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Voir la version complète : Comment la vie et le bonheur sont devenus des modes d'emploi


haddou
17/05/2014, 19h34
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Alors que Paris accueille en cette fin de semaine le "Printemps de l'Optimisme" afin de remédier à la morosité hexagonale, notre nouvel engouement pour le bien-être ne serait-il pas l'énième illustration de notre "servitude volontaire" ? Réponse et éclairage avec Roland Gori, auteur de "Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux? "


D'ouvrages en essais, le psychanalyste Roland Gori dénonce la loi de l'enfermement maximum organisée par notre société.

Son tout dernier ouvrage "Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?"" paru aux Editions "Les Liens qui libèrent" se pose en point d'orgue de son analyse sur une société en pleine aliénation. Jusqu'à la conclusion que cette "promesse de bonheur est un opium proposé au peuple qui les prive de leur liberté. Le bonheur c'est le motif au nom duquel on demande à un peuple de se soumettre". Si les Français ont le moral au plus bas, ce n'est pas tant que la félicité a déserté les citoyens c'est plutôt qu'elle leur est prescrite à coups d'injonctions, de procédures et de technocratie au point qu'elle en a perdu toute sa réalité. C'est ce que Roland Gori observe en pointant "le déclin du politique au profit d'une administration sociale et gestionnaire des populations".

La religion du marché

Foin de management participatif, collaboratif dans les entreprises si le citoyen ne sait plus ce que c'est que de participer activement à la vie de la cité. Quelque soit le front sur lequel on se tourne désormais (travail, action citoyenne ou familiale), tout parait joué d'avance tant ce qui compte se résume à l'opinion du plus grand nombre, au primat de l'économie et de la performance, à ce qu'il convient de dire ou de faire, voire de penser, gage de performance. Bref "l'homo economicus" est plus économique que jamais dans sa sphère privée et publique. "Au nom des normes on nous promet une société moins risquée et plus heureuse.

Aujourd'hui la religion du marché est l'âme sociale du pays. EtDepuis qu'aux dires de Saint Just "le bonheur est une idée neuve en Europe" les gouvernants n'ont eu de cesse de justifier leur politique en son nom", dénonce Roland Gori. Rien d'étonnant à ce que le bonheur d'aujourd'hui se réduise alors à une "peau de chagrin", relève le psychanalyste et essayiste dans lequel on confond "bien-être privé et bonheur public". La vie devient un mode d'emploi, on segmente les actes de la vie ordinaire comme on organise et rationalise le travail.

Sortir de "la tyrannie des normes"

Fils spirituel de Jacques Ellul, Gori constate que "nous vivons sous la tyrannie des normes" : "Face aux défis actuels, la réponse de nos sociétés se fait technique et consolatrice avec toujours le prétexte de la sécurité et de la protection". Or en technicisant à outrance nos rapports, en faisant de l'autre qui un partenaire ou un rival, on se prive d'un rapport authentique à l'autre. "On vise à une intériorisation des normes amenant l'individu à se considérer comme un microcosme dangereux dans un monde lui-même dangereux. On assiste par là au déclin des valeurs humanistes dans le soin comme dans l'éducation (qui promouvait le désir d'apprendre et de se reconnaître dans la vie), au profit de l'habileté sociale et de stratégies d'adaptation", analyse Roland Gori.

Du message des lumières à aujourd'hui ce droit au bonheur avec autrui s'est substitué, selon lui, à un droit à jouir de ses biens mais sans l'autre. Mais dès lors que nous perdons ce rapport à l'autre, nous perdons du même coup un certain caractère social. "On pourrait paraphraser Tocqueville qui disait que les américains avaient oublié d'être eux-mêmes. En fonctionnant sur l'abstraction et la bureaucratie notre civilisation des moeurs entraîne une gestion des relations humaines en dehors de toutes les contingences individuelles, croyant faire bien dès lors qu'il s'agit d'être rationnel". Et Roland Gori de rappeler les propos de La Boétie sur la servitude volontaire où chacun accepte d'être un maillon de soumission ("en pensant servir les intérêts de la finance je sers mes intérêts") : c'est en ce sens que s'incorpore la soumission.

Prolétarisation de l'existence

D'où ce "filet de normes jeté sur les individus que l'on calibre comme les tomates : procédures, logique d'audimat, nous sommes dans une autre forme de soumission sociale pour faire du chiffre conformément à un mode d'emploi. Les exigences de la société formatent désormais les aspirations individuelles, et non plus le contraire". Résultat : " on assiste à une prolétarisation généralisée de l'existence. Que l'on soit magistrat, enseignant, médecin, infirmière ou journaliste, le savoir-faire, ce savoir-faire d'artisan, est confisqué par les protocoles standardisés et le traitement machinique de l'information. Tout devient vérification d'une mise en conformité?: peu importe ce que vous faites du moment que cela reste conforme aux règles formelles décidées initialement. On parle beaucoup de signaux, de connexions, mais tout ce qui fait la richesse du langage humain subit une réduction. On est du côté de la crise du récit dont parlait Walter Benjamin, qui s'est accélérée durant ces dernières décennies".

Construire ensemble un espace de décision

Que faire ? Le fondateur de l'Appel des Appels en 2009 pour une société plus juste et plus humaine, estime qu'il est urgent de revaloriser la parole, le récit, et l'expérience. Le grand risque de notre société étant de ne plus prendre le temps. " Si vous prenez par exemple la clinique à l'hôpital, la pédagogie, la vie professionnelle en entreprise, vous voyez que ce qui vient à la place de l'expérience, c'est l'information. Nous avons de même remplacé le dialogue par le communiqué comme le soulignait déjà Albert Camus", illustre Roland Gori. "Quand Jean-Marc Ayrault dit que les inégalités sociales menacent la démocratie, il fait fausse route : c'est parce que nous sommes dans une régression de l'idéal de démocratie que les inégalités sociales flambent. Une société plus désabusée et cynique fait le lit des inégalités sociales".

Il faut trouver une place véritable dans la relation à l'autre, en conclut l'auteur, rappelant que l'on ne saurait être heureux si on est captif. Le bonheur, même subjectif, ce n'est pas simplement une liberté négative où l'on se soustrait à la volonté de l'autre, c'est aussi la possibilité de partager avec l'autre pour construire ensemble un espace de décision. Et non d'évoluer vers un égoïsme de masse dans lequel on cherche à être heureux sans l'autre.

Libres et singuliers

Reste à résoudre désormais cette difficulté que nous avons d'être ensemble, libres et singuliers, de nous émanciper des enfermements d'aujourd'hui. Est-ce qu'on peut concevoir le bonheur sans l'amitié ? "La Boétie disait que ce qui peut faire objection à la soumission sociale, c'est l'amitié, l'amour, la poésie, l'art. Cela n'a jamais été aussi vrai. Ce sont des objecteurs de conscience", rappelle Roland Gori. Dans le prolongement de ses trois derniers ouvrages, de la "Dignité de penser" à "la Fabrique des imposteurs", il poursuit ici son travail de critique des ravages du néolibéralisme et de la domination aveugle de la technique en un véritable manifeste de civilisation.

Car qu'est ce qu'une société qui fait de l'autre non pas celui que j'ai à aimer mais un rival, un concurrent, un partenaire ou un instrument ? "Si je ne reconnais pas l'autre dans sa singularité, je nie moi-même ma propre humanité. Jaurès disait que l'humanité c'est une parcelle en chaque individu qui lui permet d'être un rempart contre la résignation. Aujourd'hui notre société avide de déterminants passe à côté de son humanité", constate l'auteur. Gageons qu'il lui faudra une bonne dose d'optimisme pour ce sortir de ce mauvais pas

la tribune

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