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Voir la version complète : Midhat René Bourequat, ancien prisonnier de Tazmamart : “Je ne pardonnerai jamais à Hassan II”


soufiane-oujda
26/02/2012, 01h41
Smyet bak ?

Mohamed Abderrahmane Bourequat.


Smyet mok ?

Amina Alaoui.


Nimirou d’la carte ?

050975M00457. Ne me demandez pas pour la marocaine, je n’en ai jamais eu !


Doit-on vous appeler Midhat ou René ou les deux ?

On m’a toujours appelé Midhat. Quant à René, je ne sais pas ce qui a pris mon père de nous donner des prénoms composés. Juste avant son décès, je lui ai posé la question et il m’a répondu que ce n’était pas mes oignons.


L’enquête sur la disparition du célèbre prisonnier politique Houcine Manouzi se poursuit. A ce propos, comment s’est passé votre passage chez le juge d’instruction ?

Pas mal du tout, sauf qu’il n’a pas poussé l’interrogatoire à fond pour en savoir davantage. J’ai dû sortir du cadre de ses questions pour apporter des éléments qui pourraient aider l’enquête. Je ne crois pas que la justice marocaine soit pressée de dévoiler la vérité, toute la vérité. Il m’a dit qu’il pourrait avoir besoin de moi en février 2013. C’est dire !


Quand avez vu Manouzi pour la dernière fois ?

Lors de notre tentative d’évasion du PF3, en 1973, qui a foiré d’ailleurs.


C’était la faute à qui ?

C’était la faute à Manouzi, mais aussi aux militaires qui étaient détenus avec nous. On avait commencé à parler de notre plan trois mois avant et, pour ne pas alerter les gardes, on évoquait les films d’évasion que nous connaissions. Personnellement, j’étais pour un plan d’évasion avec une aide de l’extérieur pour nous fournir de l’argent et des papiers. Eux, ils nous ont mis devant le fait accompli en anticipant sur tout. Le jour de notre évasion, nous avons tourné en rond, dans le noir, avant de revenir vers le PF3 pour nous faire reprendre comme des rats par les gendarmes.

Qu’est-ce qui a hâté leur décision à votre avis ?

Les quatre militaires étaient condamnés à des peines allant de 15 ans à la perpétuité. Un jour, des gardes leur ont dit qu’ils allaient être emmenés dans une autre prison, dans le désert, à 30 mètres sous terre. Mohamed Ababou, l’un d’eux, m’avait dit qu’il n’avait plus rien à perdre et que, lors de la promenade, nous n’avions qu’à faire le mur de quatre mètres.


Est-il vrai que c’est Housni Benslimane qui aurait dirigé les opérations pour vous retrouver ?

Effectivement. Il était colonel à l’époque. Il survolait la région à bord d’un hélicoptère. Quand un gendarme m’a arrêté, il lui a donné mon signalement par radio. Et grâce aux interconnexions des radios, j’ai entendu Hassan II donner des ordres.


Pendant toute la durée de votre détention, avez-vous pu déterminer les raisons qui ont poussé Hassan II à vous emprisonner ?

Tout ce que je sais, c’est que notre arrestation est intervenue quand nous avons averti Hassan II du complot que préparait le général Dlimi contre lui. Sur la base des confidences d’un ami, le gouverneur d’Agadir de l’époque, nous lui avons remis un rapport complet sur le putsch en gestation avec tous les détails et même des noms.


Qu’est-il arrivé par la suite ?

Nous avons été suivis jour et nuit. Je croyais que le roi voulait nous protéger. Quelques jours plus tard, une vingtaine de policiers armés sont venus nous arrêter.


N’avez-vous pas essayé d’avertir Hassan II ?

Ma mère en a parlé à un de ses amis, Philippe Rheims, qui était le mari de l’ancienne amie du roi, l’actrice Etchika Choureau. Hassan II a répondu que c’est lui qui avait donné l’ordre de nous mettre à l’abri, par sécurité. Et que nous allions être libérés à l’issue de l’enquête qu’il avait diligentée.


Et cela n’a rien donné ?

Juste après son entrevue avec Hassan II et l’annulation d’une partie de golf pourtant programmée entre les deux hommes, c’est Moulay Hafid Alaoui qui vient voir Philippe Rheims pour lui dire qu’il était expulsé du Maroc et qu’il ne devrait plus y remettre les pieds.


Avez-vous tourné la page aujourd’hui ?

Celle de la détention, oui. Mais je ne pardonnerai jamais, impossible. Des gens ont porté les armes et renversé des régimes mais ont subi moins que ce que nous avons subi, mes frères, ma mère et moi.

Sinon, que deviennent les autres Bourequat ?

Bayazid vit avec moi à Paris, dans le même appartement. Ali a refait sa vie et s’est installé aux Etats-Unis.


Et les changements qu’a connus le Maroc, vous en pensez quoi ?

99,99 % des gens qui parlent du Makhzen ne savent pas exactement ce que c’est. Moi, si. Mohammed VI, dans ses actes et de par son entourage, est une copie de Hassan II. Au Maroc, c’est le Makhzen qui dicte sa conduite au roi.


Vous souvenez-vous du jour du décès de Hassan II ?

Comme si c’était hier. Je me trouvais à Vienne en Autriche quand des journalistes m’ont appelé pour un commentaire. J’ai poussé un grand ouf de soulagement.


En 1958, vous partez en France pour y travailler. Est-ce vrai que vous avez rencontré le général De Gaulle ?

Effectivement. Nous étions une petite équipe des télécoms partie refaire tout le système des communications de l’Elysée. J’ai même fait partie des techniciens chargés de mettre sur écoute des chefs d’Etat.


Y compris Mohammed V ?

Non, je ne m’en suis jamais chargé. Par contre, j’ai fait des enregistrements des appels de Moulay Hassan que Paris traitait déjà comme un chef d’Etat. Il était au téléphone, toute la nuit, avec Etchika Choureau. Ils étaient encore au début de leur relation et c’étaient d’interminables “je t’aime” par-ci, “je t’adore”“ par-là…


Dans l’enfer de Tazmamart, n’y avait-il jamais de bons souvenirs ?

On n’a jamais autant rigolé que dans les cellules de ce bagne. On se racontait des blagues et on faisait des voyages, des balades et des festins imaginaires.


La majorité de vos codétenus s’est réfugiée dans la foi et la psalmodie du Coran. C’était le cas aussi pour vous ?

Je n’ai pas plongé là-dedans et je n’ai jamais perdu le moral. Les autres le faisaient peut-être parce qu’ils croyaient avoir fait une mauvaise action, même involontairement. Au moment où certains perdaient la tête, je me réfugiais dans les souvenirs de mes virées à Paris ou à Rabat.

Et vous gardez toujours cette fibre de fêtard ?

Je garde toujours cet esprit, mais le corps ne suit plus. Parfois, je drague des filles et je finis par me demander : “Mais qu’est-ce qu’elle peut se dire la gonzesse face à un connard comme moi et avec un tel physique ?” !


Tant qu’on y est, c’était quand votre première fois ?

Comme j’étais asthmatique, je passais mes vacances chez des amis de la famille à Settat. Avec un domestique, nous sommes partis voir des prostituées. Chacun ayant fait son choix, j’hérite d’une jeune fille noire que j’ai payée 50 francs. Je devais avoir quinze ans. Merci pour la question.

telquel

soufiane-oujda
26/02/2012, 01h45
N ous arrivons chez les Manouzi où Midhat René Bourequat a plus que le gîte et le couvert : une chaleur humaine et de tristes souvenirs en partage. L’homme est engagé dans une houleuse discussion avec l’ancien officier Abdellah Agaou, un ancien compagnon d’infortune de Tazmamart et porte-parole des détenus de ce bagne. Ils ressassent les souvenirs du mouroir de Hassan II et se chamaillent encore pour un menu détail. L’aîné des Bourequat garde ce ton propre aux Bahjaoua, les gens de Marrakech. Mais son regard se voile et ses traits se crispent à l’évocation du défunt monarque. Les Bourequat, c’est le drame de toute une famille après les fastes du Palais, la compagnie des princes et les affaires juteuses. Midhat Bourequat a perdu 20 centimètres à Tazmamart mais, à plus de 80 ans, il ne perd pas espoir. Il veut la vérité, toute la vérité, sur ce qu’il a subi, lui, sa famille, et des centaines d’anciens détenus politiques. Il exige un solde de tout compte. Courageux et définitif.

telquel

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