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Voir la version complète : Marc Augé : "La vieillesse n'existe pas


haddou
26/04/2014, 14h14
Arrêtons de croire que l’âge nous définit. Dans un essai original et provocant, Un Ethnologie de soi, le temps sans âge, Marc Augé, ethnologue et anthropologue, nous invite à nous émanciper du regard social.


Psychologies : Pourquoi écrire sur la vieillesse ?
Marc Augé : Parce que j’ai pris de l’âge ! C’est donc une question qui m’intéresse. En vieillissant, nous nous trouvons face à ce paradoxe selon lequel nous sommes bien obligés d’admettre la vérité des chiffres, sans nous sentir notablement différents. Je ne pense pas que l’on puisse induire la mentalité de quelqu’un à partir de son âge. D’autres facteurs entrent en compte : il y a des vieillards allègres et des jeunes hommes tristes. On ne peut donc pas assimiler la vieillesse à la mauvaise santé ni au déclin, même si, bien sûr, cela se termine toujours mal [rires]. Cette inégalité face au vieillissement, à la santé, n’est pas qu’une question d’âge. Cela n’empêche pas sa réalité ni que l’on se pose la question de ce qu’il représente…

Peut-on ignorer son âge ?

M.A. : Il est difficile d’exister socialement en faisant totalement abstraction de son âge. Il y a une dimension sociale de l’âge : celui de la majorité, celui de la retraite… Arrive un temps où cette contrainte vous rattrape. De ce point de vue, les intellectuels ont une chance particulière, car ils ne sont pas tout à fait à la retraite, certains même jamais. Ils peuvent, en conservant une activité intellectuelle, échapper à une détermination trop lourde de l’âge. Quant aux artistes, notamment les acteurs, je crois que les plus grands sont ceux dont l’interprétation se modèle sur leur âge. Je pense à Jeanne Moreau, à Jean-Louis Trintignant… Il y a quelque chose de réconfortant là-dedans, une forme de pérennité, de présence à la vie. Personne ne pourrait jouer à leur place


Ne sommes-nous pas « vieux » d’abord dans le regard des autres ?

M.A. : Il y a dans le regard d’autrui quelque chose qui nous renvoie à notre âge. Lorsque cela m’arrive, il faut que j’y réfléchisse, je n’y crois pas : je pense que le temps et l’âge ne sont pas du même ordre. Au fond, l’âge, c’est la succession des années, cette progression inéluctable, avec en outre cette sanction sociale qui vous l’impose, tandis que le temps est beaucoup plus vaste, cela peut être l’imagination de l’avenir, ou l’évocation du passé, ou un mélange des deux. Dans le fond, le temps, c’est une liberté, tandis que l’âge est une contrainte. En réalité, la vieillesse n’existe pas.

Comment cela, elle n’existe pas ?

M.A. : La vieillesse existe, puisque nous la vivons, mais elle ne définit pas un état de conscience ni un état de sagesse particuliers qui nous permettraient de contempler le monde avec sérénité. Pour une part, l’assignation à la vieillesse est un fait extérieur, une pesanteur sociale. Il ne s’agit pas de dénier l’âge ni la mort. Si nous avons un devoir les uns envers les autres, ce serait précisément de nous sortir de cette détermination par l’âge. C’est ce qui s’esquisse avec les politiques d’aide, de retraite, mais c’est très insuffisant. Dans une société idéale, nous serions égaux. Pas semblables, mais égaux face à cette question de la vieillesse. Je suis sensible au phénomène d’infantilisation des vieillards. Bien entendu, cela concerne les personnes affaiblies, mais cette injonction de la vieillesse est vraiment déprimante. L’allongement de l’espérance de vie porte en elle une angoisse : on craint la dépendance, la maladie. Il y a donc ce paradoxe : on vit plus vieux, c’est une chance, mais c’est présenté comme un inconvénient pour la société.

N’accepte-t-on la vieillesse que si elle s’apparente à la jeunesse ?

M.A. : Ne pas faire son âge est un idéal. Mais les questions restent les mêmes, elles sont seulement décalées. Vivre selon l’âge, c’est vivre selon une fatalité, sur le mode tragique. Vivre selon le temps, c’est vivre tout simplement. Le temps est une matière malléable. Lorsque l’on s’interroge sur le temps, ce n’est pas pour savoir ce que l’on devient, mais pour savoir qui l’on est. On a tendance à penser que notre relation avec la vieillesse varie selon la culture à laquelle nous appartenons, mais toutes les cultures ont tendance à être sévères avec l’âge. La société moderne recule les échéances, mais les recule seulement. Une personne d’âge avancé qui est en bonne forme en impose, mais cela ne dure qu’un temps. La mise à l’écart est alors la règle partout.

Pourtant, vous dites que, vieillir, c’est vivre encore…

M.A. : Bien sûr ! Évidemment, il y a l’échéance de la mort, mais, si je vieillis, c’est que je vis ! C’est encourageant… Réfléchir aux rapports entre le temps et l’âge peut nous aider à concevoir la question de la mort comme étant une fausse question. La sagesse serait de jouir du temps, comme les chats, sans penser à l’âge.

L’âge n’existe pas de manière constante, dites-vous…

M.A. : J’ai eu le sentiment de vieillir vers 30 ans, mais plus après. Je n’y ai plus jamais pensé. J’ai eu le privilège de voyager, d’écrire, de réfléchir, toutes activités qui dilatent le temps. Il y a des moments où l’on est dispensé de penser à son âge. Par exemple, lorsque l’on fait partie d’un groupe au même titre que les autres. Je pense aux chorales, aux troupes de théâtre. C’est une sorte de libération. L’âge n’est plus alors une question qui se pose, il n’est plus un déterminant, il n’existe pas en ce sens. Une manière de vivre pleinement, c’est de vivre en dehors de tout impératif de l’âge. Finalement, tout le monde meurt jeune, et tout le monde meurt beaucoup trop tôt


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