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Voir la version complète : Malek Bensmaïl. Réalisateur «C’est aux cinéastes, aux romanciers et aux dramaturges de refermer les plaies de


Vigilance
15/04/2012, 13h32
Malek Bensmaïl fait partie de ces réalisateurs qui apportent un regard neuf et tranchant sur l’Algérie. Régulièrement primés dans les festivals internationaux, ses films n’ont pas été projetés — du moins officiellement — sur les écrans algériens. A l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, il sort un coffret DVD de quatre films, intitulé Un regard sur l’Algérie d’aujourd’hui (Institut national de l’audiovisuel, INA).

- Quels sont vos projets pour le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie ?

Mes films s’inscrivent dans une démarche de reconstruction d’une mémoire contemporaine. Ils ne s’inscrivent pas dans le cadre rétréci d’une commémoration, fort heureusement. Je tente de construire, avec modestie une «matière» filmique indispensable pour notre avenir et que nous ne soyons pas prisonnier d’un imaginaire sclérosant. S’il y a un projet qui me semble indispensable, et ce que j’ai proposé me semble aller dans ce sens, il s’agit d’un projet de film documentaire que j’ai intitulé provisoirement Guerres parallèles. Je souhaite, à travers ce projet, aborder le thème de la pensée et des intellectuels algériens qui ont porté de vrais discours anticolonialistes, montrer la force de la pensée et non uniquement des armes pour arracher une indépendance. Faire un film en quelque sorte sur les «anti-héros», aller à la rencontre des étudiants, revenir sur leur grève de 1956, questionner toutes les voies «parallèles», la diplomatie, les avocats, les romanciers, les médecins, les étudiants, qui ont été une force de frappe exigeante et forte. Se battre avec les idées, avec la langue de l’ennemi, avec les moyens de la pensée, formidable ! Nous avons besoin de nous réapproprier l’image des intellectuels que nous entendons si peu. C’est de cette «matière» documentaire unique, des archives filmiques, des photographies, des notes et correspondances, que je souhaite proposer un film documentaire qui donnerait en premier lieu à comprendre les enjeux et engagements intellectuels et historiques de cette période, de cette guerre d’une nation menée par les étudiants et intellectuels. Ce qui a fait une opposition dure et frontale à la colonisation se perd aujourd’hui dans le paysage politique et social.


- Vos documentaires seront-ils projetés sur les écrans algériens ?

Tous mes films sont à la disposition des programmateurs des salles, de la TV, des cinéclubs, des institutions qui souhaitent les programmer, les projeter. La cinémathèque a-t-elle acheté mes films dans le cadre de préserver une mémoire cinématographique ? Non. La télévision, non plus. Je fais des films modestement et je les mets à disposition pour qu’ils soient vus. Ensuite, cela ne m’appartient plus. Un film est déjà un combat. Aux autres de se battre pour que mes films ou ceux des autres puissent être distribués dans les salles, diffusés à la TV, montrés dans les écoles, universités, créer des discussions, des débats sur l‘écriture, le documentaire, le cinéma…


- Cinquante ans après l’indépendance, est-il encore difficile de travailler sur la guerre d’Algérie ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour mener à bien vos projets ?

Vous savez, l’Histoire avec un grand «H» continue à s’écrire, elle n’est pas figée. C’est pour cela que les tabous persistent ! Même si je rencontre des soucis, ou des difficultés, je continue à proposer des projets et faire avancer mon écriture et le cinéma pour qu’il puisse s’inscrire sans complexe à un niveau international. C’est par ce biais et non par un discours fermé sur nous-mêmes et sur une vision étriquée vis-à-vis de l’autre, de la France, que nous pourrons sortir d’un microcosme infernal. Je tente donc de garder une honnêteté intellectuelle, même si je suis parfois attaqué par justement un système encore idéologisé, mais ce n’est pas très important, ces personnes là ne font malheureusement que reproduire un endoctrinement… Mais les lignes bougent, car ces mêmes personnes évolueront dans quelque temps. Il y a encore de l’intelligence dans l’humain. Le monde bouge, surtout le monde arabe et l’Afrique, qui sera l’espoir de demain. La pensée et les tabous vont exploser. Nous vivons dans un village global où les frontières n’existent plus, celles des idées, de la pensée, de la liberté de prendre la parole, de s’exprimer. C’est en essayant de rester dans cette dynamique, tout en gardant ma liberté, mon indépendance, rester en dehors des cercles fermés en France ou en Algérie, être un électron libre, c’est ce qui me permet de surpasser sûrement les difficultés. C’est ce cinéma libre et obstiné qui me donne, je crois, un peu cette force.


- Les Algériens ont l’impression qu’on les prive de leur histoire. Pensez-vous qu’il soit possible aujourd’hui de créer une œuvre (cinématographique ou autre) sans que la France impose sa vision de la guerre ou que l’Algérie dicte sa pensée nationaliste ?

Si vous avez vu Guerres secrètes du FLN en France, diffusé le 27 mars dernier sur France 2, vous aurez remarqué que les acteurs algériens sont beaucoup plus courageux dans leurs témoignages que celui des Français. Observez le silence dans les réponses de Melnick, conseiller de Michel Debré. Cela est un signe de maturité de la part de nos acteurs, mais faut-il enregistrer cette parole indispensable avec urgence. Des deux côtés de la Méditerranée. La plaie est encore ouverte, mais cette plaie, c’est à nous cinéastes, romanciers, dramaturges à tenter de la refermer, mais pour cela, il ne faut céder à aucune idéologie. Il y a une responsabilité commune à la France et à l’Algérie. La France non plus n’a toujours pas réussi à avoir un rapport apaisé avec son histoire coloniale et beaucoup de choses n’ont pas été dites sur cette guerre ! Il faudrait ajouter à cela et au-delà de cette critique, que l’histoire en France, concernant la période algérienne est également tronquée dans les manuels des écoles françaises.
En Algérie, l’enseignement de l’histoire ne passe pas par les témoignages, mais par une écriture dogmatique, autoritaire, sans débat avec un soubassement idéologique qui est à la fois religieux et nationaliste. Le cinéma, la littérature, le théâtre doivent dégager une autre voie, plus libre, plus créative, tout en assumant notre histoire avec ses drames, ses douleurs, ses dépassements, ses erreurs. C’est le rôle de l’intellectuel. Voyez les réactions violentes de nationalistes français lors de la sortie du film Hors-la-loi. Ne commettons pas avec nos lois parfois absurdes les mêmes erreurs, soyons plus matures, mais je sais, ce n’est facile au regard d’une chasse gardée autour de la révolution algérienne.


- Est-il possible, d’après-vous, d’entretenir des rapports apaisés avec notre histoire ?

Je propose, à l’image de ce qui a été tenté entre la France et l’Allemagne, que des chercheurs et historiens de nos deux pays puissent écrire une histoire franco-algérienne, pour qu’une transmission commune puisse exister. Oui, de l’aliénation de la colonisation en passant par la tragédie humaine d’une guerre, les tortures, les massacres, la question des harkis, l’été de la discorde, nos guerres internes, sans parti pris, sans tabou, avec un juste équilibre de la parole. Que nous puissions nous reconnaître dans notre propre histoire, même si certaines vérités font parfois mal. Ce n’est pas de l’utopie, cela démontrera une certaine exigence et maturité de la pensée algérienne.

El Watan

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