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Voir la version complète : Des trous dans la pensée ou la crise chronique de l’humanisme arabe


mob_dz
27/03/2011, 09h06
Abderezak Dourari

La pensée dominante revendique désormais la spécificité érigée en épistémologie générale et fera une guerre assidue contre le savoir scientifique et la raison qu’elle finit par contenir dans la marge tout en lâchant la bride à la pensée traditionnaliste religieuse au lieu de la circonscrire à la sphère privée. En résultera de cette clôture dogmatique la non-autonomisation du champ du savoir, caractéristique commune des sociétés dites arabes, et le sous-développement culturel, cognitif et social.

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Partout dans le monde, la pensée a évolué en rupture avec des catégories rendues obsolètes par l’histoire et la philosophie. L’avancée de la pensée s’énonce par le changement des concepts et des grilles de lecture des faits.



La nahdha arabe, au XIXe siècle, quant à elle, subjuguée par la prodigieuse avancée de l’Occident, mais incapable de rupture, s’est piégée dans la tentative de conciliation des pôles antinomiques ! On connaît les fameuses dichotomies conceptuelles de cette pensée sclérosée : modernité/tradition, ‘aql (raison)/naql(imitation des anciens)… Au nom d’une spécificité mythique, la pensée dominante voulait que l’on puisse avancer tout en restant immobile, et même en régressant vers un passé mythique ! L’échec est patent, et les principaux épigones de la pompeusement dénommée nahdha arabe s’étaient vite recroquevillés dans la tradition.

Le mouvement des Frères musulmans naîtra en Égypte et se propagera sous la forme de l’islamisme, plus orienté vers l’autodestruction, qui a creusé davantage la spécificité en tentant d’achever ce qui filtrait encore comme lumière dans le clairobscur de la raison dite arabe dominante.



La pensée dominante revendique désormais la spécificité érigée en épistémologie générale et fera une guerre assidue contre le savoir scientifique et la raison qu’elle finit par contenir dans la marge tout en lâchant la bride à la pensée traditionnaliste religieuse au lieu de la circonscrire à la sphère privée. En résultera de cette clôture dogmatique la non-autonomisation du champ du savoir, caractéristique commune des sociétés dites arabes, et le sous-développement culturel, cognitif et social.



Les sociétés arabes partagent aussi le même mode néopatrimonial de gouvernement. Leurs dictateurs sont dans la posture de celui qui possède en toute propriété les biens et les hommes.

Les régimes ont les mêmes principes de fonctionnement :

non-séparation des pouvoirs et hégémonie de l’exécutif ;
répression brutale et corruption systématisées ;
impunité totale du pouvoir et de ses agents ;
interdiction totale d’expression à l’opposition.


Ce sont là les traits de ce que Karl Popper appelle la société fermée. Face à l’avancée de l’Occident — qui avait systématisé la pensée cartésienne, qui posait que ce n’est ni dans la tradition ni dans les autorités existantes que la vérité se fonde, mais dans le sujet universel de la science, que la lumière naturelle est supérieure à l’exemple et à la coutume –, la raison arabe dominante a opposé la spécificité, le retour aux vieilles vérités et au figement de l’ordre cognitif et social. La généralisation de la violence islamiste autodestructrice et prétendument antioccidentale offre à l’inamovibilité des dictateurs arabes l’alibi de la protection des intérêts de l’Occident pour que ce dernier ne leur demande pas de comptes sur leur brutalité ; et celui de la lutte contre l’Occident impie et impérialiste qu’ils servent à leurs peuples, à la moindre tentative de libération de leur tutelle.



Cette ruse (duplicité) ne semble plus payer et l’Occident abandonne ces dictateurs dans leur chute les uns après les autres. L’Occident s’est rendu compte que ces dictateurs, tout en prétendant lutter contre l’islamisme, ne prenaient aucune mesure politique, sociale et juridique pour ancrer et développer la démocratie.

Des mesures sont prises, au contraire, pour renforcer la domination islamiste de la société (systèmes éducatifs, code pénal, statut personnel, mass-médias…). Aucune liberté individuelle n’est tolérée.



Aujourd’hui, grâce à la mondialisation de la communication électronique, non encore intégrée par la pensée dominante, les sociétés arabes redeviennent les acteurs de leur histoire et s’affirment face à leurs dictatures qui les maintenaient dans un état de minorité.

Mais voilà la panne d’imagination des dictateurs. Le discours du président libyen, quand son tour fut venu, déclare sans craindre le ridicule à l’endroit de l’Occident, bien après la chute de ses voisins tunisien et égyptien qui en avaient abusé sans convaincre, qu’il mènerait une lutte contre Al-Qaïda en Libye, comme le fait Israël à Ghaza !et qu’il protègerait l’Europe en lui garantissant l’énergie et en empêchant les hordes d’émigration qui la noirciraient (Le Pen ferait-il mieux ?). Dans le même élan, à l’adresse des peuples dits arabes, il déclare qu’il serait en train de mener une lutte contre l’impérialisme occidental antiislamique (les croisades) qui voudrait piller le pétrole libyen et rétablir sa domination coloniale territoriale !

Contre le président français, dont il assure qu’il a perdu la raison, il demande la restitution de l’argent du peule libyen que lui-même lui aurait donné en soutien de sa campagne électorale ! Tiens donc !



Le roi des rois d’Afrique s’avère raciste anti-Noirs, et avoue avoir donné l’argent du peuple libyen (sans l’accord de celui-ci) pour soutenir la candidature d’un président qu’il savait «fou» et de surcroît l’un des plus anti-Africains et anti-Maghrébins d’Europe ? En voilà un acte anti-impérialiste dans l’intérêt bien compris des peuples ! Surtout quand on connaît ses amitiés avouées avec le très musulman Berlusconi !

Le plus époustouflant, c’est quand on nous suggère ailleurs que la lutte anti-impérialiste ne peut être menée que par ces éternels dictateurs qui n’auraient pas ruiné leurs pays mais auraient, au contraire, sous leur autorité «éclairée», garanti que le pétrole profite au développement de l’économie et aux peuples arabes qui vivraient mieux, seraient plus instruits et plus heureux, avec des systèmes éducatifs performants !



L’analphabétisme, la désespérance sociale, ces vagues humaines d’émigration humiliantes vers l’Europe (harraga), les immolations par le feu, ne seraient pas symptomatiques de cette gestion honteuse qui achète le silence complice de l’Occident en contrepartie de fortes largesses et de vils services !Ces pays riches aux populations pauvres, grâce à leurs dictatures, ne seraient pas vidés de leurs élites, et transformés en enfers que tout le monde tente de fuir !Au contraire, ils attireraient même l’émigration des pays occidentaux environnants «ruinés» par une gestion démocratique !



Voilà ce qui arrive quand on abandonne la pensée critique conséquente et qu’on reprend nonchalamment et inlassablement les poncifs anticoloniaux et anti-impérialistes poussiéreux !Voilà le raisonnement politique indigent, produit d’une éternité de dialogue des dictateurs face à leur miroir où l’opposition est réduite à l’écho de leur propre voix tonitruante et éthérée !

La spécificité est convoquée pour dire que s’il est vrai que partout les régimes doivent changer pour que la vie des gens s’améliore — le régime démocratique s’étant avéré le meilleur mode de gouvernance —, dans les sociétés arabes ce sont les dictatures moyenâgeuses brutales qui sont le meilleur garant des intérêts et du bien-être des peuples !Les prestidigitateurs de la raison s’amusent : à la souveraineté des peuples on substitue celle des régimes!au peuple tunisien, au peuple égyptien, au peuple libyen, qui souffraient le martyre sous la répression démesurée de régimes autoritaires chancelants qui les réduisaient en esclavage, il ne faut, au nom de la lutte anti-impérialiste et de la sacro-sainte souveraineté nationale, demander nulle aide : ni aux organisations internationales (l’ONU) dont ils sont membres pourtant ni aux fantomatiques organisations arabes, même avec leur incapacité d’action constitutive connue !Non-assistance à peuple en danger !C’est quoi cette attitude permissive qui cautionne qu’un chef d’Etat traite son peuple de rats (djirdhane) à nettoyer et utilise pour ce faire l’aviation, la marine, les blindés et les lance- roquettes ? Où l’a-t-on vu sinon en Afrique et dans le monde arabe ? Mais de là à lui trouver des charmes de nationalisme anti-impérialiste, il faut bien du cynisme !



L’attitude de la «Ligue arabe» témoigne, en plus des intérêts sordides des dictatures qui la composent, de la persistance de cette posture velléitaire de la pensée arabe dominante, qui n’est toujours pas parvenue à s’émanciper des vieilles dichotomies «tradition et modernité», «croyances et savoir scientifique», «rite et humanisme»... Elle demande une intervention du Conseil de sécurité de l’ONU pour protéger les populations libyennes de la vengeance de son dictateur sanguinaire, mais elle-même ne participe pas et voudrait même que l’ONU n’intervienne cependant pas !Incapable d’imagination, d’autres revendent à l’Occident et à l’opinion les mêmes vertus antiterroristes non avérées de ce chef rejeté par son peuple et la stabilité du régime face au désordre occasionné par la démocratisation !



Quel intérêt anti-impérialiste sert la destruction de l’armée libyenne et de ses moyens ainsi légitimée par le comportement autoritariste, patrimonialiste et irresponsable de ce chef ? En quoi la passation des pouvoirs à un gouvernement élu par le peuple libyen (l’opposition libyenne) serait-il dans l’intérêt des impérialistes ?



S’il y a bien une spécificité arabe, outre l’arriération intellectuelle, sociale, économique et politique, c’est bien la pensée velléitaire dominante qui charrie toujours toutes les contradictions du Moyen-Age et des siècles passés que l’humanité a dépassées, sans jamais se préoccuper de filtrer et changer de grille d’analyse. La modernité et la démocratie, la pensée arabe dominante n’est ni pour ni contre, bien au contraire !



En dehors de tout cela bien sûr, la Tunisie n’est pas l’Égypte ; l’Égypte n’est pas la Libye ; la Libye n’est pas le Yémen ; le Maroc n’est pas le Bahreïn… Et bien sûr, l’Algérie n’a absolument rien à voir avec tout cela réuni !La pensée arabe a ceci de commun avec le gruyère : elle compte plus de trous que de matière !



A. D. Par le professeur Abderrezak Dourari, chercheur en sociosémiotique

Soir D'Algérie

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