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Voir la version complète : Kamel Bouchama, Des animaux pour instruire les hommes


morjane
19/07/2011, 16h25
Rebelote! En effet, Kamel Bouchama nous invite à suivre ses pérégrinations dans une jungle qui n'a pas cessé de nous étonner. Le voici aujourd'hui, avec un roman qui vient titiller notre ego, cette représentation imagée de soi, qui est souvent brimé, par tant de vexations à cause de situations insolites, abracadabrantes et, on ne peut plus malhonnêtes. L'exil fécond est le titre de ce roman qui vient de paraître aux Editions Juba et qui vous invite à un safari, à travers une jungle, où l'injustice, l'hypocrisie, la malhonnêteté et la perfidie, se jouent au quotidien dans un décor de cour amorphe et sinistre, n'ayant aucune considération de la part de ces animaux.

Est-ce un pamphlet ce roman, à la Ibn El Mùqaffaâ, qui a précédé Jean de La Fontaine, ou est-ce, tout simplement, un style tout à fait direct qu'utilise l'auteur pour réveiller les consciences dans notre climat qui n'a pas de qualificatifs, tellement il est des plus aléatoires?

Voyons mieux encore, à partir de quelques questions-réponses.

L'Expression: Ma première question, vous l'attendiez peut-être, pourquoi ce roman maintenant, au moment où les esprits s'échauffent pour demander, à juste titre d'ailleurs, des réformes et des changements profonds dans les systèmes de gouvernance?

Kamel Bouchama: En effet, je l'attendais, et je tiens à vous préciser, tout d'abord, que ce roman, je le traîne depuis presque quatre ans. Je l'annonçais chaque fois dans mes prochains livres, «à paraître». Pour vous en convaincre, revenez à mes anciennes parutions et vous remarquerez cette présence de L'exil fécond, en bonne place. Là, bien entendu, je ne peux pas tricher..., absolument pas; le cachet de la poste, comme on dit, fait foi. Cependant, et l'essentiel qu'il faut dire, c'est qu'en écrivant ce roman, j'essaye de contribuer au débat qui s'instaure dans la société, sans pour autant avoir cette autre prétention de changer ce que la raison trouve assez difficile... Mais, essayer quand même, relève de l'abnégation et du courage. De l'abnégation, en effet, puisque d'autres ont déjà écrit et soulevé ce qui devait être connu par le public, notamment les journalistes - à qui j'emprunte de judicieuses et brillantes tirades -, qui continuent de réveiller les consciences, inlassablement, même si cela n'est pas souvent du goût des responsables qui se sentent constamment visés et... culpabilisés. Du courage également et assurément, parce qu'aborder des sujets de cette nature, c'est faire de la résistance contre un monde qui a décidé, depuis longtemps, de ne plier devant aucun décret de moralité et de bon sens qui puisse faire avancer les choses dans notre pays. En avant donc avec l'abnégation et le courage qui m'animent pour essayer, encore une fois, à l'instar d'autres qui écrivent, de trouver des oreilles attentives...

Vous faites allusion aux réformes et aux changements..., je suis avec vous. Et ce roman qui fait parler les animaux, confirme à travers eux, que les humains que nous sommes, ne peuvent plus assister impuissants à des conduites incroyables et se taire, uniquement pour ne pas ternir l'image de marque d'un monde qui stagne et qui s'ennuie, d'autres diront pour ne pas altérer le paysage politique du pays, déjà en décomposition. C'est pour cela que, pour ma part, tout en demandant à mes lecteurs d'être indulgents envers moi pour avoir disserté dans ce roman, bavardé quelquefois, exagéré peut-être..., je leur dis que je n'ai fait que rapporter des événements malheureux qui se succèdent au cours de notre vie et font que notre quotidien se complique de plus en plus au point de devenir pénible et invivable. L'essentiel pour moi était de livrer le message à travers des animaux pour ne gêner personne - dans la mesure du possible. L'essentiel pour moi était aussi, tout en n'oubliant pas de rester dans la quintessence de mon roman surréaliste, de ramener cette charmante et agréable mouche chez elle, après m'avoir raconté sa jungle et eu des expériences ailleurs, pour qu'elle puisse participer à ce grand changement «irré-ver-si-ble» qui doit nécessairement prendre forme et s'appliquer concrètement pour le bien de tous les animaux.

Et, pour clore cet essai d'un roman que j'ai voulu dans ce style, je dis à certains, ceux qui se sentiront «morveux» et pensent que je les vise personnellement, ne m'en voulez pas vous non plus, car je parle de la jungle et j'ai quand même le droit de concevoir mes personnages à ma façon. Sinon, eh bien..., mouchez-vous! Et puis, bon sang, j'ai averti au début du roman, comme on avertit généralement au début de certains films, que «toute ressemblance avec des personnages réels, ayant existé ou existant toujours, n'est que pure coïncidence et ne relève point de la volonté de l'auteur».
N'est-ce pas suffisant pour être préservé de toute réprobation ou autre sentence encore plus grave, comme celles qui «tombent» dans des jungles qui ressemblent à celle de la mouche?

Pourquoi avoir choisi les animaux, plutôt que les êtres humains, pour dénoncer des situations qui paraissent récurrentes et sans solution, du moins pour l'instant... Mais en écrivant de la sorte, où voulez-vous en venir?

Dans ce roman - que j'ai voulu dans cette forme, je le répète -, les animaux, les vrais, ne sont que des acteurs fictifs qui m'inspirent pour contribuer, à ma façon, au débat qui s'anime tous les jours. «Je me sers d'animaux pour instruire les hommes», disait Jean de La Fontaine. Ainsi, en m'exprimant dans ce style allégorique, en substituant les animaux aux êtres humains, je n'exécute pas un dangereux numéro de funambule, comme pourraient le croire certains aux jugements hâtifs, je reconstruis l'espace-temps de notre pays tourmenté par une dégénérescence profonde, à travers le voyage d'une mouche..., avec laquelle j'ai voulu partager notre quotidien qui, souvent, est triste, affligeant et douloureux. C'est pour cela que j'ai choisi cette forme d'écriture, avec des expressions qui paraissent très dures et choquantes, mais qui, en réalité, ne le sont pas par rapport aux dégâts perpétrés par les animaux de notre jungle, pardon par les «humains prédateurs» dans ce pays que nous aimons tant et que nous voulons qu'il se reprenne le plus rapidement possible. Alors, tous les styles, avec leurs expressions les plus déplaisantes, ne peuvent suffire pour qualifier une situation aussi difficile et exprimer l'ensemble des préjudices commis au détriment de notre peuple qui ne demande qu'à vivre dans le calme, la sérénité, mais surtout dans l'honnêteté et la justice.

Aussi, je n'ai de compte à régler avec personne, de même que je ne réagis pas par vengeance, en profitant de l'écriture d'un roman pour déverser ma bile ou m'exciter contre ceux que je traite quelquefois avec mépris.

Aussi, je pense qu'on ne peut choisir ce style que lorsqu'on est généreux..., lorsqu'on sait donner sans jamais rien attendre des autres et surtout ne jamais avoir peur d'être jugé. Cette générosité me pousse donc à aller de l'avant et dire dans les formes qui conviennent ce qu'est la souffrance de ceux qui vivent à l'ombre d'un système où plastronnent des responsables dans la mauvaise foi et l'immoralité.

Comment voyez-vous l'avenir de cette jungle, si on reste dans le roman, ou si vous voulez celui de notre pays, si on va dans la réalité?

La réponse est dans le texte lui-même, d'abord pour la jungle d'où vient cette mouche, héroïne dans le roman, et par extrapolation pour notre pays qui souffre de tant de problèmes inhérents à la mauvaise gouvernance et aux crises successives de moralité qui le persécutent depuis que nous avons perdu la raison.

L'avenir de notre jungle..., pardon de notre pays - je ne le dirai pas assez - réside dans le changement radical de ses méthodes de gestion. Aujourd'hui, tout est désuet, obsolète, sans aucun attrait pour le peuple et surtout pour les jeunes.

L'avenir donc de notre pays réside dans l'abolition urgente du «système» qui s'érode, se discrédite au fil des jours et nous déprécie devant ceux qui, il n'y a pas si longtemps, avaient beaucoup d'estime, de respect et de considération pour nous. Il réside enfin dans l'avènement d'un authentique Etat qui sera basé sur l'alternance, la justice, la vraie, pas celle des complaisances et des passe-droits, sur une véritable gouvernance, transparente, intransigeante au point de vue de la rigueur du fonctionnement des institutions, enfin sur un système réellement démocratique comme celui de pays qui érigent le droit et la vertu au stade du culte et de la passion et où les élections sont véritablement l'expression du peuple et non le sempiternel «bourrage» des urnes.

A ce moment-là, nos auteurs n'écriront que des romans qui feront dormir tranquillement nos enfants et nous donneront le goût de les lire paisiblement, le soir, au coin du feu.


Par Nabil BELBEY, l'Expression

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