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ben
25/07/2003, 16h38
Fadéla M’rabet : “En Algérie, le choix était clair: c’était les Taliban ou l’armée. Pouvait-on hésiter ?”

Avec la publication de son dernier ouvrage “ Une enfance singulière ” (Editions Balland, mars 2003), l’Algérienne Fadéla M’Rabet rompt un silence de 31 années, même si ces années furent ponctuées de reportages journalistiques en collaboration avec son mari Tarek Maurice Maschino. Réalités a rencontré Fadéla qui nous a parlé de son nouvel ouvrage, des valeurs arabo-musulmanes, du Code de la famille et des islamistes en Algérie.

Entretien.

La publication de votre nouveau livre, “ Une enfance singulière ”, en mars 2003, rompt un silence qui a duré 31 ans après “ L’Algérie des illusions, la révolution confisquée ” édité en 1972. Pourquoi ce silence de tant d’années ?

J’étais interdite de radio, de journaux, d’université. Traitée à la Une de la presse algérienne d’aventurière à la solde de l’étranger. Sans soutien des intellectuels de l’époque. Ni des organisations féminines, qui militaient pour la libération de l’Angola et du Mozambique, mais pas pour celle de la femme algérienne. J’ai quitté l’Algérie en juillet 1971.

Je dois dire qu’à Paris j’ai obtenu très rapidement un poste d’assistante à la Faculté de Médecine, tous mes diplômes étant français. Ayant un doctorat de biologie animale, j’ai dû préparer une maîtrise de biologie humaine pour continuer à évoluer en médecine. Ce qui a été très contraignant.

Pendant mes vacances, je faisais des reportages avec mon mari, Tarek Maurice Maschino, pour Le Monde diplomatique . Invitée dans les congrès internationaux, je continuais à dénoncer la condition de la femme algérienne. Dans ce combat, je me retrouvais seule algérienne, mais toujours soutenue par des Tunisiennes et des Marocaines, remarquables d’intelligence et de culture. Qu’elles soient ici remerciées. Il y avait parfois une “ collabo ” de service du gouvernement algérien qui venait m’insulter en public.

Ainsi, pendant au moins 25 ans, j’ai mené un combat dans une totale solitude du côté algérien, même si j’ai eu l’affection de mes élèves. La relève s’est faite avec des jeunes femmes très courageuses dans les années 80.

“ Une enfance singulière ”, contrairement à vos premiers ouvrages qui sont des essais, est un récit de vie. Il retrace un fragment de votre vie : votre enfance auprès d’une grand-mère —adorée et idéalisée— dans l’Algérie de l’avant-indépendance.

Quelles raisons vous ont-elles poussée à opter pour la pratique d’écriture autobiographique ? Est-ce une quête du territoire familial ?

J’ai écrit “ Une enfance singulière ” pour que le monde de mon enfance ne meure pas. Pour moi, la mort reste inacceptable, celle des êtres comme celle des peuples. Je voudrais que ces femmes et ces hommes, souvent magnifiques, qui ont peuplé mon enfance, laissent une trace, ne serait-ce que dans une bibliothèque à Alger, à Tunis, à Rabat ou à Paris, puisque mes premiers ouvrages, je les ai trouvés dans des bibliothèques universitaires américaines.

Ces femmes et ces hommes m’ont faite autant que mes études. Ils m’ont donné un modèle humaniste, comme plus tard mes études françaises. Il n’y a pas eu de conflit. L’enseignement de mon milieu familial était universaliste, comme celui de l’école française. La meilleure preuve en est que beaucoup de lecteurs français, comme les lecteurs maghrébins, se retrouvent dans le récit de mon enfance. Une Parisienne, une Bretonne et même une Allemande ont retrouvé dans mon livre la figure de leur père, de leur mère ou de leur grand-mère.

Cette reconnaissance est la plus grande satisfaction que je retire de cette autobiographie. Quand une parole est vraie – et tout est vrai dans “ Une enfance singulière ”— elle est universelle.

Votre récit a été classé par les éditions Balland comme un roman. Or, vous récusez cette classification. A quel type d’écrits appartient-il alors ?

Pour moi, un roman est avant tout une œuvre d’imagination. Et s’il s’inspire de la réalité, il élabore ces matériaux de façon telle qu’il crée une nouvelle réalité, où l’imaginaire, précisément, prédomine. C’est pourquoi “ Une enfance singulière ” n’est pas, au sens propre, un roman : c’est une tranche de vie. Mais dans la mesure où l’imaginaire participe toujours du récit, même le plus vrai, où tout récit d’une vie la romance, j’accepte bien volontiers la classification de mon éditeur.

Dans votre livre, vous considérez que les rapports hommes/femmes sont plutôt régis par “ la haine ”, voire par “ la cruauté ” des hommes à l’égard des femmes. Cette vision rend-elle véritablement compte de la complexité des rapports hommes/femmes et des fondements patriarcaux de nos sociétés desquels participent également les femmes ?

Oui, bien sûr, il y a la haine flagrante, sidérante, des hommes envers les femmes. Elle est visible dans les regards, le comportement des hommes, le statut des femmes.

Au Maghreb, les rapports hommes/ femmes s’inscrivent dans une structure patriarcale. C’est-à-dire de domination. D’inexistence du sujet comme personne singulière. Et en particulier des femmes, dont les mariages arrangés montrent bien qu’elles sont une monnaie d’échange.

Les femmes vivent aujourd’hui en Algérie une condition qui fut celle de toutes les femmes jusqu’à une époque récente. Une condition qui ne doit rien à quelque particularité génétique, culturelle ou spirituelle. La cause réside essentiellement dans la structure patriarcale.

Il n’est pas une seule religion (hindoue, juive, chrétienne, musulmane) qui, dans une telle société, ait favorisé l’égalité des hommes et des femmes. Pour cette simple raison que toute idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante : sa fonction est justement de cautionner, légitimer et justifier l’ordre hiérarchique dominant.

En détruisant le système patriarcal, l’Europe a libéré en grande partie la femme. Accuser l’islam, c’est prendre l’effet pour la cause.

Vous écrivez que les valeurs arabo-musulmanes et les valeurs occidentales sont conciliables. En vertu de quoi, vous êtes “étonnée”, par l’“obsession de ces Français qui me demandent régulièrement si je me sens française ou algérienne”, “ émue ” par “ le désarroi de ces beurettes qui ne savent pas si elles doivent se comporter comme des Françaises ou comme des Algériennes ”, voire “ irritée ” par “ certains Maghrébins qui veulent nous faire croire qu’ils sont en exil en France ”. Est-il possible de nier le malaise identitaire de certaines générations vivant en France ?

Je ne nie pas le malaise identitaire des beurs. Incompréhension ou archaïsme des parents, racisme environnant, tout contribue à les déstabiliser. Mais je pense qu’il est stérile de s’accrocher à une essence mythique, l’arabité. Il y a mieux à faire qu’à se complaire dans l’arrogance et le ressentiment. Même dans les situations les plus difficiles, il est possible de réagir et de lutter. D’aménager son exil au lieu de se complaire dans la célébration des valeurs arabo-islamiques, de proclamer leur supériorité sans les répertorier ni les analyser.

Comment peut-on parler de valeurs arabo-islamiques, quand à Alger les trottoirs sont pleins de femmes répudiées unilatéralement et jetées hors du domicile conjugal ? C’est grotesque et minable. Ce qu’on appelle, sans les préciser, les valeurs arabo-islamiques, était une assurance contre la mort quand notre identité était niée par les colonialistes. Depuis, elles sont devenues un obstacle à la vie.

Pour avancer, il faut que chacun se comporte en son âme et conscience, dans son siècle, sans se conformer à un prototype qui n’a jamais existé , qu’il soit lui-même. Chaque personne est singulière parce que chaque histoire est unique. Ce n’est qu’ainsi que surgiront des femmes et des hommes nouveaux, qui pourront nous étonner et enrichir leur pays comme l’humanité.

Que nous perdions en cours de route quelques-unes de nos marques distinctives ou spécifiques ne me gêne pas, dans la mesure où elles sont marques de misère et d’oppression, marques d’aliénation à un passé qui n’en finit pas de mourir. Que nos traditions volent en éclats si elles nous enchaînent et que les morts cessent de faire la loi aux vivants !

A la fin de votre ouvrage “ Les Algériennes ” (Maspéro, 1967), vous reproduisez en annexe le projet du Code de la famille qui a vu le jour en Algérie en 1965 mais sans qu’il ait été adopté. Comment ce projet a-t-il été accueilli par les Algériennes et les Algériens à l’époque ? Et quelles sont, à votre avis, les raisons pour lesquelles de nombreux projets sont restés lettre morte si bien que l’Algérie indépendante n’aura son code de la famille —très contesté jusqu’à ce jour— qu’en 1984, plus de vingt ans après son indépendance ?

Le projet de Code de la famille (1965) a été très mal accueilli par les Algériennes , qui se disaient prêtes à manifester

De leur participation à la guerre de libération, elles attendaient autre chose qu’une condamnation à la minorité perpétuelle. Devant la levée de boucliers, le pouvoir a laissé le projet dans ses tiroirs jusqu’en 1981. A cette époque, un nouveau projet, aussi archaïque, aussi discriminatoire a été déposé sur le bureau de l’Assemblée nationale.

Malgré les interdits, des femmes de toutes catégories, bravant le pouvoir, ont manifesté devant l’Assemblée nationale. Le projet a été retiré, puis finalement adopté en 1984. Les femmes ne cessent de le dénoncer, parce que ce Code de la famille est une infamie. Aujourd’hui encore, les hommes sont bien décidés à les maintenir dans un statut qui fait de chacun d’eux un émir à domicile. Ils s’y accrochent d’autant plus qu’ils sont réduits à l’impuissance en tant que citoyens.

Les Algériennes se libèreront un jour —dans un siècle, dans deux ? – comme tant d’autres femmes qui nous ont précédées dans cette voie. Elles se libèreront collectivement, et pas seulement, comme c’est encore le cas, à titre personnel.

Vous avez vécu le 19 juin 1965, le coup d’Etat contre Ben Bella. Dans votre ouvrage “ L’Algérie des illusions. La révolution confisquée ”, vous dites que cet évènement a marqué “ la fin des espoirs révolutionnaires dont les premières années de l’indépendance étaient riches ”. Comment avez-vous vécu cet évènement ? Et pensez-vous que cette “ révolution avortée ” a en quelque sorte dessiné l’avenir d’une Algérie en mal de démocratie ?

Ce n’est pas le coup d’Etat du 19 juin 1965 qui a mis fin à l’espérance démocratique. Comme le montre bien Mohamed Harbi, le FLN n’a jamais pratiqué la démocratie, dès le début il s’est construit comme une structure totalitaire et l’est resté après l’indépendance. Guerre des clans, anarchie ont pu faire croire, entre 1962 et 1965, que rien n’était joué – d’où les illusions révolutionnaires des démocrates. Le 19 juin a révélé et conforté la vraie nature du pouvoir.

Pensez-vous que l’ouverture démocratique amorcée en 1989, à la suite des émeutes sanglantes d’octobre 88, aurait dû se poursuivre malgré “ le péril islamiste ” en vue de l’édification d’un Etat démocratique ?

Si les Allemands avaient su, en 1933, pour qui, pour quoi ils votaient, auraient-ils dû poursuivre, ou interrompre, le “ processus démocratique ” ? En Algérie, le choix était clair : c’était les Taliban ou l’armée. Pouvait-on hésiter ?

Le terrorisme qui perdure depuis plus d’une décennie en Algérie, depuis l’arrêt du processus électoral, continue à soulever des polémiques, surtout à la suite de la publication de l’ouvrage de Habib Souadia et de celui, tout récemment, de Khaled Nezzar. Comment l’auteur de “ L’Algérie des illusions ” se situe-t-elle par rapport à la question de la violence terroriste dans un pays qui aspire fortement à la démocratie ?

C’est parce qu’à l’extérieur comme à l’intérieur certains groupes d’intérêt ne voulaient pas d’une Algérie démocratique qu’un parti s’est emparé de l’Islam pour figer la société. Le retour aux sources des intégristes, c’est en réalité la volonté de maintenir le pays dans un système patriarcal théocratique légitimé par l’Islam, pour empêcher définitivement toute évolution vers la démocratie. Quand les intégristes nous disent “ il faut respecter les valeurs arabo-islamiques ”, ils nous disent en réalité : “ Il faut vous détourner des valeurs de liberté, qui sont des valeurs occidentales, donc mortelles pour nous ”. Oui, ils ont raison : elles sont mortelles…pour eux. C’est pourquoi ils sont sans pitié. Tout le reste est désinformation.



Noura Borsali

redaction@realites.com.tn

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