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Voir la version complète : En Algérie, l’Etat doit se réapproprier le marché du médicament


morjane
24/05/2011, 14h47
La Tribune : La pénurie de médicaments touche plus de 200 produits, selon le Snapo qui a tiré la sonnette d’alarme et interpellé le ministère de la Santé. Y a-t-il eu une suite favorable ?

M. BELAMBRI, président du Snapo : Ce n’est pas tant la quantité que le nombre de médicaments qui doivent retenir en priorité notre attention, car cette quantité peut varier d’une semaine à une autre et peut aussi être estimée différemment en fonction des possibilités de prescription et de substitutions.Nous recensons les produits que nous ne retrouvons plus dans la distribution ou dont on ne peut plus renouveler le stock à titre indicatif, car notre but est avant tout de ramener les pouvoirs publics à une révision profonde et fondamentale du marché actuel du médicament.La situation est telle qu’il est devenu primordial d’en finir avec un système qui ne peut plus lutter contre des pratiques qui mettent en danger la stabilité du marché du médicament en Algérie.Nous interpellons les pouvoirs publics depuis des années sur les perturbations du marché, mais les réformes annoncées ne peuvent pas avoir les résultats espérés dans l’immédiat. Actuellement, le ministère de la Santé annonce officiellement la signature de tous les programmes d’importation, de production et de conditionnement présentés par les opérateurs. Nous espérons que cela aura des résultats à moyen ou court terme.

En tant que représentant des officines, le Snapo ne se trouve-t-il pas dans une position inconfortable vu la pression qu’il subit d’autant que le ministère tarde à parapher les contrats relatifs à l’importation (médicaments et matière première) ?

Je précise que le ministère a annoncé officiellement la signature de tous les programmes d’importation, y compris ceux du conditionnement, qui devaient être bloqués au 31 décembre 2010. Le Snapo n’est guère en situation inconfortable, puisque nous avons été les premiers à signaler des ruptures que tout le monde niait, et nous avons dénoncé ouvertement toutes les pratiques immorales et illégales observées sur le marché. Les états d’évaluation que nous adressons régulièrement au ministère de la Santé ont réellement servi à prouver que de nombreuses sociétés d’importation pratiquent la rétention des stocks et les ventes concomitantes.Le Snapo n’a aucune responsabilité dans ces ruptures, au contraire, il a joué un rôle prépondérant en tant que représentant des pharmaciens et acteur social dans la lutte contre toutes les pratiques que subissent les pharmaciens en matière d’approvisionnement. Le syndicat ne détient aucun pouvoir de décision au niveau du marché du médicament, c’est un organisme qui représente les pharmaciens d’officine et qui, à notre avis, dans cette situation que connaît le marché du médicament, a joué correctement son rôle. Nos propositions dans de nombreuses situations ont été retenues, notamment par rapport à l’établissement de la nouvelle liste des médicaments interdits à l’importation. On avait demandé que les producteurs présentent des engagements en matière de respect des prévisions de production, et que l’interdiction d’importation pour certains produits ne soit pas totale mais partielle, en fonction des quantités produites au niveau local et qui ne pouvaient pas satisfaire les besoins nationaux.

Comment comptez-vous remédier au problème du manque de médicaments d’autant que le générique tarde à s’imposer comme traitement fiable ?

Pour professionnaliser le secteur, lutter contre les pratiques antidéontologiques et assurer une certaine régulation du marché du médicament, nous avons demandé aux pouvoirs publics de permettre aux pharmaciens de se constituer en groupement de pharmacies comme cela se fait dans le monde entier.

Pour l’Algérie, cette idée sera très intéressante, car elle contribuera aussi à lutter contre les obstacles qui empêchent certains producteurs d’acheminer leurs produits vers les officines. Des distributeurs préfèrent les produits importés, par exemple. Ce qui va donc permettre aux pharmaciens de participer activement à la promotion du générique et de la production nationale. N’oublions pas aussi que l’échelle des prix qui favorise actuellement l’importation doit être réformée pour accorder un avantage certain au générique et au produit local. Le décret régissant les prix du médicament n’a pas été revu depuis 1998, ce qui est une aberration. Et aucune réforme ne réussira si ce décret n’est pas révisé, c’est une priorité absolue.

Quel est l’état actuel des stocks ?

Actuellement, les ruptures et la perturbation du marché conduisent les pharmaciens à constituer des stocks, et là, deux problèmes surgissent : la constitution des stocks aggrave les pénuries et perturbe davantage le marché. Mais, d’un autre côté, peu de pharmaciens peuvent se permettre de constituer des stocks au vu de leur situation économique et financière délicate. Il y a aussi la question de stocker quoi. Tous les jours, il y a des médicaments qui apparaissent et d’autres qui disparaissent. C’est devenu une course entre les distributeurs : à qui détiendra tel ou tel produit, ou qui provoquera la pénurie de tel ou tel produit. Car, nous sommes en mesure d’affirmer avec certitude que plus de 50% des ruptures ne sont pas réelles mais provoquées par les pratiques de certains grands distributeurs qui monopolisent le marché et disposent de moyens financiers colossaux. Les pharmaciens d’officine ont rarement les moyens de constituer des stocks. Les stocks sont au niveau des grandes sociétés de distribution.

Votre réaction vis-à-vis des «alibis» des pouvoirs publics qui évoquent souvent un lobbying versé dans la fragilisation de l’industrie pharmaceutique nationale...

Pour balancer d’un système d’importation vers un système productif, il faudra certainement une conversion d’activité et de vocation. Seulement voilà, toute la problématique est là. Celui qui était habitué à bénéficier d’une enveloppe de deux milliards de dollars par année ne va pas, si facilement, consentir à investir dans l’industrie et la production. Les enjeux sont très clairs. L’importation est une opération juteuse et facile. Ce n’est pas le cas de l’industrie. Et à chaque fois que les pouvoirs publics avaient annoncé des réformes dans ce sens, le marché du médicament a été fortement perturbé. Le problème est que cette enveloppe d’importation a donné à certains d’énormes pouvoirs. L’Etat doit absolument reprendre le contrôle du marché du médicament, sinon toutes les réformes seront mises en échec. Les lobbys existent réellement et personne ne doit le nier.

Quelle est, selon votre syndicat, l’alternative pour mettre fin à ces pénuries récurrentes que vous dites provoquées en majeure partie ?

L’Etat doit instaurer des mécanismes de régulation et de contrôle. Il faut assurer un suivi de toutes les importations au niveau de la chaîne de distribution et permettre aux pharmaciens de se constituer en groupement, mais aussi fixer comme objectif la promotion de l’industrie locale. Seule une industrie bien construite pouvant assurer une autosuffisance de 70 à 80% peut mettre le pays à l’abri des pénuries et de la dépendance de l’importation. Nombre de pays arabes ont atteint cet objectif, ce n’est guère une utopie. Il faut actuellement lutter avec une main de fer contre les pratiques de certains distributeurs et importateurs qui ont un monopole indiscutable sur de nombreux produits stratégiques.

L’Etat doit reprendre le contrôle de ce secteur, car actuellement il est aux mains de ceux qui détiennent une enveloppe annuelle de deux milliards de dollars. Ils utilisent l’argent de l’Etat pour l’affaiblir et prendre en otage la politique pharmaceutique de tout un pays, c’est inacceptable, l’Etat doit remédier à cette situation. En plus, il faut savoir que 50% des pénuries sont provoquées après que l’Etat eut lâché un marché qui lui est actuellement difficile de reprendre.

Par la Tribune

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