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nacer-eddine06
15/03/2013, 17h52
L'avocat célèbre dans un ouvrage de Gaulle, Ben Bella, Mao, Che Guevara... pour mieux parler de lui. Rencontre avec un homme qui conserve ses mystères.


Jacques Vergès prend une nouvelle fois plume pour conter sa vie. © Bordas / Sipa
Par JAMILA ARIDJ





Un homme hors du temps, c'est ce qu'est devenu Jacques Vergès. L'avocat prend une nouvelle fois la plume, puise dans ses souvenirs pour revivre l'histoire du XXe siècle, "l'âge des guerres et des révolutions". Son histoire. Derrière le brouillard de ses fumées de cigare, il convoque de Gaulle, Ben Bella, Mao, Djamila Bouhired, Che Guevara, Malcolm X, des inconnus, des bourreaux, des victimes. Difficile de séparer la vérité de la fiction.

Pour en parler, Me Vergès reçoit chez Voltaire. Dans l'appartement où le philosophe a rendu son dernier souffle. Il nous attend dans la pièce où l'écrivain a donné ses ultimes représentations. Le clin d'oeil de cet éternel agitateur public. Malgré une santé qui lui joue des tours, l'homme n'a rien perdu de sa verve, insensible aux turpitudes de notre temps. L'élection du pape François ? "Je m'en fous." La vie politique aujourd'hui ? "C'est de la *****." Le ton est donné.

"Oui, j'ai aimé la guerre"

L'homme préfère vivre "dans ses souvenirs", aime à dérouler le fil de sa vie. "Très jeune, j'ai voulu faire en sorte que ma vie soit mon autoportrait. Libre aux uns et aux autres de l'aimer ou de la détester. C'est leur affaire, pas la mienne", argue-t-il.

Né dans les années 20 d'un père consul de France au Siam et d'une mère vietnamienne, il s'engage à 17 ans dans la Résistance. "Oui, j'ai aimé la guerre, sans m'en cacher, et me suis efforcé de participer à toutes celles que notre temps offrait à l'impétuosité de ma jeunesse", écrit-il. Il rallie deux d'entre elles : la France libre et l'Algérie indépendante. "Si j'ai rejoint la France libre, c'est que je conservais en moi l'image d'une France idéale, celle que l'école laïque m'a inculquée, mère des arts, des armes et des lois. Je ne pouvais me résigner à ce qu'elle disparût sous la botte allemande", jure-t-il. Son admiration pour le Général "condamné à mort par le gouvernement légal de son pays" a traversé les ans. Aujourd'hui encore, Vergès parle avec émotion de cet "homme à qui il n'a jamais serré la main".

Mais le trublion aime jouer sur plusieurs fronts. En pleine guerre, il prend contact à Londres avec les représentants du PCF, "en prévision d'une autre guerre qui ne manquait pas de survenir au lendemain de la victoire et que je livrerais à la France colonialiste". Entre deux conflits, Vergès poursuit ses études de droit, prête serment en 1955 et devient premier secrétaire de la Conférence, "comme Raymond Poincaré et Paul Reynaud", aime-t-il à préciser.

"J'ai rencontré à la sortie d'une salle de torture la future mère de mes enfants"

"S'offrait à moi une carrière consensuelle et honorable : intégrer un cabinet d'affaires, faire un riche mariage, posséder un manoir à deux cents kilomètres de Paris et orner mes complets-vestons d'une Légion d'honneur." À la place, il prend un billet pour Alger pour y défendre les militants algériens du FLN. "J'y rencontrai à la sortie d'une salle de torture la future mère de mes enfants, poseuse de bombes." Il devient l'avocat de la militante Djamila Bouhired, inculpée pour ses actes de terrorisme, torturée et condamnée à mort. Il prend à témoin l'opinion publique et fait de la "légende de la casbah" l'illustration "des tortures infligées par l'armée aux combattants algériens", obtenant sa grâce.

Au cours de son périple algérien, Vergès raconte avoir rencontré un jeune avocat sud-africain qui s'appelait Nelson Mandela, croisé le jeune officier Abdelaziz Bouteflika, qui lui proposera de devenir ministre plénipotentiaire du département Afrique au ministère des Affaires étrangères après la chute de Ben Bella. Il voyage aussi en Chine, y découvre Mao.

Puis vient la cause palestinienne. "Les responsables de l'OLP souhaitaient qu'ils fussent défendus par des avocats du barreau d'Alger. Je fus ainsi désigné. Mais un soir de mars, ma porte s'est ouverte et le vent m'a soufflé Pars !, et je suis parti pour des aventures qui ont duré neuf ans." Où était-il ? "Parti vivre de grandes aventures qui se sont soldées en désastre", glisse-t-il pour justifier cet épais mystère qu'il a su, à longueur d'année, cultiver. "Nombre de mes amis sont morts et pour les survivants, un pacte de silence me lie à eux", jure-t-il.

Fantômes

On le revoit à la fin des années 70 dans les rues de Paris, portant la robe. Il défend Klaus Barbie, un des anciens responsables de la Gestapo de Lyon. Il fait du prétoire une salle de spectacle et met en pratique sa vision de la défense : "la théorie esthétique du procès". "Le thème d'un procès est le même que celui d'un roman ou d'une tragédie, explique Vergès. Prenez Lolita de Vladimir Nabokov qui traite de l'inceste ou Le facteur sonne toujours deux fois de James Cain qui traite de l'assassinat crapuleux. Cela s'applique à la vie courante. Le procès, c'est le lieu où éclate la vérité, rien n'est plus ridicule que de masquer la vérité. Quand les gens disent : n'avouez jamais, je dis : avouez toujours."

Et Me Vergès a-t-il, lui, livré toutes ses vérités ? "J'ai participé à la vie de mon temps de façon engagée et libre. Sans regret. Je dirai les vérités qu'il me reste à dire au fur et à mesure que mes compagnons partiront, lâche-t-il dans une dernière phrase sibylline. En attendant, je poursuis un dialogue avec mes fantômes."

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De mon propre aveu, de Jacques Vergès, Pierre-Guillaume de Roux Editions, 295 p., 21,90 €.
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