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Voir la version complète : La rhétorique politique entre conviction et intoxication


haddou
29/12/2016, 10h06
Discours à géométrie variable, « éléments de langage » élevés au rang des beaux-arts, petites phrases tronçonnées, mixées et diffusées instantanément dans l’océan d’informations de la Toile… Il apparaît plus difficile que jamais de discerner ce qui relève de la bonne foi, de la tactique et de l’esbroufe dans la parole politique.

Vous avez étudié 500 déclarations de Jean-Marie et Marine Le Pen sur un quart de siècle. Pouvez-vous rappeler vos principales observations ?

La conclusion essentielle est l’extraordinaire continuité entre les discours du père et de la fille sur le programme et les thématiques, et la subtilité des inflexions essentiellement stylistiques que Marine Le Pen a fait subir à ce fonds commun. En résumé : M. Le Pen change les mots, pas les idées du Front national. Contrairement aux autres partis, on constate au Front national une très grande pérennité de la vision du monde, des axes programmatiques, des mots-clés prioritaires et même des phrases entières. M. Le Pen hérite de son père des « lieux communs », au sens rhétorique du terme, mais elle en modernise le vocabulaire (« déclin » plutôt que « décadence », « cultures » plutôt que « races »), et élimine les énoncés les plus répulsifs (les clichés antisémites et le racisme biologique). Dans les interviews pour un large public, ce toilettage lexical s’accompagne d’une reformulation, de l’argumentaire anti-immigration en une bataille pour la laïcité et pour l’emploi. Nous nous trouvons face à un « double discours » au sens où se superposent une version « light », politiquement correcte à destination des médias de grande écoute, et la version traditionnelle du Front national pour les discours aux militants.

Peut-on définir, au Front national ou dans d’autres partis français, ce qui relève de la tentative de manipulation ou de simples efforts de persuasion dans l’évolution des grandes lignes de force du discours politique ?

Distinguer manipulation et « simple persuasion » relève de la gageure dans le cas du discours politique, car on ignore toujours l’état d’esprit du locuteur. À moins d’avoir connaissance d’un système organisé de fabrication de chiffres, de falsification de données, de propagande ou de mensonge avéré à des fins de domination, nous faisons face à deux problèmes symétriques : celui de l’intentionnalité de l’orateur, et celui de la perception de cette intentionnalité. Autrement dit : est-ce que le locuteur est volontairement en train de déformer la réalité ou d’user de techniques abusives de persuasion, ou bien est-il perçu comme étant de mauvaise foi ? Pour qu’il y ait manipulation, il faut intention de tromper, de mentir, voire de nuire. Or on peut croire sincèrement aux contre-vérités qu’on énonce. J’ai interviewé Jean-Marie Le Pen : les chiffres qu’il cite sur l’immigration sont inexacts, mais il y croit. Son discours est transparent, sincère, même si le moindre « fact-checker » relève de nombreuses déformations de la réalité. Parallèlement, la manipulation suppose également un jugement de valeur extérieur à l’orateur, sur ses buts et sa sincérité. Il est bien connu que l’on reproche toujours à l’adversaire d’être dans la manipulation, et qu’on se réclame soi-même simplement désireux de convaincre. Même le recours à l’émotion, que ce soit susciter l’empathie grâce à un storytelling efficace ou solliciter la peur ou la haine, est une technique de persuasion rhétorique classique. Le recours au pathos n’est pas moins éthique en politique qu’ailleurs, car le politique est aussi une communauté cognitive et émotionnelle.

Le recours aux « éléments de langage » et le règne des communicants ont-ils instauré de nouvelles formes de manipulation dans le discours politique, ou ont-ils simplement modernisé de vieilles ficelles ?

Les éléments de langage ont effectivement pour objet de manipuler, au sens de « prendre en main » l’agenda médiatique et d’imposer une interprétation des événements. On semble s’éloigner ici de la persuasion pour entrer dans les techniques de contrôle de l’opinion publique, voire de l’information. Mais ces éléments de langage n’ont de nouveau que le nom. George Orwell, dans son essai Politics and the English Language (1946), s’en prend déjà à ces expressions toutes faites qui servent à masquer, édulcorer ou transfigurer le réel pour en donner une image plus satisfaisante : « Le langage politique (…) a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance. » Et d’ajouter : « Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, répétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés (…), leur bétail est mitraillé (…) : cela s’appelle la pacification. » Certes, il existe aujourd’hui des équipes de communicants dédiées à la fabrication de ces fragments de discours qui fonctionnent comme des lieux communs à usage éphémère et tactique. La déformation de la réalité s’est professionnalisée, mais la nature du procédé (forcer une expression « prêt-à-penser » sur la réalité) n’a pas fondamentalement changé.

Est-ce que la dynamique du flot d’informations toujours plus abondantes, parfois aussi vite commentées qu’oubliées, change quelque chose dans la construction et la présentation d’arguments politiques sur la scène médiatique ?

Oui, et les effets proprement politiques de cette transformation rhétorique de la parole politique et de sa réception sont immenses, et encore mal évalués. La révolution majeure de l’ère de l’information est l’accélération et l’accès généralisé, mais décentré, à des sources de données infinies et non hiérarchisées. La logique du flux continu sur les émetteurs qui transmettent la parole politique (médias traditionnels, réseaux sociaux) a pour conséquence une médiatisation croissante de la parole politique, qui n’arrive au citoyen qu’après de nombreux intermédiaires qui auront découpé, interprété, déformé le discours originel en de minuscules citations. On perd totalement la logique d’ensemble, l’idée d’une progression, d’une argumentation du discours, pour entrer dans une logique du « mot-image », qui doit frapper et communiquer en quelques syllabes toute une vision ou un programme. Le discours devient mot. On l’écrit en paquets de 140 signes pour Twitter.

Que vous inspire la rhétorique des différents partis politiques à l’heure où la lutte contre Daesh devient officiellement une guerre ?

Depuis les attentats du 13 novembre 2015, interprétés immédiatement comme « un acte de guerre » par le président Hollande, on observe une radicalisation de la rhétorique guerrière dans tous les partis, non seulement contre Daesh, mais envers les adversaires et « ennemis de l’intérieur », accusés, traqués, vilipendés avec une certaine violence verbale. À chaque nouvel attentat, l’unité nationale et le discours de dépassement de soi et des clivages volent de plus en plus vite en éclats, pour faire place à une escalade rhétorique sécuritaire et à un climat de suspicion et de dénonciation d’ennemis et de responsables. Alors que s’engage la campagne pour les présidentielles 2017, il est à craindre que l’exploitation politicienne de la menace terroriste (celle qui tend à cliver, accuser, diviser à des fins électorales) s’amplifie.

Cécile Alduy
Professeure de littérature française à Stanford University (Californie), elle a publié Marine Le Pen prise aux mots. Décryptage du nouveau discours frontiste (Seuil, 2015).


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