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Voir la version complète : Mali. ATT : le président que tout le monde voulait voir partir…


benam
23/03/2012, 12h26
«On gardera l’image d’un homme qui a accumulé beaucoup d’erreurs de communication et de gestion. Il s’est gardé de jouer son rôle de Président en déléguant les affaires urgentes à des généraux impliqués dans le narcotrafic ou la contrebande.»

C’est la triste ironie de la situation actuelle au Mali. Cette attaque ne vient pas des adversaires d’Amadou Toumani Touré mais… d’un de ses hommes, diplomate à l’étranger, désabusé par son chef et convaincu de la légitimité du putsch militaire d’hier matin. «La situation était prévisible. Depuis quelques semaines déjà, des rumeurs circulaient sur un possible renversement du pouvoir, poursuit-il. Ce qui a précipité sa chute, c’est la marche des familles des militaires tués à Aguelhok (le 24 janvier dernier, ndlr) vers le Palais. Les soldats n’étaient pas d’accord avec la gestion du conflit au Nord-Mali.»

Ce mercredi 21 mars, vers 10h, le ministre de la Défense et des Anciens combattants, le général Sadio Gassama, accompagné du colonel-major Ould Meidou, s’est rendu à Kati (à 15 km de Bamako) afin de faire le point sur la situation au Nord-Mali et sur les retards dans la réception du nouveau matériel de guerre. Les soldats attendaient plus que des déclarations «douteuses» et voulaient savoir si les familles des militaires tués au combat allaient êtres prises en charge. «Pour les soldats mutins, l’Etat n’avait pas mis tous les moyens possibles pour que les choses soient résolues, poursuit un autre proche d’ATT. Si les médias ont bien rapporté que l’armement des militaires est trop vieux et insuffisant, la réalité est bien pire.

Déclic

«Des soldats n’ont même pas de godasses ! Quant aux hauts gradés de l’armée, certains sont complices des rebelles et s’enrichissent sur le dos de ceux qui sont sur le terrain. La base de l’armée n’était plus en phase avec sa hiérarchie, surtout avec les généraux. Il faut savoir que les éléments d’Aguelhok ont été encerclés. Personne n’a pu les ravitailler, ne serait-ce que pour une semaine. C’est pour cette raison que les rebelles ont pu les assassiner, raconte le proche du président. Le même scénario s’est produit à Tessalit. Les avions américains avaient ravitaillé le campement mais ce ne fut pas suffisant. L’armée malienne n’avait pas d’autre choix que de se replier, sous peine de se faire massacrer par les rebelles lourdement armés. Aguelhok a été un déclic pour les putschistes, ils ont compris qu’il y avait un sérieux problème et que c’était le moment de faire changer radicalement les choses.» Ce qui rejoint le témoignage de Soha Sangaré, épouse d’un soldat sous le commandement du capitaine Sanogo.

«Mon mari s’est engagé par conviction et patriotisme. Il n’est pas contre son pays, encore moins contre les Touareg. En revanche, il a compris son devoir de protéger sa patrie. Avant de rejoindre le lieutenant Amadou Konaré, j’ai reçu un appel, où j’entendais la voix de mon mari, tressaillante. ‘’Tout se passera bien’’, m’a-t-il dit. Mais moi, je savais que rien n’irait bien. ATT a été le pire président que nous avons eu, alors qu’il pouvait changer les choses, et mettre fin aux agissements de ses proches, qu’on sait tous malhonnêtes.» Lors d’une apparition à la radio-télévision nationale de Bamako, vers 4h du matin, le capitaine Amadou Sanogo, au nom d’un Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat exige «des armes pour aller combattre dans le nord du pays».

Cote de popularité

Un diplomate commente : «Ce que les putschistes ont déclaré est vrai ! Depuis plus d’un mois, les militaires maliens n’ont entrepris aucune offensive contre la rébellion touareg, ça veut dire que le problème de munitions est réel.» Ce coup d’Etat compromet ainsi les élections présidentielles, dont le premier tour était prévu pour le 29 avril prochain. Cinq semaines avant les élections, l’ex-putchiste de la révolution du 26 mars 1991, Amadou Toumani Touré, se fait évincer en l’espace de quelques heures. Ceux qui réclamaient sa tête sont nombreux, y compris dans la population, où la cote de popularité d’ATT était au plus bas depuis plusieurs mois.

«ATT s’est retrouvé isolé sur trois fronts : au niveau du noyau dur du régime, mais aussi au niveau régional – il semblerait que sa politique de lutte contre le terrorisme ait été très controversée puisqu’il aurait accepté une sorte de compromis avec AQMI (pas d’attentat sur le sol malien en échange d’une certaine sanctuarité). Enfin, il s’est mis à dos les partisans des Touareg revenus de Libye plus frustrés que jamais», résume la politologue Louisa Aït Hamadouche. «Pendant ses dix ans de pouvoir, le président Touré a privilégié le consensus politique, un mode de solution des conflits dans un pays de fait sans opposition politique contre son régime, mais qui lui a valu des accusations de faiblesse par ses détracteurs, par rapport surtout à la crise dans le Nord», poursuit l’AFP. «Malgré sa condamnation du coup d’Etat, une position de principe diplomatique, il est clair qu’Alger se frotte les mains de ce putsch, ajoute un proche du dossier. Le pouvoir lui reproche d’une part ses accointances avec les Français, et d’autre part, de s’être associé avec le diable, AQMI.»

Autre dialogue ?

Derrière le capitaine Amadou Sanogo et le lieutenant Amadou Konaré, il y aurait des cadets et de hauts gradés tapis dans l’ombre, attendus pour une apparition prochaine, assurent nos sources dans les coulisses du Palais. «Aujourd’hui, ils vont certainement désigner un Premier ministre civil et probablement opter pour un gouvernement de transition pour un an, afin d’organiser les élections libres. Pour le moment, il est impensable de le faire, à cause de la situation au nord d’une part, et de l’absence des réfugiés d’autre part. Il est impératif de rapatrier tout le monde.» Pour Hamada Walet Cherif, politologue et ancien cadre à la présidence malienne, jointe par téléphone, «ATT a donné l’illusion d’une unité nationale en offrant le Nord aux rebelles touareg. Une erreur tactique qui lui coûte aujourd’hui cette sortie et l’abandon de ses hommes. Amadou Toumani Touré fut aussi, tout au long de sa carrière politique, absent. Il fuyait les grands débats, on disait de lui qu’il était démocrate, mais de qui se moque-t-on ? s’interroge-t-elle. Ces derniers temps, son souci était d’organiser dans les règles constitutionnelles les prochaines élections, ça c’est un fait, mais pas un mérite. Le MNLA se fera une joie de poursuivre la reconquête du Nord !»

Le diplomate que nous avons eu au téléphone confirme que «la rébellion se félicitera de ce changement, puisque il est possible, aujourd’hui, qu’un autre dialogue s’amorce avec le nouveau gouvernement. Les rebelles savent que le premier dossier sur lequel s’attellera le nouvel Exécutif, c’est la question du Nord. Ils se préparent doublement soit pour un dialogue, soit pour un affrontement d’une rare violence.»

Faten Hayed
El Watan

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