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Voir la version complète : Mon voile représente un asservissement ? J'ai dû attendre d'être divorcée pour le porter


Abdallah
25/08/2016, 17h17
Après la mise en place d'arrêtés anti-burkini et la verbalisation de femmes en hijab sur les plages, les débats sur le(s) voile(s), et plus généralement sur l'islam en France, ne finissent pas d'enfler. Le Plus a choisi de donner la parole aux concernées. Premier témoignage de notre série sur les femmes musulmanes et leur rapport au voile : celui de Linda T., voilée depuis 2009.

En 10 ans, je n’ai jamais eu de souci, ni dans mon quartier ni dans mes différents emplois, mis à part deux ou trois cas isolés.
J’ai travaillé pour plein de personnes différentes, de toutes confessions confondues, en tant qu’assistante maternelle et cuisinière à domicile. Je prévenais avant chaque entretien que je portais un voile et ça se passait généralement bien.
Mais, il y a trois ans, j’ai dû reprendre mes études. Je subissais tout d’un coup de plus en plus de réflexions sur ma tenue dans le cadre de mon travail et cela devenait insupportable. Des remarques de parents, jamais d’enfants : ces derniers font preuve d’un amour inconditionnel et pur, ils ne vous jugent pas. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que j’aimais travailler comme assistante maternelle.
Détentrice d’une licence en psychologie, j’ai donc en plus passé un diplôme d’assistante médicale, ainsi qu’un autre de masseuse à domicile, avec la méthode naturelle des pierres chaudes. Je suis en reconversion professionnelle afin de travailler à mon compte, puisqu’il n'y a que de cette manière que je peux visiblement gagner ma vie.
Des gens changent de place pour m’éviter dans le bus
Depuis 15 jours, c’est mon quotidien dans son ensemble qui est devenu invivable. Il faut le voir pour le croire tant c’est pesant. Avant c’était les regards. Lourds. Mais, ne voulant pas me victimiser ni rentrer dans la polémique, je faisais abstraction. La violence avance toutefois en général par étapes : je subis dorénavant des critiques verbales et j’ai très peur de ce qui peut suivre.
Il m’arrive souvent d’être prise à partie devant ma fille de 7 ans, mais je préfère faire profil bas en sa présence.
Dans le bus, il est récurrent que les gens pouffent quand je rentre, ou changent de place quand je m’assoie à côté d'eux.
Depuis quelque temps, je ne vais plus manger de glace seule avec ma fille à Bastille et je m’autorise moins de sorties parce que j’ai peur de ce qui m’attend dehors. On en est là. Ne plus pouvoir marcher tranquillement dans la rue pour offrir une glace à mon enfant.
"Retourne chez toi !" Oui, où ça ? Chez les Ch’tis ?
La phrase qui revient tout le temps ? "Retourne chez toi !" Oui, où ça ? Chez les Ch’tis ? Je ne connais que la France. Lorsque je pars en vacances avec ma fille, je ne vais en général pas bien loin, en Normandie, parce que c’est moins cher et que j’aime les différents paysages de ce pays qui est le mien. Je n’ai jamais mis les pieds en Algérie alors que mes grands-parents en sont originaires. Je repousse ce voyage chaque année. Je ne suis d’ailleurs jamais allée au Maghreb tout court.
On m’accuse également de profiter de prestations sociales. J’ai toujours payé ma mutuelle et mes impôts. J’ai toujours travaillé et ne perçois pas d’allocations, puisque je n’ai qu’une enfant de 7 ans.
De quoi va-t-on me taxer par la suite ?
Une femme seule n’est donc pas respectable ?
Pas plus tard que ce mardi, j’ai emmené ma fille et ses copines au parc Astérix. Tout s’est bien passé, jusqu’au repas. Un homme nous a montrées du doigt. Sur le coup, j’ai fait le même geste, ce qui n’était après réflexion peut-être pas la meilleure réaction, mais il nous a ensuite laissées tranquilles.
Le plus souvent, les hommes aiment attendre que je sois isolée pour me critiquer. Quand je suis accompagnée d’un homme, je ne subis ni regards ni critiques. Si bien que je me permets de faire davantage de choses quand je suis avec mon frère ou mon père. Quel message en déduire ? Une femme seule n’est donc pas respectable ?
J’ai dû attendre d’être divorcée pour porter le voile
De plus en plus, le mot asservissement est à la mode, et l’on justifie l’interdiction du voile au nom de l’égalité homme-femme. Mais moi j’ai dû attendre d’être divorcée pour pouvoir vivre ma religion comme je l’entendais, personne ne m’a influencée !
Mon voile est bel et bien un symbole de soumission, mais envers Dieu, non envers les hommes.
Mon ex-mari, également musulman, faisait un blocage total vis-à-vis du voile, parce qu’il avait peur des regards des autres et des remarques qu’il pouvait m’attirer. J’ai quant à moi toujours voulu porter un voile mais je n’en avais jamais eu le courage. Pour l’assumer en France, il faut pourtant résolument en avoir.
J’ai porté un hijab après avoir lu le Coran, la Bible et la Torah.
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Abdallah
25/08/2016, 17h19
Suite
D’éducation musulmane, j’ai appris quelques bases religieuses avec mes parents. Intéressée par la théologie, j’ai décidé de lire à la fois le Coran, la Bible et la Torah, et ce n’est qu’après cette analyse personnelle que j’ai décidé de revenir à l’islam. Le voile est évoqué dans les trois religions et s’inscrit à mes yeux dans la continuité de ma foi. Ces lectures m’ont donné le courage que j’attendais. Il est venu un lundi matin, à la naissance de ma fille, en 2009.
Mon ex-mari en a été bouleversé. Pour lui, j’étais trop extrême par rapport aux risques encourus pour ma sécurité.
J’ai d’abord porté un hijab (foulard couvrant la tête) pendant cinq ans, avant de me décider pour le jilbeb. Je n’irai néanmoins pas plus loin, parce que je trouve dangereux et compliqué de le faire dans un pays non musulman, et que je ne suis simplement pas de cette école religieuse.
Pour le droit des femmes à faire ce qu’elles veulent
Mes voisins ont été témoins de mon évolution religieuse. Certains ne me parlent plus du tout, mais j’ai gardé de bonnes relations avec la majorité d’entre eux.
Lorsque ces derniers viennent à la maison, ils sont un peu déroutés. Ils ne me reconnaissent pas. À l’intérieur, je me mets en robe et je me maquille. Mais je me fais belle pour moi. Pas pour les autres. J’ai néanmoins été cette femme qui s’apprête quand elle sort avec ses copines et je n’émets aucun jugement sur celles qui le font. J’ai simplement fait un cheminement différent, et personnel.
Je suis voilée. Et féministe. Même si ma version du féminisme est biaisée pour certains, valable pour d’autres. Ce qui m’importe, c’est la liberté des femmes, le droit de faire ce que nous voulons : à la fois de se découvrir, mais également celui de se couvrir si nous le souhaitons. À titre personnel, je ne suis ainsi pas pour le burkini, mais défends néanmoins la liberté de s’habiller comme on le veut quand on est à la plage.
Je n’irai plus à la plage avec ma fille
À la plage, ma fille et moi n’iront d’ailleurs pas cette année. Je n’ai pas le courage de subir regards, moqueries et remarques déplacées.
Une anecdote m’avait déjà convaincue de fuir la plage, en 2008. Je me baignais alors en paréo près de Deauville, non à cause de ma religion – je ne portais même pas encore de voile ! – mais parce que j’étais mal dans ma peau. Faisant à l’époque 120 kilos, je ne voulais pas m’afficher en maillot de bain avec ma graisse et ma cellulite.
J’avais déjà droit à plein de regards et de critiques, ne comportant aucun caractère religieux ni raciste – on ne voyait pas que j’étais musulmane et on distinguait à peine mes origines étrangères – mais assez révélateurs quant aux contrôle que l’on veut avoir sur corps des femmes. Une vieille dame, notamment, m’a lancée : "Mon pauvre petit, vous ne profitez même pas du soleil, c’est dommage !".
J’ai tout de même eu le courage de retourner sur une petite crique vide avec ma fille à Honfleur l’année dernière. Je portais une petite robe paréo et un foulard. J’ai pu aller me baigner avec mon enfant et faire des châteaux de sable. C’était une journée fabuleuse. Malheureusement, je pense que c'était la dernière de ce type avant très longtemps.

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