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Voir la version complète : roman maghrébin et culture nationale


katiaret
26/09/2013, 07h45
Depuis 1945, on a assisté à un développement relativement important de la forme romanesque dans la littérature maghrébine. Ce phénomène n'est pas isolé : il correspond sur le plan historique à la période de maturité politique et à celle de la lutte armée.
C'est pourquoi il faut à la fois expliciter ce phénomène en lui-même et le relier aux conditions socio-politiques qui le supposent. De plus, ce genre littéraire permet de circonscrire certains problèmes de la culture nationale.
Le roman est une esthétique occidentale qui a subi une évolution propre et qui, dans son passage à d'autres cultures, provoque des attitudes intellectuelles particulières et se place dans de nouveaux cadres. Que veut dire cette mutation pour les pays du Maghreb ?
Né dans le cadre d'une société féodale et de la culture aristocratique, le roman s'est développé parallèlement à la montée de la bourgeoisie dès le début du siècle dernier. Aujourd'hui, dans les sociétés de consommation, le roman est devenu un pain quotidien.
Dire cela ce n'est pas simplement situer historiquement le roman, c'est aussi désigner une thématique propre à la littérature occidentale. On sait que Lucien Goldmann a découvert une homologie rigoureuse entre la structure économique du capitalisme et la structure de l'imaginaire romanesque. Cette hypothèse demande à être confrontée à l'évolution propre des sociétés anciennement colonisées.
Au Maghreb, le développement du roman qui va de 1945 à 1962 correspond à la période de la lutte contre le système colonial. On comprend alors que la politisation de la littérature maghrébine ait brouillé les questions spécifiquement esthétiques. Que reste-t-il maintenant de la production culturelle de cette époque ? quelle est la signification et la portée de ce phénomène ?
Certes, il existait en Afrique du Nord une littérature toujours vivante qui concerne plus spécialement la poésie de type traditionnel (la qacîda) ; mais la culture arabe du Maghreb comme nous savons était à la fois figée de l'intérieur et combattue de l'extérieur par la colonisation. Le mérite revient aux écrivains d'expression française d'intégrer le roman en tant que tel dans la culture maghrébine.
Certains disent que cette littérature n'a rien de maghrébin parce qu'écrite dans une langue étrangère. Soit, toute littérature nationale doit se servir d'une langue nationale. En plus, cette littérature d'expression française était le résultat d'une situation aberrante. Elle était produite pour la consommation métropolitaine et son public était essentiellement français. Ce n'est donc pas étonnant si Mohamed Dib était davantage lu dans certaines familles ouvrières françaises que dans la société algérienne. Ce n'est pas non plus étonnant si cette littérature est presque morte avec la fin de la colonisation.
Considérons maintenant, non plus le problème de la littérature, mais celui des écrivains maghrébins. Après la deuxième guerre, la première promotion (Feraoun, Dib, Mammeri, Sefrioui...) s'est appliquée à décrire la société locale, à faire un portrait assez précis de ses différentes couches sociales, bref à dire "voilà ce que nous sommes, voici comment nous vivons", c'est ainsi qu'on a dit que cette littérature est d'abord un témoignage sur une époque et sur une situation donnée. Dans une certaine mesure, cette description était salutaire en ce sens qu'elle était déjà une sorte de bilan descriptif de la situation coloniale. Mais à ce niveau même, elle était dépassée par les événements qui se déroulaient en Afrique du Nord. Par exemple, au moment où les algériens ont pris les armes pour se libérer par la violence, les romanciers s'appliquaient à décrire minutieusement la vie quotidienne de quelques villages kabyles et les poètes chantaient les angoisses de leur personnalité déchirée.
Condamné à suivre une réalité toujours en transformation l'écrivain est "embarqué" ; s'il veut suivre cette réalité d'une façon continue, il tombe dans le journalisme. S'il prend trop de distance, il risque d'aboutir à une littérature désincarnée. La "mauvaise conscience" guette à chaque instant l'écrivain maghrébin.
La situation s'est compliquée avec la guerre d'Algérie. Certains écrivains (Haddad, Djebar, Bourboune, Kréa...) ont essayé de mettre leur écriture au service de la Révolution. A leur manière ils ont fait connaître le problème algérien. Malheureusement cette littérature a en grande partie fait son temps, elle est morte avec la guerre. Maintenant qu'on se trouve devant de grands problèmes d'édification nationale il faut poser franchement et sans détours la question de la littérature : dans des pays en grande partie analphabètes, c'est-à-dire où le mot écrit a peu de chances pour le moment, de transformer les choses, peut-on libérer un peuple avec une langue qu'il ne comprend pas ?
Je suis peut-être pour la mort provisoire de la littérature et pour l'engagement de l'intellectuel dans la lutte politique ; celui-ci doit faire prendre conscience aux autres de leurs problèmes fondamentaux, développer cette conscience. La libération radicale du point de vue des structures et de l'idéologie est le fondement même de la culture nationale.
En fait, j'exagère dans la mesure où je suis jusqu'au bout mon raisonnement. Le besoin d'écrire est le résultat d'un complexe de sentiments, d'attitudes, d'émotions, de tentations et de rêves. Peut-on interdire valablement à un poète de chanter ses peines et ses joies même si des enfants meurent de faim, pour reprendre une expression de Sartre ?
A sa façon, l'écriture est une praxis, une action qui a à jouer pleinement son rôle. Il suffit que l'écrivain comprenne que la culture n'est pas la volonté d'hommes solitaires, mais construction d'un ensemble de valeurs et d'idées au service d'une plus grande libération de l'homme. Dès lors, le problème se pose en termes de rapports de force. Notre culture est encore principalement traditionnaliste ou imitative. Le problème est de savoir comment faire éclater cette tradition, la démystifier et trouver de nouvelles formules aptes à exprimer notre réalité et à incarner nos désirs les plus profonds.

abdelkébir khatibi :
roman maghrébin et culture nationale
pp. 10-11

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