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Voir la version complète : [crise de la Dette] La BCE dépouille les épargnants pour sauver les banques


Neutrino
04/04/2012, 10h59
Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro (26.03.2012)

La rémunération réelle de l’épargne est devenue négative. C’est la conséquence du déluge de liquidités monétaires émises à Francfort.
Heureusement que la CGT veille au grain! Lorsque François Baroin, le ministre des Finances, a décidé, sur les conseils du gouverneur de la Banque de France, de ne pas relever le taux du livret A à la mi-janvier, le syndicat CGT de la Caisse des dépôts a été pratiquement le seul à dénoncer ce statu quo qualifié de «forfaiture» (sic). On le sait, la formule mathématique sur laquelle se fondent les pouvoirs publics mixe deux éléments. D’un côté le prix de l’argent à court terme observé sur les marchés européens et de l’autre l’inflation (2,5% sur un an). Or son application mécanique, mais nullement obligatoire, conduisait à un relèvement de 2,25% à 2,75%. Bercy a justifié son choix en anticipant une baisse rapide de l’inflation: évitons que le taux du livret A «joue au yo-yo», a-t-on prétexté.

L’embarras des pouvoirs publics est révélateur d’une crise financière commencée avec la faillite de Lehman Brothers, en septembre 2008, et dont on ne finit pas de décliner les implications. La situation s’avère en tout cas pénalisante sur toute la ligne pour les épargnants.

Comme l’explique un haut fonctionnaire français en charge du dossier, les taux d’intérêt de la Banque centrale européenne (BCE) doivent en temps normal être supérieurs à l’inflation. Or ce n’est plus le cas aujourd’hui, car il s’agit de soutenir l’économie et de faciliter le financement des comptes publics. À 1%, le taux directeur auquel les banques se refinancent aux guichets de la BCE est très négatif en valeur réelle. Est-il légitime que le livret A, qui constitue une épargne totalement liquide, offre un rendement positif? Oui, bien sûr, si on se fie à la formule d’indexation, en place depuis 2003 et remaniée à plusieurs reprises. Non, dans la mesure où la crise économique justifie des taux d’intérêt le plus bas possible pour les entreprises et les ménages emprunteurs.

Le syndicat CGT de la Caisse des dépôts, qui centralise 65% de la collecte du livret A pour financer le logement social, s’inquiète à juste titre qu’une rémunération réelle négative puisse assécher ce circuit. Jamais pourtant sa collecte n’a été aussi massive. Sur les deux premiers mois de l’année, les Français ont déposé quelque 6 milliards d’euros (36 milliards en rythme annuel, ce qui se compare à une épargne financière totale de l’ordre de 200 milliards l’an). Ce succès est compréhensible: un rendement défiscalisé de 2,25% reste attractif. Au moins autant qu’un contrat d’assurance-vie à 3,3%, qui oblige à immobiliser ses fonds sur huit ans.

Un coup de génie de Mario Draghi

En réalité, l’ensemble des produits d’épargne financière - à l’exception des actions, mais c’est une autre histoire -affiche désormais des rémunérations inférieures à l’inflation. Et il faut noter que cette configuration est totalement délibérée de la part des autorités monétaires. Surtout depuis que la BCE a alloué 1 020 milliards d’euros au taux de 1% et pour une durée de trois ans (490 milliards en décembre 2011 et le reste en février 2012).

Ces opérations, dites LTRO (Long-Term Refinancing Operations), ont été saluées comme un coup de génie de Mario Draghi, le nouveau président de la BCE. «Nous savons de façon certaine que nous avons évité un credit crunch majeur, une crise de financement majeure», a-t-il pu déclarer sans fausse modestie. L’ancien vice président de Goldman Sachs ne fait qu’exprimer le soulagement de la profession bancaire et des gouvernements européens eux-mêmes, dont les dettes souveraines semblent se financer plus aisément.

Mais on n’a pas suffisamment examiné toutes les conséquences pratiques d’un tel déluge d’argent. Ces 1 020 milliards d’euros créés ex nihilo en faveur des banques sont l’équivalent de plus d’une année d’épargne pour les 332 millions d’habitants de l’Euroland (850 milliards d’euros, soit 2560 euros en moyenne par personne). Or on ne construit pas un barrage contre le Pacifique: les avoirs des ménages européens se trouvent noyés dans un océan de liquidités à prix bradé. Les épargnants sont floués.

En l’occurrence, la BCE ne fait que suivre avec deux ans de retard les stratégies hétérodoxes menées dès 2009 par la Banque d’Angleterre et la Fed américaine. Si les modalités techniques en sont différentes, l’objectif est strictement le même: obtenir des taux d’intérêt réels négatifs. Tous les moyens sont bons: la banque centrale achète elle-même en masse des titres d’États, elle peut obliger les banques et les compagnies d’assurances à le faire en les soumettant à des réglementations très contraignantes (tout particulièrement au Royaume-Uni), etc.

Cela porte un nom: la «répression financière». Le terme, inventé dans les années 1970, a été remis au goût du jour par l’économiste Carmen Reinhart, devenue de ce fait une véritable star outre-Atlantique. Elle en donne la définition suivante: «Il y a répression financière quand un gouvernement prend des mesures pour orienter au profit de l’État des fonds qui, en l’absence de réglementation du marché, iraient ailleurs.» Ce fut la règle aux États-Unis et en Europe de 1945 à 1980, où il fallait éponger le surendettement contracté par les États durant la Seconde Guerre mondiale.

La BCE n’est pas seule à dépouiller les investisseurs en faisant tourner la planche à billets. Ce massacre est encore plus féroce quand il s’accompagne d’un matraquage fiscal. La CGT a du pain sur la planche dans sa défense des épargnants.

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