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morjane
28/04/2006, 17h04
Le duel que se livrent Arcelor et Mittal est un duel où s'affrontent au premier plan deux hommes, deux personalités Guy Dollé face à Lakshmi Mittal qui ne possèdent qu'un seul point commun: la passion et la connaissance de l'Acier. En dehors de celà tout les oppose.
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Difficile de trouver deux patrons plus différents. Entre le polytechnicien Guy Dollé, président d'Arcelor, et l'entrepreneur autodidacte, Lakshmi Mittal, président et principal actionnaire de Mittal Steel, les points communs se comptent sur les doigts d'une main.

Différence d'approche tout d'abord. Guy Dollé aura du mal à pardonner à Lakshmi Mittal les conditions dans lesquelles il a déclenché les hostilités. La rancoeur du lorrain tient d'abord à un coup de fil. Sorti victorieux de la bataille boursière pour le rachat du canadien Dofasco, il part au Canada pour rencontrer la direction de sa nouvelle filiale. Tout va pour le mieux. Mais le 26 janvier, au moment de monter dans l'avion qui le ramène à Paris, Lakshmi Mittal l'appelle pour lui annoncer son projet d'OPA. «Sur le tarmac de l'aéroport», tonnent ses proches.
Le choc est rude. Une semaine avant, le patron de Mittal aurait encouragé Guy Dollé à surenchérir dans son offre sur Dofasco pour l'emporter face à son rival ThyssenKrupp. Le voilà maintenant prêt à rétrocéder Dofasco à ThyssenKrupp, n'hésitant pas à expliquer qu'Arcelor a payé le canadien trop cher !
Les mots qui restent

S'estimant «trahi», le patron d'Arcelor ne mâche pas ses mots. Cet amateur de bridge abat son jeu. Il accuse Lakshmi Mittal de vouloir financer son opération avec de «la monnaie de singe», c'est-à-dire des titres Mittal Steel. Il n'en faut pas plus pour que la presse anglaise le taxe de racisme, lui qui se veut pourtant «humaniste». Lakshmi Mittal, que l'on dit adepte du yoga, fait, lui, preuve d'un sang-froid étonnant.

Depuis, les deux hommes se sont croisés lors d'une conférence internationale sur l'acier, mais ne se sont pas reparlés. Wilbur Ross, administrateur et actionnaire de Mittal Steel, ne comprend pas qu'Arcelor refuse d'engager le dialogue.

Si les deux hommes se sont bien entendus, c'est qu'ils ont construit leurs deux groupes avec des méthodes proches. A l'instar de Lakshmi Mittal qui a bâti son empire rapidement au fil des privatisations en Europe de l'Est, Wilbur Ross a profité des difficultés de ses concurrents américains en faillite pour hisser sa compagnie au deuxième rang de la sidérurgie américaine.

Le plus libéral des deux...

On est bien loin des rapprochements consensuels chers à Arcelor. Le groupe, né en 2001 de la fusion entre Usinor (France), Arbed (Belgique) et Aceralia (Espagne), a mis six ans pour porter sa participation de 20% à 100% dans le brésilien CST. Et avant de lancer son OPA sur Dofasco, Guy Dollé a discuté pendant plus de six mois avec ses dirigeants pour chercher un accord, avant de lancer une offre hostile, finalement acceptée par le conseil d'administration.

Fort de ce succès aux Etats-Unis, Guy Dollé peut difficilement se retrancher derrière l'argument du patriotisme économique pour résister à Mittal. D'ailleurs il est convaincu que c'est aux actionnaires et à eux seuls de décider. «Leur intérêt, à long terme, n'est pas de céder aux sirènes de Mittal Steel», assure-t-il. A court terme, pour les aider à prendre leur décision, il joue le jeu du marché, augmente de 80% le montant du dividende versé au titre de 2005, promet que désormais 25% à 30% du résultat de l'entreprise seront distribués et surtout veut attribuer un bonus de 5 milliards d'euros à ses actionnaires s'ils lui restent fidèles.

Lakshmi Mittal en appelle lui aussi aux lois du marché et aux intérêts des actionnaires pour justifier son OPA. Pour lui, les deux sociétés sont parfaitement complémentaires et ont tout à gagner d'un rapprochement. «Pourtant il ne joue pas totalement le jeu du marché, puisqu'avec sa famille, il détient 88% des actions et 98% des droits de vote de Mittal Steel», constate un banquier.

En face de ce financier, Guy Dollé se pose en industriel. «Un pur produit de l'acier, il adore ça, n'a fait que ça, ne connaît que ça», résume un de ses proches collaborateurs. Il a commencé sa carrière par quatorze ans de recherche dans un laboratoire consacré au «modèle de laminage à chaud» avant d'intégrer le groupe Usinor en 1980, à l'âge de 38 ans. Il y a dirigé le groupe de production Nord, avant de restructurer Sollac, fin 1987, en pleine crise de l'acier. En bon industriel, il voit à long terme, parfois très long. Il est convaincu d'avoir raison de parier sur les aciers à «haute valeur ajoutée» et que l'intégration avec Mittal Steel représenterait «un recul en arrière de vingt ans», selon l'expression d'un dirigeant d'Arcelor.

«Purs produits» de l'acier

Mais Lakshmi Mittal peut lui aussi revendiquer d'être un «pur produit» de la sidérurgie. Il a littéralement grandi dans cet environnement. Né en 1950 à Calcutta, diplômé de l'université Saint-Xavier, la légende raconte qu'il a travaillé aux côtés de son père, fondateur d'Ispat Steel, dès son plus jeune âge. C'est en Indonésie que Lakshmi Mittal prend son véritable envol. Bridée par la volonté du gouvernement indien de limiter la concurrence dans le secteur de l'acier, la famille est partie s'installer dans l'archipel. C'est là que Lakshmi Mittal fonde sa première société, Ispat Indo en 1976. Alors que l'acier est en pleine crise, il multiplie les acquisitions aux quatre coins du globe : Trinidad et Tobago en 1989, le Mexique en 1992, l'Allemagne en 1995... Après le Kazakhstan cette même année, il fait entrer son entreprise dans une nouvelle dimension en 2004, en absorbant l'américain ISG. Ispat, LNM et ISG deviennent Mittal Steel. «Lakshmi Mittal est un des plus grands entrepreneurs mondiaux, souligne Wilbur Ross. C'est un visionnaire qui a su construire une industrie fondée sur la production d'acier à bas coûts.» Et s'enrichir.

Sa fortune est évaluée à 23,5 milliards de dollars par le magazine Forbes, ce qui le place au cinquième rang mondial. Faire fortune est une préoccupation moins présente chez Guy Dollé. Le patron le moins bien payé du CAC 40 (1,2 million d'euros par an) a aussi la réputation d'être plus attaché à l'avenir de son entreprise qu'à celui de ses stocks options. Peu lui importe de savoir quelle prime il toucherait en cas de succès de Mittal si cela ne correspond pas à ses convictions.

Foot contre natation

Sa nomination à la tête d'Arcelor en 2002 aura été plus une surprise, qu'un subtil calcul. Lui revient la tâche de succéder du jour au lendemain au charismatique Francis Mer, nommé ministre de l'Economie. Contrairement à ce dernier connu pour son entregent, les proches de Guy Dollé le décrivent comme un «industriel provincial», qui n'aime guère les mondanités. «Il était habitué à parler à des patrons d'usines, il a fallu qu'il s'habitue à discuter avec Lula, le président du Brésil, plaisante un familier. C'est un vrai changement pour un homme qui préfère assister à un match de foot à Metz qu'à une première à l'Opéra.» S'il est un vrai amateur de musique classique, Guy Dollé est avant tout fan de foot. Dès son arrivée au bureau, à 7 heures du matin, il lit L'Equipe ! Mais ce n'est pas non plus sur un terrain de sport que Guy Dollé et Lakshmi Mittal pourront se retrouver. Le premier apprécie le golf et le jogging et le second, tous les sports nautiques, surtout la natation.

Tous deux pères de deux enfants, ils sont très attachés aux valeurs familiales. Même s'ils ne conçoivent pas leur vie de la même façon. Lakshmi Mittal s'est illustré en rachetant la demeure la plus chère de Londres, bien loin de la maison de campagne de Dunkerque de Guy Dollé. Le mariage de sa fille lui a coûté la bagatelle de 50 millions d'euros. On ne sait rien des enfants du patron d'Arcelor. Dans les affaires, Lakshmi Mittal a choisi de s'appuyer sur son fils Aditya. Il est le directeur financier du groupe que son père a créé il y a trente ans et qu'il a porté au premier rang mondial de l'acier.

Tout n'est cependant pas parfait dans le parcours de cet homme. Au début des années 2000, Ispat est au plus mal. En 2001, Mittal a dû se résigner à fermer Irish Steel, acquis cinq ans plus tôt. Cette même année, Lakshmi Mittal avait été éclaboussé par un scandale politico financier : il avait versé 125 000 livres sterling (182 000 euros) au Labour Party britannique contre l'appui de Tony Blair pour une acquisition en Roumanie.

Mais l'homme a tenu bon et il a profité à plein de l'envolée des prix de l'acier et de celle des prix des matières premières, car son empire est aussi fait de mines de fer et de coke, indispensables à la fabrication de l'acier.

La concurrence s'exacerbe

Dans sa course à la croissance et à la consolidation, Lakshmi Mittal commence à rencontrer Arcelor de plus en plus souvent sur sa route. L'année dernière, les deux entreprises se sont affrontées à deux reprises pour la reprise de sidérurgistes. En octobre dernier, Mittal Steel a finalement emporté l'ukrainien Krivoristhal devant Arcelor. Mais la surenchère l'a poussé à débourser 4,79 milliards de dollars ! Trois semaines plus tôt, la confrontation entre les deux groupes s'était soldée par un match nul en Turquie : Erdemir ayant finalement été racheté par un fonds de l'armée.

Lakshmi Mittal évoque ces deux dossiers pour justifier son offensive : les deux groupes seraient plus forts s'ils étaient du même côté. Son fils Aditya justifie, lui, le timing de l'opération : avec Dofasco, «la noix Arcelor devenait trop dure à croquer». Guy Dollé l'a bien compris, qui veut loger l'entreprise canadienne dans une fondation afin d'en empêcher la cession. Au risque de soulever le mécontentement des actionnaires. Mais tous les coups semblent permis dans un monde où l'acier vaut de l'or.

Par Le Figaro

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