois des noms de rues oubliés. Le livre renferme une cartographie instructive et des photos judicieusement choisies, dont plusieurs inédites ou prises par l’auteur, comme celle intitulée «Le boulet turc de 1853» de Nice, preuve qu’il s’est dépensé pour que son livre soit un témoignage aux pensées claires et non pas un palimpseste d’incantations.

Dans la partie ethnologique du deuxième tome – surtout celle relative au mariage, aux fêtes et pratiques sociales –, l’auteur ne nous fait pas la morale. Il tente plutôt de percer le secret de la formation morale. Il expérimente d’abord sur sa propre conscience cette analyse pénétrante, avant de la porter sur les autres, en nous entraînant dans un extraordinaire voyage au cœur des péripéties qui ont marqué la médina.Je me souviens du jour où lui rendant visite, je le trouvai très perturbé. Il était alors en pleine écriture du livre. En réponse à mes inquiétudes, il me répondit qu’il n’arrivait pas à régler un problème. Lequel ? Il s’agissait «seulement» du texte de la chanson Abqâw âlâ khir que chantait Fadila Dziria et qu’il ne trouvait pas ! Je me proposai de lui acheter un CD. Il refusa car la chanson contenue dans ce CD ou dans les anciens disques pouvait ne pas être l’original. Il voulait un texte certifié.

Pendant plusieurs mois, il s’est démené auprès des spécialistes et dans les archives de la télévision. Il rencontra Ahmed Serri et Abdelakader Chaou en ma présence. Personne n’était sûr de l’originalité du texte jusqu’au moment où, après de minutieuses requêtes auprès de vieilles dames algéroises, des informations recueillies chez Mohammed Réda Guechoud et un ouvrage de l’ethnographe Joseph Desparmet (1905), il parvint à reconstituer valablement le texte de la populaire chanson. En intellectuel honnête, soucieux de vérité, en artisan du bel ouvrage, Kaddour a sauvé ce texte et nous le restitue dans son originalité. Je vous en transcris une partie : «Abqâw âla khir, abqaw âlâ khir/ Hadha el-ferh dîma, Allah yançar mwâlin el-khima/ Abqâw âla khir, Abqaw âla khir/ Ya el-mouâlin el-hâra, antouma chorfa ou bentkoum nouara». (Restez dans le bonheur. Que cette joie demeure toujours. Que Dieu fasse triompher les hôtes de cette maison. Ô vous qui l’habitez, nobles vous êtes et fleur est votre fille).

Qui ne se souvient pas de cette chanson de fin de fête, du départ, de toujours ? Oui, un départ heureux de fin de fête, dès la nuit tombée où les femmes lancent leurs youyous en même temps que leurs salutations, allant et venant dans le «west-eddar», se bousculant, qui pour arranger son «haïk m’rama», qui pour chercher son enfant. Ces femmes ennuagées de parfums divers et dont les yeux cernés de khol à faire fondre le plus froid des dockers à la chemla d’antan, femmes suaves et frêles mais assurées sur des chaussures noires gardées pour les belles occasions, femmes d’Alger, mais aussi de Constantine, de Tlemcen, de Béjaïa ou d’ailleurs, femmes de chez nous…

Non ! Ce n’est pas de la nostalgie. Ce sont là nos traditions, les unes éparses et d’autres enfilées comme un collier de perles, sûres et durables. Et ce qui fait le collier, ce ne sont pas les perles mais le fil qui les retient, c’est-à-dire la solidarité qui unissait les femmes. C’était l’époque où les Algériens savaient partager la misère, l’époque où l’on se soutenait dans la peine. C’était l’époque des fêtes organisées dans une cour ou dans des chambres aux matelas posés par terre et qui permettaient à la chaleur humaine et aux esprits de se transmettre par capillarité. Le bonheur d’être simple et de ne pas trop dépenser. Le plaisir des yeux à regarder des tentures bigarrées ou un sandouk, coffre à fleurs multicolores. Le plaisir aussi de goûter le café à l’eau de fleurs d’oranger, accompagné de gâteaux à base de semoule, de pâte de dattes, d’amandes et de miel. Cela suffisait pour délecter les palais quand, de nos jours, on s’empiffre de pâtisseries spongieuses dans le tohu-bohu de salons d’hôtel sans chaleur ou des garages aménagés hideusement comme des paraphes d’insultes.

Mais quittons la fête et avançons dans ce deuxième tome consacré à la vie sociale. Kaddour M’hamsadji convie le lecteur à apprécier l’art de vivre de la société citadine algéroise, jalouse de ses racines et de ses liens ancestraux et il en parle humblement en gardant le regard sur l’avenir. Dans la Qaçba zemâne, la vie n’était pas un amusement mais un langage sérieux. L’énergie narrative de l’auteur, accompagnée d’un rythme mélancolique ample, la restitue pleinement. Tout de joie et de bonheur, les textes attirent par leur accessibilité, la subtilité de leurs thèmes mais surtout par leur esprit. Ainsi, ce passage : «Avec un peu de saine naïveté et un brin de bon sens populaire, on peut comprendre que toute mémoire est mémoire ingénieuse ; en quelque sorte, elle est technicienne, elle fabrique la tradition de la tradition : un passé, repassé dans le présent qui reproduit le passé pour le futur qui déjà l’accueille.»

Et c’est ainsi que l’auteur passe de l’histoire aux coutumes en nous expliquant l’art de la tradition multiple, spécifiant ce que véhicule la parole et ce qu’exprime le geste dans leurs signifiants. Il nous amène à considérer que ce qui fait La Casbah ne réside pas seulement dans les maisons, les ruelles ou les palais, mais aussi et surtout dans l’humain. Et c’est bien dans les êtres que se construit la civilisation et que se fabrique le langage. L’auteur s’attache alors à définir les mots parmi les plus usités du parler algérois ancien, en les inscrivant dans les faits et les traits généraux de la vie d’autrefois. «Le mot, affirme-t-il, est alors saisi dans la situation même de la pensée et de la volonté du citadin de La Casbah ; pour beaucoup, il réveille des images peut-être oubliées ; pour beaucoup d’autres, il rend à la parole son charme imprévisible, si particulier et sa valeur subjective si singulière. Le mot permet alors au langage d’exprimer tout l’espace intime de La Casbah.»

Loubia
23/03/2011, 08h52
Le lecteur est invité ensuite à flirter avec le «hadri» et le «barrani» dans des opinions telles que «yatakalmou bit-taçghir» ou encore «yaqadjmou bit-chkikoûni». Ainsi, une adolescente est dite une «‘aouitqa», un adolescent «‘aouizeb». Et c’est de la sorte que l’auteur nous restitue les mots et expressions du «kalam zemân», de ce vocabulaire citadin ancien, guirlande de recoupements instructifs, instantanés d’antan exprimés par des personnages incarnés en des dialogues réalistes issus de la vie d’hier, et qui se poursuivent parfois dans celle d’aujourd’hui. On pénètre ensuite dans la vie de Si Hamdane, on sera convié à «la fête aux mille vertus» et, dans le détail, on assistera, par l’esprit, à la fête d’un mariage, aux noces, à la nuit de noces et aux lendemains de la nuit de noces.

Cette œuvre de Kaddour M’hamsadji ne méritait pas de passer inaperçue. Elle devrait figurer dans toutes les bibliothèques ainsi que dans les écoles. C’est un jardin de fleurs créé sur le champ de notre culture. Et si les roses exigent d’être entretenues pour l’agrément, ces deux livres devraient agrémenter et votre esprit et votre bibliothèque.


Abderrahmane Zakad (Ecrivain), El Watan

El Qaçba, zemân de Kaddour M’hamsadji. Tome I : «Histoire, De l’île aux mouettes à La Casbah». 253 p. (2007). Tome II : «Traditions, le mariage». 275 p. (2009). Ed. OPU. Alger.






Kaddour M'Hamsadji

Né en 1933 à Sour El Ghozlane, il a fait le lycée de Boufarik où il eut Mostefa Lacheraf comme professeur, avant d’aller étudier à Alger. Ecrivain en langues française et arabe, il est l’auteur de romans, de nouvelles, d’essais, de pièces de théâtre, de poèmes. Il est aussi chroniqueur littéraire dans la presse, auteur de scénarios de films et producteur d’émissions radio (on se souvient du «Jeu de la Bouqala»).
Sa première œuvre, La Dévoilée parue en 1959 avec une préface d’Emmanuel Roblès. Il était très lié à Mouloud Mammeri et lorsque celui-ci fut élu président de la première Union des écrivains algériens, en 1963, il en fut le secrétaire général adjoint, aux côtés de Jean Sénac, secrétaire général. Il a fréquenté également Tewfik El Madani, Kateb Yacine, Moufdi Zakaria, Makek Haddad, Ahmed Azzegah… Il est l’auteur d’une vingtaine de publications diverses dont Le Silence des cendres (Ed. Subervie, Paris, 1963), porté au petit écran par Youcef Sahraoui en 1976, ainsi qu’une autobiographie, Le Petit café de mon père (OPU, 2011).

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