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Voir la version complète : La guerre en cartes postales


haddou
30/07/2016, 20h47
Recevoir une carte n’a pas son pareil pour faire rêver d’ailleurs. Mais au temps de la colonisation, on était loin de cette légèreté. La violence de la « pacification » française voyageait par la poste et rassurait les destinataires

Cadavre de soldat marocain, à moitié dévoré par les bêtes » : combien de Français du début du XXe siècle ont-ils reçu ce genre de carte postale d’un fils, d’un ami ou d’un fiancé parti au Maroc ? Cette lugubre légende, accompagnant une photographie tout aussi choquante, est inconcevable de nos jours. Pourtant, les quelques mots anodins et « bons baisers du Maroc » inscrits au dos des cartes montrent que de telles représentations de la violence coloniale étaient presque banales à l’époque.

Avant l’instauration du protectorat en 1912, la France entreprend des campagnes militaires pour « pacifier » le Maroc. Le but est de faire un peu le ménage dans un pays qui deviendra plus tard une possession de l’empire colonial français. Naturellement, les soldats engagés dans les campagnes du Maroc correspondent avec leurs proches en métropole. Depuis peu (fin du XIXe siècle), on utilise un nouveau procédé plus pratique qu’une lettre. Bien que la carte postale ne connaisse pas un immense succès à ses débuts (à cause probablement de son manque de discrétion), elle finit par s’imposer, surtout près des champs de bataille.

Soldats de cartes postales

Le cas des cartes éditées au Maroc est un parfait exemple de l’alliance de la correspondance entre individus, et d’une communication plus globale destinée à l’opinion publique. A l’image de certains aspects de l’orientalisme, l’image véhiculée par les cartes postales propose au public la représentation d’un pays « exotique ». Mais à la différence des tableaux orientalistes, la carte postale repose sur la photographie. Elle se veut donc plus factuelle, moins fantasmée. Le photographe capte une image censée décrire la réalité du terrain, à l’état brut. Pourtant, il existe mille façons de faire parler une photographie. Les Français ne se sont donc pas privés de véhiculer une image soignée des « glorieuses » troupes de l’armée en mission « civilisatrice ». C’est sous l’œil attentif du ministère de la Guerre, et plus tard de la Résidence générale, que les cartes postales «guerrières» sont éditées.

Propagande de guerre oblige, la représentation des soldats marocains est pour le moins orientée. Dans le cas des troupes chérifiennes « soumises», les éditeurs insistent sur leur caractère docile, et sur une discipline militaire inculquée par l’armée française. Bien que considéré malgré tout comme un « indigène », le soldat guich (de l’armée du sultan) est plus ou moins épargné de l’humiliation. Il est loyal, et rend des services importants à l’administration coloniale, comme le met en évidence une carte postale légendée « Guich ramassant les récoltes des dissidents – colonne de Beni-Mellal – 1916 ». Ainsi ce sont des soldats marocains qui sont chargés de cette action punitive. Par ce biais, les autorités du protectorat essayent peut-être de garder intacte la gloire des soldats français, qui combattent au service de leur pays, sans se « rabaisser » à châtier les dissidents. Un soldat français se bat au nom de l’honneur de la France, et cette mission est présentée comme la plus noble possible.
Parmi les Marocains ralliés à la France, nombre de cartes postales insistent sur des dignitaires importants dans le paysage social du royaume. Ainsi, des cheikhs ou des caïds sont représentés mêlés aux cadres militaires français. Dans un sens, l’image de ces chefs « mis dans le droit chemin » implique une certaine maîtrise du terrain par les forces du protectorat. Cette impression de maîtrise et de contrôle de la situation joue un rôle important auprès de l’opinion publique française, qui peut être rassurée sur la sécurité de ses soldats. En ce qui concerne les résistants marocains, plus communément mentionnés comme « insoumis » dans les cartes postales, leur description est presque systématiquement péjorative. Dans le souci de rassurer, les dissidents sont toujours « sous contrôle », en clair, ils sont prisonniers, donc inoffensifs. La carte postale intitulée « Campagne du Rif – Une « Targuiba » – Soldats rifains qui immolent un veau en signe de soumission » est en apparence purement descriptive et informative. Mais on peut probablement y déceler une connotation péjorative. Perçoit-on l’immolation comme un rituel barbare ? En tout cas, la notion de soumission est explicite. C’est également le cas de la carte « Les Beni-Amir faisant leur soumission », où la posture des adversaires de la France est sans équivoque. L’officier français est debout, tandis que les soldats marocains vaincus sont à genoux. Dans seulement quelques cartes postales (sur un vaste échantillon étudié), la France semble reconnaître le courage de certains guerriers marocains. Difficile, en effet, de ne pas admettre que la résistance des Rifains est farouche. L’une d’entre elles montre, sans connotation aucune, la fierté de la garde personnelle de Ben Abdelkrim, héros de la bataille d’Anoual (1921).

Corps meurtris et lieux dévastés

Les cartes postales illustrent généralement un lieu, avec une indication géographique précise. Celles qui concernent le Maroc colonial n’échappent pas à la règle. Mais contrairement aux cartes postales modernes, où les photographies des lieux sont souvent « retouchées » pour les magnifier, celles du Maroc insistent sur les dégâts de guerre. De même que les corps meurtris, les constructions autochtones dévastées deviennent des sujets en soi. Toujours dans la même optique de propagande, la carte postale joue le rôle de témoin, une sorte de reportage-photo de guerre. Les éditeurs font l’impasse sur l’aspect esthétique pour se concentrer sur les prouesses de l’artillerie française. A l’époque, la guerre n’est pas forcément perçue comme un mal. Pour l’opinion publique, la grandeur d’une nation se mesure à la puissance de son armée. Il faut donc la prouver: là encore, la carte postale montre tout son intérêt. Montrer ces destructions conforte l’opinion que l’armée française est bien trop puissante pour subir un échec lors de ses campagnes militaires au Maroc.

Certaines représentations de « dégâts de guerre » frisent le symbole religieux et le choc des civilisations. « Bou-Denib, La mosquée percée d’obus » en est un exemple édifiant. Il est difficile de sonder les intentions de l’éditeur de cette carte, mais la question mérite d’être posée. La photographie est centrée sur le minaret « blessé ». Peut-on considérer que les dégâts occasionnés sur la mosquée ne sont que de banals dommages collatéraux ? Malgré son aspect intimiste, on se rend bien compte que la carte postale a contribué à façonner une communication coloniale très maîtrisée. Le plus frappant est que ces images violentes viennent souvent en complément des tendres mots des soldats à leurs épouses ou à leurs proches en métropole. Le message est d’une grande clarté : « Pas d’inquiétude, le Maroc est sous contrôle ».

Zamane

katiaret
02/08/2016, 13h40
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