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Voir la version complète : Suède: qui tire sur les immigrés ?


zek
23/07/2011, 13h59
(Malmö, Suède) Grande productrice de romans policiers, la Suède connaît une multitude de héros fictifs sachant dénicher les meurtriers dans leurs plus obscures tanières. Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist, Patrik Hedström et Erica Falck. Kurt Wallander, évidemment...

Mais ces jours-ci, ce pays scandinave aimerait bien se trouver un tel superdétective en chair et en os.

La ville de Malmö, troisième du pays, est en effet la cible d'un tireur fou qui échappe à la police. Un tireur qui vise précisément des victimes d'origine étrangère. Et qui sème la peur sur la quiétude suédoise.

«Ça n'a aucun sens de voir une telle chose arriver à Malmö, tranquille Malmö», confie Bjort Vang, assise dans le train qui la ramène à Copenhague, à une trentaine de minutes de chez son dentiste suédois. Comme les prix sont moins élevés de ce côté-là de la frontière, Bjort a choisi un dentiste de Malmö pour faire un long traitement. Ce qu'elle ne savait pas, c'est que ses allers-retours coïncideraient avec une vague de fusillades. Chaque fois qu'elle monte dans le train, elle pense au tireur.

«C'est vraiment fou, lance la jeune éditrice de livres. Quel sentiment bizarre.»

Areva Paronjan, jeune femme d'origine lettonienne-arménienne, étudiante au Danemark, qui doit aller faire un bref séjour en Suède pour un projet, n'en revient pas elle non plus de rouler vers une ville inquiète. «Je ne pensais pas qu'il y avait un endroit plus sûr au monde, dit-elle, que le Danemark ou la Suède.»

Selon la police, 15 coups de feu tirés depuis un an, qui ont tué une jeune femme et blessé huit personnes, pourraient tous avoir été l'oeuvre d'un même tireur. Un homme armé d'un fusil dont les victimes ont toutes une chose en commun: une origine étrangère.

Les premiers crimes remonteraient à octobre dernier, mais depuis environ trois semaines, une vague déferle. Un tailleur d'origine iranienne a été visé alors qu'il était dans son commerce. Deux femmes ont été la cible de balles alors qu'elles étaient dans leur appartement. Un homme à vélo s'est retrouvé lui aussi dans la ligne de mire du tireur, mais n'a pas été atteint. Toutefois, un homme s'est fait tirer dans le dos et a été blessé alors qu'il attendait le bus.

Tous ces gens ont un point en commun: leur origine ethnique non scandinave.

Visite à Rosengård

Vendredi matin. La vie suit son cours à Rosengård, un des grands quartiers multiethniques de Malmö. Ici, 60% de la population n'est pas née en Suède. Les femmes voilées font leur marché. Des hommes placotent en arabe à l'entrée du centre commercial. Deux jeunes d'origine somalienne discutent à une table à pique-nique.

La bonne vieille règle qui veut que tout le monde parle l'anglais en Suède ne tient pas. Le farsi serait probablement pas mal plus utile pour faire des entrevues.

«Peur? Mais c'est sûr que nous avons peur», lance une jeune femme portant le tchador, avant de quitter brusquement la discussion.

«Il veut nous tuer. On est supposés faire quoi, nous?» ajoute une dame d'origine syrienne, au comptoir de change.

«Il est malade», continue le tailleur qui travaille dans un commerce pas loin. «Ai-je peur? Non, mais je sors en voiture.»

Au poste de police local, arrêt pour demander où exactement a eu lieu la dernière attaque. «De laquelle parlez-vous? répond l'agent au comptoir. Il y en a eu tellement, j'ai perdu le fil.»

À la police de Scanie - la région du sud de la Suède dont fait partie Malmö - on explique qu'il y a maintenant une centaine de policiers de toutes les catégories qui travaillent à la résolution de cette crise, le double de ce qu'il y avait il y a quelques semaines.

«Pour le moment, toutefois, on ne peut vous en dire plus sur le dossier. On travaille fort. Mais il n'y a pas de nouvelle à annoncer», a confié hier après-midi le porte-parole policier.

On continue donc à savoir très peu de chose du tireur. Ce serait un jeune adulte. Il se déplacerait à bicyclette - c'est ainsi qu'il a quitté la scène de l'attaque chez le tailleur. Les médias l'ont surnommé le nouveau «Lasermannen», en référence à «l'homme au laser», qui a terrorisé pendant un an la région de la capitale, Stockholm, et d'Uppsala non loin. Il s'en prenait aux immigrants, avec un fusil équipé d'un viseur au laser. Il a fini par tuer une personne et en blesser sérieusement une autre. Il est aujourd'hui incarcéré à vie.

Contexte politique délicat

Si le dossier est complexe du point de vue policier, il l'est aussi du point de vue politique. La nouvelle vague d'attaques se produit en effet au lendemain d'élections qui ont secoué le pays, avec l'arrivée au Parlement à la fin de septembre d'un parti d'extrême droite, les Démocrates de Suède, solidement implantés dans le sud du pays. Ce parti a réussi à faire élire 20 députés et à priver le groupe gouvernant de centre droit de la majorité absolue en chambre.

En outre, un membre du parti néonazi, le Svenskarnas Parti, a aussi été élu à une assemblée municipale, à Grästorp, dans l'ouest du pays. Dans un article du magazine Expo - l'ancien journal de Stieg Larsson, auteur de Millenium - on explique que c'est la première fois depuis les années 40 qu'un tel parti réussit à obtenir un poste dans une assemblée élue démocratiquement en Suède.

Pour se démarquer des gestes violents, le parti des Démocrates a promis une récompense à la personne qui réussira à coffrer le tireur. Mais en attendant, Malmö vit un gros malaise.

«Je n'ai pas vu de différence dans l'affluence du restaurant, mais j'ai vu une différence dans la rue. Dans la ville, il y a un vide. Ça, j'en suis sûr», affirme Viktor Kamskog, maître d'hôtel dans un restaurant du centre historique. «Les gens ont peur les uns des autres.»

Repères

> Malmö est situé tout au sud de la Suède, en Scanie.

> C'est la troisième ville en importance de la Suède, après Stockholm et Göteborg

> Elle compte près de 300 000 habitants

> Son emblème depuis 2005 est une spectaculaire tour à logements en torsade construite par l'architecte espagnol Santiago Calatrava

> Grâce au nouveau pont enjambant l'Öresund, elle est à un peu plus d'une demi-heure en train de Copenhague, capitale du Danemark.

> La Scanie est la région où sont campés la plupart des romans policiers d'Henning Mankell, mettant en vedette le détective fictif Kurt Wallander.

> Les courants xénophobes cachés de la société suédoise sont au coeur de l'oeuvre du romancier et journaliste Stieg Larsson, auteur de la trilogie Millenium.

Marie-Claude Lortie
La Presse

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