nassim
15/10/2006, 01h12
Serions-nous tous devenus des «M. et Mme Sans-Gêne» ? Oui, si l'on en juge par la multiplication et l'ingéniosité des initiatives visant à nous inculquer les bases élémentaires du savoir-vivre : Journée nationale de la courtoisie au volant, goûters autour des bonnes manières organisés par un fabricant de poupées, brigades du bonjour en banlieue parisienne, fête de la Saint- Aimable récupérée par une marque de légumes frais, guides pratiques et manuels de bienséance pour toutes les circonstances... Pas de doute, l'urbanité a la cote. D'ailleurs, 68% des Français la considèrent comme l'une des valeurs les plus importantes à transmettre à leurs enfants, juste derrière le respect et le sens des responsabilités (1). Même le milieu des affaires soigne ses manières, en envoyant ses cadres suivre des formations de parfaits «business gentlemen». Enfin, Nadine de Rothschild, fondatrice d'une école à son nom à Genève – et dans laquelle sont dispensés des cours de maintien et de savoir-vivre –, a été sollicitée pour ouvrir des succursales ailleurs dans le monde, rapporte le quotidien suisse Le Matin.
La politesse est décidément un créneau porteur. Vendeur même. Car si ces institutions réhabilitent un certain art de vivre à la française, c'est avant tout pour écouler de précieux «passe ports pour la réussite». Y compris dans les quartiers difficiles. Ainsi à Montpellier, du côté de La Paillade, une École de la politesse donne-t-elle aux jeunes défavorisés quelques clés pour ne plus être stigmatisés et augmenter du même coup leurs chances dans la vie.
La loi du plus fort
Pour autant, aucune de ces initiatives, ponctuelles, ne règle vraiment le problème des incivilités au quotidien. «C'est que, paradoxalement, ces «manières» relèvent d'une première fonction de la politesse, qui est de se démarquer des autres par son comportement, donc de les exclure, explique Sebastian Roché, politologue et directeur de recherche au CNRS (2). À l'inverse, la seconde fonction de la bienséance est de permettre les interactions, donc la vie en société autour d'un système de codes communs.» Et c'est là que le bât blesse.
Car l'individualisme triomphant a renforcé la fonction identitaire des codes de «bonne» conduite et mis à mal jusqu'aux règles les plus élémentaires du «vivre ensemble». Retour en force du crachat dans la rue, goujaterie généralisée, ponctualité défaillante, usages inconvenants des nouvelles technologies, comportements agressifs... «Même les mamans se servent de leur poussette pour fendre la foule», regrette une vieille dame. Loi du plus fort, retour du marquage territorial, l'espace public ressemble de plus en plus à une jungle. «On a pourtant toujours besoin de civilité, observe Sebastian Roché. Mais celle d'aujourd'hui ne tire plus sa légitimité de son existence passée.» En premier lieu, elle ne s'impose plus à tous et à chacun avec la même rigueur coercitive. «Auparavant, indique Michel Lacroix, philosophe et auteur d'un ouvrage sur la politesse (3), la courtoisie suppléait à l'humeur des individus. On traitait chacun avec la même urbanité, ce qui revenait à placer tout le monde sur un pied d'égalité. Aujourd'hui, la politesse est à géométrie variable. Elle fluctue au gré de l'humeur des gens et du moment. On peut donc être poli un matin et impoli le soir parce qu'on est fatigué, sans en éprouver de remords.»
Le foisonnement de protocoles
De plus, et surtout, les règles de savoir-vivre ne sont plus les mêmes pour tous. Le corpus unique, hérité de nos parents, a aujourd'hui disparu au profit d'une multitude de codes. Dans son numéro du 26 juin, le New York Magazine a ainsi dressé un guide urbain des bons usages à respecter à Manhattan. Y sont évoqués le partage du Wi-Fi, la tenue à observer dans le métro, l'usage de l'iPod... «Chaque communauté, voire chaque personne, génère désormais ses propres règles de politesse, observe Sebastian Roché. Tout le monde peut être l'auteur de son code de civilité.»
Comment alors créer du collectif, empêcher la barbarie et maintenir la société ? En s'astreignant à la discussion raisonnable, répond le politologue. «Dans une société sans hiérarchie, les gens discutent.» En témoigne, selon lui, le foisonnement de protocoles et autres chartes de bonne conduite, respect, qui abondent dans tous les domaines. «Plus la société est fragmentée, plus elle a besoin de codes de civilité qui créent des passerelles entre les gens», insiste le directeur de recherche. La quadrature du cercle en somme. Car s'il est désormais impossible de se référer à un savoir-vivre unique, il est tout aussi impossible de se repérer dans la multitude des codes existants.
À moins de s'en tenir à un plus petit dénominateur commun. Une courtoisie a minima. «Pas facile, déplore Michel Lacroix. Car les grandes villes, dans lesquelles le frottement des individus est continu, les échanges rapides et la compétition permanente ne facilitent pas les choses. Il faudra se contenter d'un peu d'huile dans les rouages, pour désamorcer les comportements agressifs et violents.» Quant au véritable art de vivre, cette esthétique des relations humaines, selon notre philosophe, il n'existe plus dans l'espace public. «On le cultive désormais ailleurs, à la maison ou au travail.» Heu, pas toujours.
(1) «Les Valeurs des Français, Évolutions de 1980 à 2000», sous la direction de Pierre Bréchon, chez Armand Colin. (2) Dernier ouvrage paru la semaine dernière, «Le Frisson de l'émeute» aux éditions du Seuil. (3) Auteur notamment «De la politesse : essai sur la littérature du savoir-vivre» aux Éditions Julliard (1991) et du «Courage réinventé» chez Flammarion (2003).
source : le figaro
La politesse est décidément un créneau porteur. Vendeur même. Car si ces institutions réhabilitent un certain art de vivre à la française, c'est avant tout pour écouler de précieux «passe ports pour la réussite». Y compris dans les quartiers difficiles. Ainsi à Montpellier, du côté de La Paillade, une École de la politesse donne-t-elle aux jeunes défavorisés quelques clés pour ne plus être stigmatisés et augmenter du même coup leurs chances dans la vie.
La loi du plus fort
Pour autant, aucune de ces initiatives, ponctuelles, ne règle vraiment le problème des incivilités au quotidien. «C'est que, paradoxalement, ces «manières» relèvent d'une première fonction de la politesse, qui est de se démarquer des autres par son comportement, donc de les exclure, explique Sebastian Roché, politologue et directeur de recherche au CNRS (2). À l'inverse, la seconde fonction de la bienséance est de permettre les interactions, donc la vie en société autour d'un système de codes communs.» Et c'est là que le bât blesse.
Car l'individualisme triomphant a renforcé la fonction identitaire des codes de «bonne» conduite et mis à mal jusqu'aux règles les plus élémentaires du «vivre ensemble». Retour en force du crachat dans la rue, goujaterie généralisée, ponctualité défaillante, usages inconvenants des nouvelles technologies, comportements agressifs... «Même les mamans se servent de leur poussette pour fendre la foule», regrette une vieille dame. Loi du plus fort, retour du marquage territorial, l'espace public ressemble de plus en plus à une jungle. «On a pourtant toujours besoin de civilité, observe Sebastian Roché. Mais celle d'aujourd'hui ne tire plus sa légitimité de son existence passée.» En premier lieu, elle ne s'impose plus à tous et à chacun avec la même rigueur coercitive. «Auparavant, indique Michel Lacroix, philosophe et auteur d'un ouvrage sur la politesse (3), la courtoisie suppléait à l'humeur des individus. On traitait chacun avec la même urbanité, ce qui revenait à placer tout le monde sur un pied d'égalité. Aujourd'hui, la politesse est à géométrie variable. Elle fluctue au gré de l'humeur des gens et du moment. On peut donc être poli un matin et impoli le soir parce qu'on est fatigué, sans en éprouver de remords.»
Le foisonnement de protocoles
De plus, et surtout, les règles de savoir-vivre ne sont plus les mêmes pour tous. Le corpus unique, hérité de nos parents, a aujourd'hui disparu au profit d'une multitude de codes. Dans son numéro du 26 juin, le New York Magazine a ainsi dressé un guide urbain des bons usages à respecter à Manhattan. Y sont évoqués le partage du Wi-Fi, la tenue à observer dans le métro, l'usage de l'iPod... «Chaque communauté, voire chaque personne, génère désormais ses propres règles de politesse, observe Sebastian Roché. Tout le monde peut être l'auteur de son code de civilité.»
Comment alors créer du collectif, empêcher la barbarie et maintenir la société ? En s'astreignant à la discussion raisonnable, répond le politologue. «Dans une société sans hiérarchie, les gens discutent.» En témoigne, selon lui, le foisonnement de protocoles et autres chartes de bonne conduite, respect, qui abondent dans tous les domaines. «Plus la société est fragmentée, plus elle a besoin de codes de civilité qui créent des passerelles entre les gens», insiste le directeur de recherche. La quadrature du cercle en somme. Car s'il est désormais impossible de se référer à un savoir-vivre unique, il est tout aussi impossible de se repérer dans la multitude des codes existants.
À moins de s'en tenir à un plus petit dénominateur commun. Une courtoisie a minima. «Pas facile, déplore Michel Lacroix. Car les grandes villes, dans lesquelles le frottement des individus est continu, les échanges rapides et la compétition permanente ne facilitent pas les choses. Il faudra se contenter d'un peu d'huile dans les rouages, pour désamorcer les comportements agressifs et violents.» Quant au véritable art de vivre, cette esthétique des relations humaines, selon notre philosophe, il n'existe plus dans l'espace public. «On le cultive désormais ailleurs, à la maison ou au travail.» Heu, pas toujours.
(1) «Les Valeurs des Français, Évolutions de 1980 à 2000», sous la direction de Pierre Bréchon, chez Armand Colin. (2) Dernier ouvrage paru la semaine dernière, «Le Frisson de l'émeute» aux éditions du Seuil. (3) Auteur notamment «De la politesse : essai sur la littérature du savoir-vivre» aux Éditions Julliard (1991) et du «Courage réinventé» chez Flammarion (2003).
source : le figaro