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nacer-eddine06
09/05/2013, 21h20
Copyright Reuters
par Robert J. Shiller
Une forme de relance avec équilibre budgétaire pourrait séduire les électeurs s'ils pouvaient être convaincus que l'augmentation des impôts n'implique pas nécessairement un préjudice. Telle est la thèse que l'économiste Robert J. Shiller s'emploie ici à étayer.
Alors qu'une grande partie de l'économie mondiale semble prise au piège d'une longue et douloureuse récession provoquée par les politiques d'austérité, il est temps d'admettre que nous avons mis au point ce piège seuls. Nous l'avons construit à partir de malheureuses habitudes de pensée sur la façon de gérer une explosion de la dette publique. Les gens ont développé ces habitudes en se fondant sur l'expérience de leurs familles et amis : en cas de problème d'endettement, il convient de réduire les dépenses et de passer à travers une période d'austérité jusqu'à ce que la charge (la dette par rapport au revenu) soit réduite. Cela signifie éviter de manger au restaurant pendant un certain temps, ne pas acheter de nouvelle voiture ni de nouveaux vêtements. Une telle réaction semble relever du bon sens - voire de la vertu morale. Pourtant, si cette approche de gestion de la dette fonctionne bien pour un seul ménage en difficulté, ce n'est pas le cas pour l'économie dans son ensemble, parce que les réductions de dépenses ne font qu'aggraver le problème. Il s'agit du paradoxe de l'épargne : se serrer la ceinture pousse les gens à perdre leur emploi, parce que les autres n'achètent plus ce qu'ils produisent, de sorte que leur endettement augmente plutôt que de diminuer.

Augmenter les impôts et la dépense, dans la même proportion

Il existe un moyen de sortir de ce piège, mais seulement si nous faisons évoluer le débat sur la façon de réduire le ratio dette/PIB de l'austérité - hausses d'impôts et baisses de dépenses - vers une stratégie de relance qui n'aggraverait pas la dette : augmenter encore davantage les impôts et augmenter les dépenses publiques dans la même proportion. De cette façon, le ratio dette/PIB diminue parce que le dénominateur (la production économique) augmente, et non parce que le numérateur (l'emprunt total du gouvernement) diminue.
Ce type de stimulus éclairé se heurte à de forts préjugés. Pour commencer, les gens ont tendance à considérer les impôts comme une violation odieuse de leur liberté, comme si de mesquins bureaucrates allaient inévitablement gaspiller l'augmentation des recettes pour financer des fonctionnaires et des programmes publics inutiles et inefficaces. Pourtant, le travail supplémentaire généré ne concerne pas nécessairement uniquement les employés du gouvernement, et les citoyens ont leur mot à dire quant à l'orientation des dépenses. Les gens croient aussi qu'il n'est pas réaliste de considérer les augmentations d'impôts comme un remède purement temporaire dans le contexte d'une crise économique; elles doivent au contraire être vues comme créant une ouverture à éviter à tout prix. Toutefois, l'histoire montre que les augmentations d'impôts, si elles sont expressément désignées comme temporaires, sont effectivement inversées par la suite. C'est, par exemple, ce qui arrive après les grandes guerres.
Nous devons examiner ces questions en essayant de comprendre pourquoi, par exemple, les électeurs italiens ont rejeté le sobre économiste Mario Monti, qui leur a imposé une cure d'austérité, notamment en augmentant les impôts fonciers. Les Italiens ont l'habitude de penser que les hausses d'impôt servent nécessairement et exclusivement à rembourser les riches investisseurs, au lieu de payer des services gouvernementaux tels que l'amélioration des routes et des écoles.
La politique de relance keynésienne est habituellement décrite comme une politique de dépenses financées par le déficit, et non par l'impôt. On pourrait presque dire qu'une politique de relance au moyen de réductions d'impôts est construite sur le mensonge, car son effet sur la consommation et les dépenses d'investissement semble imposer que les gens oublient qu'ils seront taxés plus tard pour financer les dépenses publiques aujourd'hui, lorsque le gouvernement devra rembourser la dette et ses intérêts. Si les individus étaient rationnels et bien informés, ils pourraient conclure qu'il est préférable de ne pas augmenter leurs dépenses, malgré les réductions d'impôts, puisque ces réductions ne sont pas réelles.
Nous n'avons pas besoin de recourir à de telles ruses pour stimuler l'économie et réduire le ratio de la dette par rap-port au revenu. Le problème économique fondamental qui pose actuellement problème à une grande partie du monde a trait à une insuffisance de la demande. Les entreprises n'investissent pas assez dans de nouvelles usines et de nouveaux équipements, ou ne créent pas assez d'emplois, en grande partie parce que les gens ne dépensent pas assez - ou ne devraient pas dépenser assez à l'avenir - pour maintenir l'activité économique à plein régime.
Une relance qui n'aggrave pas la dette pourrait être considérée comme rien de plus qu'une décision collective prise par chacun d'entre nous de dépenser davantage pour relancer l'économie. Il s'agit d'une démarche fort différente d'une augmentation de la dette ou d'une tromperie de la population concernant les impôts futurs. Si on laisse cette décision aux individus, les gens n'augmenteraient pas leur consommation; mais peut-être pouvons-nous voter pour un gouvernement qui nous oblige à tous agir collectivement, créant ainsi une demande suffisante pour remettre l'économie d'aplomb en peu de temps. Pour faire simple, la relance keynésienne n'implique pas nécessairement une augmentation de la dette du gouvernement, comme le discours populaire semble le postuler continuellement. Au contraire, la relance met en œuvre des décisions collectives pour ramener les dépenses globales sur la bonne voie. Puisqu'il s'agit d'une décision collective, les dépenses impliquent naturellement des types de consommation différents de ce que nous ferions individuellement - par exemple, de meilleures routes, au lieu de plus de dîners au restaurant. Mais cela devrait bien se passer, surtout si nous avons tous des emplois.

Une relance avec équilibre budgétaire, c'est un salaire net inchangé

La relance avec équilibre budgétaire a été préconisée pour la première fois au début des années 1940 par William Salant, un économiste de l'administration du président Franklin Roosevelt, et par Paul Samuelson, alors jeune professeur d'économie au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ils faisaient valoir que, puisque toute relance du gouvernement implique, tôt ou tard, des impôts plus élevés, l'augmentation pourrait tout aussi bien venir tout de suite. Pour le citoyen moyen, une augmentation des impôts ne diminue pas le revenu net, car le stimulus aura pour effet immédiat d'augmenter les revenus. Et personne n'est trompé.
Beaucoup estiment que la relance avec équilibre budgétaire - l'augmentation des impôts à un moment de détresse économique - est politiquement impossible. Après tout, le président français, François Hollande, sous la pression politique énorme, a reculé face à ses promesses de campagne de mettre en œuvre une telle relance. Mais, étant donné la pénurie de bonnes solutions de rechange, nous ne pouvons pas prendre les mauvaises habitudes de pensée pour acquises. Au contraire, nous devrions garder en permanence à l'esprit la possibilité d'une politique plus éclairée.
Une forme de relance avec équilibre budgétaire pourrait séduire les électeurs s'ils pouvaient être convaincus que l'augmentation des impôts n'implique pas nécessairement un préjudice ni une centralisation accrue de la prise de décision. Si les gens comprennent que cela signifie un niveau moyen de salaire net après impôts inchangé, avec en plus les avantages de création d'emplois et du produit des dépenses publiques supplémentaires (comme de nouvelles routes), ce jour-là ils pourraient se demander pourquoi ils ont déjà essayé de relances d'une autre manière auparavant.

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* Robert J. Shiller est professeur d'économie à l'université de Yale. Coauteur, avec George A.Akerlof, du livre : Les esprits animaux : comment les forces psychologiques mènent la finance et l'économie, qui vient d'être réédité au format poche (éditions Champs - Flammarion)

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