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Voir la version complète : En pleine tempête : Témoignage d'Eugène Riguidel


nacer-eddine06
08/06/2011, 18h42
01/06/2011

A l'occasion de la parution de « Tempête, témoignages de marins » aux Editions Laville, nous vous proposons de découvrir plusieurs extraits de ce livre qui, sous forme d'entretiens, raconte les parcours de 11 hommes et une femme qui ont, sur toutes les mers du globe, dû composer avec les éléments. Pour commencer cette série, le journaliste Grégoire Laville, qui a écrit cet ouvrage, illustré de portraits signés Julien Le Coq et Titus Huyghe, nous emmène à la rencontre du navigateur français Eugène Riguidel.
Témoignage...
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« C'était la Transat en solitaire Plymouth-Newport 1976. On a eu cinq dépressions coup sur coup, pendant quinze jours. Avec une mer très forte, et des moments d'accalmie entre deux dépressions quand même.

- C'était très gros ?

Moi je n'avais pas d'idée quant aux vagues, je voyais bien qu'elles étaient énormes. Quand je suis arrivé à Newport, ça discutait ferme avec les gens qui étaient déjà là. J'ai rencontré Clare Francis qui avait fait la course. J'ai dit : mon anémomètre était bloqué et les vagues, je suis incapable de dire leur taille... Elle m'a répondu : Regarde, j'ai des documents de la Navy. Là, à cet endroit, tu avais des creux de 12 mètres et 75 noeuds de vent, à peu près 135 km à l'heure. (...)

Comme je craignais de chavirer, je barrais. Mon pilote était tombé en panne. C'était la catastrophe. J'étais trempé depuis trois-quatre jours déjà... Et je continuais. Je me suis attaché à la barre. Et à un moment donné, je m'endors... Et je suis réveillé par une déferlante qui submerge mon bateau. Et là, je me suis dit que j'aurais pu chavirer. Alors j'ai mis en fuite. Là, en laissant porter, je sentais moins le vent, je rencontrais moins les vagues...

Mais tout ce que j'avais gagné en trois-quatre jours de lutte contre la tempête, je l'ai perdu en quatre-cinq heures. J'essayais bien de temps en temps de gagner 30 degrés mais en même temps j'entendais la grosse déferlante qui arrivait... Donc je me remettais dans l'axe. C'était le seul moyen. Et au bout d'un moment, reposé un peu, j'ai estimé que ça avait molli et je suis reparti dans le bon sens. Et après ça, il y a encore eu une dépression. Il y en a eu cinq les unes derrière les autres. Quand elles se sont terminées, j'étais sur les bancs de Terre-Neuve. J'ai renvoyé de la toile. Et tout d'un coup, l'étai de foc a cassé. C'est incroyable les tensions sur les bateaux quelquefois. J'étais à la barre. J'ai laissé porter pour éviter de démâter. J'ai réussi à sauver mon mât. Mais il a fallu que je monte pour mettre des drisses et des bouts.

- Là, tu te dis : Je dois tenir pour continuer la course ?

Non. Quand j'ai cassé l'étai, j'avais déjà perdu énormément de temps à me mettre en fuite. Je savais bien que d'autres avaient sûrement mieux réussi leur coup. Mais je ne voulais pas m'arrêter, je voulais quand même finir. Et je ne voulais pas prendre le mât sur la gueule ! Il a fallu que je monte au mât pour remettre les bouts et les câbles.
J'ai fait une première montée, comme au mât de cocagne, avec le bateau qui bouge, pas mal de houle. A un moment donné, j'avais une drisse mixte à la main, moitié câble moitié textile, je suis monté avec ça, c'était déjà lourd. Il fallait absolument fermer avec manille et manillon en tête de mât. Je tenais avec les jambes, comme à un poteau. A un moment donné, le bateau est parti brutalement dans l'autre sens. Je n'ai pas voulu lâcher la manille et du coup, je suis rentré en collision avec le mât. J'avais l'arcade ouverte, le nez écrasé... En plus je me disais : Si je tombe du mât, comme je ne m'attache jamais...

- Tu n'étais pas attaché ?

Non. Parce que tu t'attaches, tu tombes ne serait-ce que de deux mètres, tu es bloqué par ton harnais et tu restes en tête de mât... Donc je ne m'attache pas.
Je ne suis pas tombé, je suis redescendu. Mais une fois par terre, je suis resté pendant une heure sonné, complètement sonné. Il y avait moins de vagues déjà.

- Au plus fort de la tempête, c'est des creux de 12 mètres, 70 noeuds, tu t'accroches à la barre... : qu'est-ce qu'on se dit dans ces cas-là ? On ne doute jamais ?

On peut avoir des craintes. Mais je n'ai pas eu peur. Parce qu'on est tout le temps dans l'action. Il y a toujours quelque chose à faire : si la grêle me cisaille la gueule, je mets mon seau sur la tête, si une écoute pète, il faut que la change, si mon pilote ne marche pas, il faut que je barre... Il faut naviguer. On doit faire face à différentes choses : à un moment donné, mon bateau faisait de l'eau de partout, tout était trempé, j'ai dormi pendant quinze jours en bottes et en ciré. J'allais sur ma couchette comme ça avec des bouts pour que je puisse barrer. L'enfer quoi...
Quand j'ai compris que ça y était, le baromètre remontait, là j'ai renvoyé de la toile. J'ai enlevé mes bottes, j'avais très mal aux pieds. J'ai vu que mes pieds étaient tout blancs, avec des crevasses. Je me demandais comment me séparer de cette douleur et de ces blessures... J'avais de vieux journaux qui emballaient les vivres. J'étais assis sur la couchette. Sur le plancher du bateau, j'ai allumé un feu de papier. Je me suis chauffé les pieds jusqu'à évaporation de l'eau, assèchement total de la peau. Là j'ai remis des bonnes chaussettes de laine tricotées par ma grand-mère, et j'ai pu redémarrer. Comme ça avait molli, j'ai renvoyé de la toile. Mais l'étai avait pété, le pilote, les taquets coinceurs, les winchs... J'avais cassé pas mal de choses. En plus à l'époque, c'était au sextant. Donc pendant plus de quinze jours, pas moyen d'observer. On faisait de l'estime. Et j'ai fini en petite vitesse. 15e mais j'ai fini ».

Extrait du livre Tempête, témoignages de marins.
Propos de d'Eugène Riguidel recueillis par Grégoire Laville. Portrait de Julien Le Coq.

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(© : EDITIONS LAVILLE)

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