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Voir la version complète : Extrait du livre de Benchicou "Le mensonge de Dieu".


Aggour
31/07/2011, 14h52
Le mensonge de Dieu



Préambule
Je suis le mendiant du cimetière, m’a-t-il dit, et je n’ai à t’offrir, Kheïra, mère éplorée, enfant d’une gorge muette qui a grandi sans romance et sans une voix pour te raconter ou t’émerveiller, je n’ai à t’offrir que ce cahier blanc, l’histoire taboue d’une vieille folie, la folie de ton sang, Kheïra, une folie de l’honneur, celle-là qui s’empara de mon grand-père Belaïd et qui emporta sa descendance, qui condamna ta mère Zoubida et qui vient de ravir ton fils Rafiq, notre folie, Kheïra, notre folie gravée sur ce cahier blanc, nuit après nuit, depuis cette nuit trouble où je n’avais personne à qui la raconter, personne si ce n’était mon verre de vin, car nul autre que mon vin ne croirait au récit d’une vie brûlée à faire l’amour et la guerre, l’amour avec des femmes que je n’ai pas toutes aimées, la guerre contre des peuples que je n’ai jamais haïs, nul autre à qui confesser qu’au contact des amantes on se cherchait une mère et à l’épreuve des guerres une patrie, moi qui n’ai jamais retrouvé ni l’une ni l’autre après 93 années d’exploration tourmentée dans les tréfonds du monde, et dont personne, je le sais maintenant, Kheïra, ne croirait à l’ampleur de mes émerveillements.
***
Aurai-je la force de tout écrire ?Je suis le mendiant du cimetière et j’avais cette histoire pour les hommes. Mais Double goulot est mort et il n’est plus personne à qui la raconter.Personne si ce n'est mon vin…Mais qui écouterait mon récit sans rougir de sa propre vie, moi qui ai troqué la mienne contre un plus puissant bonheur, le bonheur de ne pas désespérer des vivants et celui, salutaire, de les aimer, de les aimer si fort et à leur insu, comme a dû les aimer ma dynastie ?Mon grand-père s’appelait Belaïd.C’était un incorrigible tombeur de femmes… *****
ALSACE
Été 1870
Au commencement était un grand-père séducteur…

Bien des années après qu’on eût oublié la famine de 1868 et que mourut Na Louisa, la dernière mémoire de la province, après même qu’apparut la machine de Satan roulant sur trois roues sans aucun cheval pour la tracter et qu’on vit un oiseau de fer vrombir au-dessus du mont Lalla Khadidja, le village continuait d’évoquer, avec une intacte nostalgie, le souvenir de ce coureur de jupons qui sévissait autrefois dans la place, coqueluche du ci-devant bourg de Tizi-n’Djemaâ et amant de toutes les femmes de la Soummam, les vierges comme les veuves, les saintes comme les dépravées, un grand rouquin aux yeux verts qui vécut en jeune dandy, ici sur les terres du saint Sidi Abderrahmane Bouqobrine, pour mourir en vieil artilleur, là-bas loin derrière les mers, au bout de trois guerres, deux exils et quelques batailles avortées.
Ce n’était qu’un outrecuidant ensorceleur de dames, aux dires des uns ; un fieffé matamore que se disputaient matrones et pucelles, à entendre les autres.
Mais pour tous, il fut bien l’homme par qui arriva le miracle.
― Oui, mon fils, tout changea le jour où un racontar parti de chez Lamri le barbier fit d’un Casanova notre libérateur, m’avait dit le vieil herboriste, nostalgique et tremblant, que j’avais trouvé dans ce petit bois d’eucalyptus abritant le marché hebdomadaire de Tizi-n’Djemaâ, ce matin gris de l’année 1941 où j’étais parti à la découverte de mon grand-père dans son bourg natal. Avant lui, avant le tombeur Da Belaïd, ton grand-père dis-tu, nous maudissions le ventre de nos mères, ne sachant de quel péché nous étions les enfants pour ainsi naître dans la nuit, vivre dans la nuit et mourir dans la nuit, sans une voix pour nous éclairer ou nous émerveiller.
Il me parlait du temps où les patriarches avaient perdu la mémoire, les vieilles femmes la voix, et les guerriers, le goût de la grandeur. Les hommes, dit-on, ne se battaient plus qu’à l’appel d’arrogants seigneurs, déversant ce qu’il y avait de haine en eux dans des guerres confuses qui se terminaient toujours par rendre leurs maîtres plus prospères et leurs enfants plus décharnés…
Tizi- n’Djemaâ était alors un village conquis par les morts et abjuré par les vivants, sommé de faire toujours plus de place au cimetière, frappé par toutes sortes de malédictions, la famine, le typhus, le choléra, les guerres de Bonaparte…, et la pire de toutes, l’invasion d’hommes venus par les mers pour s’emparer de la terre des ancêtres, par le sabre et la baïonnette. Les mères enterraient leurs progénitures à l’aube avec juste un regard pour le ciel et une prière pour les océans ― « Mer, prends ce qui me reste de fils et jette-les sur les rives d’en face ! » ―, pendant que les pères, impuissants, les persuadaient qu’il en avait toujours été ainsi sur cette terre soumise.
Ainsi donc vécut Tizi-n’Djemaâ, émasculée par le fatalisme, jusqu’à la naissance de la rumeur qui allait ébranler son destin…
― Oui, mon fils, ce fut d’un séducteur qu’on prenait pour un olibrius, Da Belaïd, ton grand-père dis-tu, que le village reçut son seul instant de libération et la dernière morale de sa misérable existence : « On n’est pas seul d’avoir perdu les siens et aveugle d’avoir perdu la vue, on est seul d’ignorer d’où l’on vient et aveugle de ne pas savoir où l’on va… »
C’était…il y a presque soixante-dix ans.
Aurai-je la force de tout écrire ?
Je suis le mendiant du cimetière et j’avais cette histoire pour les hommes.
Mais Double goulot est mort et il n’est plus personne à qui la raconter.
Personne si ce n’est toi, mon vin.
Aurai-je la force de tout écrire ? Je l’ignore…Il se fait tard pour tout. Mais j’écrirai nuit après nuit… Dès ce soir…Ce soir froid et bruyant de ce jeudi de septembre de l’année 2007 où règne un indescriptible tumulte, sans doute le Mouloudia d’Alger qui a gagné un match…, le Mouloudia ou l’Usma, je ne sais plus…J’écrirai nuit après nuit sur ce cahier blanc, moi Cheikh Normandie, mendiant du cimetière et héros de quelques guerres oubliées, et je redonnerai vie à cette légende interdite que vous n’avez pas voulu écouter, braves gens, l’histoire de votre délivrance…Nous écrirons nuit après nuit, n’est-ce pas, mon vin ? …En la seule compagnie de Heil Mouskeba, ma fidèle statuette d’indigène récupérée du repaire d’Hitler à Berchtesgaden, vestige d’un triomphe de l’amour sur la haine et que tu vois trôner sur ce buffet délabré récupéré, lui, d’une poubelle d’Alger ; une authentique Arthur Dupagne, m’a-t-on dit…
Où en étais-je ? Ah…Le miracle de mon grand-père Belaïd…
― J’avais 13 ans et je voyais le miracle s’emparer des hommes… », avait soupiré le vieil herboriste.
Je le revois encore, comme envoûté par les souvenirs, je l’entends encore qui me décrit les villageois ragaillardis à l’idée de combattre enfin pour eux-mêmes, sans crainte d’un mentor qui surgirait, à la fin de l’affrontement, des cendres encore brûlantes pour les déposséder de leurs triomphes, sans crainte d’une tutelle usurpatrice qui viendrait s’engraisser de leur chair ; des villageois ressuscités, heureux d’avoir pour guide un homme qui ne prétendait à rien, qui ne brandissait ni psaumes ni exhortation, mon grand-père Belaïd qu’ils savaient riche du seul privilège d’aimer et du seul panache de l’amant.
Le regard du vieil herboriste s’était éclairé d’un sourire malicieux.
― Et dire que tout partit d’un heureux racontar...
Il se disait au bourg que Belaïd avait un penchant particulier pour les épouses de bachaghas et de notables français, dames aristocrates qu’il adorait entendre, au firmament du plaisir, médire de leurs maris. « Grosse tête, gros ventre, c’est tout ce qu’ils ont de gros, tu sais... »
Il n’en fallait pas plus pour que surgît aussitôt de chez le barbier Lamri une rumeur prêtant à Belaïd l’auguste arrière-pensée de n’avoir cocufié les puissants que pour venger les siens : son père Boussaâd, lieutenant de Fathma N’soumer, tué à Icherridène par les troupes françaises ; sa mère Nouara qui n’aurait pas survécu au drame.
― Je sus plus tard qu’il n’en était rien et que Nouara mourut de famine, un soir d’hiver. Mais le mythe du galant justicier venait si magnifiquement réveiller l’orgueil fané du pays, qu’il devint évident que c’était la pure vérité et qu’il fut adopté à jamais comme indiscutable épopée locale. Il se trouva jusqu’à des chansonniers pour le transposer en ballades et des crieurs pour le colporter de villages en villages, l'enjolivant au gré des bourses et des humeurs, érigeant les prestigieuses coucheries de ton grand-père en hauts faits de résistance, les premiers que s’autorisait la province, disait-on…
Ce fut l’époque où l’on vit les prédicateurs louer Dieu pour ce Casanova providentiel et les patriarches retrouver subitement la mémoire, révélant aux hommes incrédules la haute notoriété de leur terroir « ingouvernable, sachez-le, depuis la grande révolte des Quinquegentiens ». Un ermite rétorqua alors qu’il est des scribes et des parchemins attestant d’un courage moins ancien, hérité des belliqueux ancêtres zouaouas dont aucun seigneur n’a jamais osé exiger tribut. « Même pas les Turcs ! », avait subitement surenchéri Da Mouloud, l’ancien des mines du Nord qui ne parlait jamais que de charbon et du Pas-de-Calais mais qu’on entendit pourtant, ce jour-là, conter la mésaventure du bey Mohammed, le dernier chef ottoman à avoir essayé de dompter leur montagne et que les Aït Iraten humilièrent en le bombardant avec ses propres canons.

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